LÀ VERTU D'ESPÉRANCE
Eminentissime Seigneur (1), Monseigneur (2), Messieurs,
Nous connaissons les cadres où se meut l'espérance chrétienne, les larges perspectives ouvertes à ses ambitions. Elle porte sur la béatitude, c'est-à-dire sur Dieu, elle s'étend à tous les biens naturels ou surnaturels relatifs à cette fin et indispensables à quiconque veut l'atteindre. Elle s'intéresse dans sa sollicitude attendrie au sort de tous les hommes et niT-me à l'avenir des êtres sans raison, sans vie, répandus autour de nous par la main libérale du (Iréateur. Nous connaissons b-i force à la(|uelle elle demande son appui : c'est la
(1) s. E. Mgr )o cartiiiitil Amclte, urL-lievcnue do Parisi
(2) Mki- Orelier, 4vâqua ils Luvtth
G8 l'espérance
Toute-Puissance de Dieu. Dieu, en vertu Je sa souveraineté, a la faculté de nous faire passer des épreuves du temps aux joies pures de l'éternité, et de nous accorder sur la terre les secours dont nous avons besoin pour mériter ce destin. Il veut par bonté nous l'assurer, il s'y oblige par une promesse précise, détaillée, renouvelée, que nous voyons s'accomplir partiellement en ce monde, que nous verrons s'accomplir totalement dans l'autre.
Mais l'espérance considérée en elle-même et dans son essence est quelque chose : il faut maintenant savoir ce qu'elle est, ce que nous entendons lorsque nous disons d'un homme qu'il espère la béatitude éternelle.
L'espérance, Messieurs, est pour les docteurs catholiques une vertu qui se range entre la foi et la charité. Elle nous fait vivre par le cœur dans l'atmosphèrD de la Divinité, elle élève à son plus haut degré notre volonté de parvenir à la béatitude céleste, elle nous rend capables d'attendre cette béatitude avec une confiance inébranlable, elle imprime à ITiine un élan vigoureux et nous entraîne vers le supr^'uie objet de nos vœux. En remplissant ces quatre fonctions, elle mérite surabondaînment son nom de vertu surnaturelle et théologale : c'est ce que j'entreprends de vous prouver.
TROISIÈME GONFÉREiNCE Gl)
L'espérance chrétienne nous fait vivre par 1(? cœur dans l'atmosphère bienheureuse de la Divinité.
A chaque étage de la vie apparaît un organisme requis par l'exercice des fonctions propres à la plante, à l'animal, à l'être raisonnable, à l'homme religieux. Que de fibres exige le végétal pour se développer et produire son fruit! Que de nerfs, que de muscles sont indispensables à la créature douée de sensibilité! Ouellcs puissances spéciales doit mettre en œuvre l'homme pour suivre la dircclinu que lui impose sa constitution intellectuelle! I.a vigueur de l'individu dépend en grande partie de la valeur des organes qui la servent. Si une faculIT' manque ou si elle est inférieure à sa tâche, l'ensemble insuffisamment armé se ressent de celte mutilation et végète péniblement. Si au contraire l'organisme est complet, la vie bat son plein et l'activité se déploie dans toute son ampleur. Le chrétien a besoin, pour s'adapter à l'iudic divin, au(|uel il est appeb', pour s'y {q)ani)iiir et s y mouvoir aisément, des vertus snrnatiM( lies. Ces vertus affectent directement les puissanc<'s agissantes, mais indirectement elles augmcnîciit la vie de l'âme même, comme la sèvedes rameaux conlribue à augmenter la force de l'arbre tout entier ; 1).
(1) Appcnd., n. 1, j). 301.
Que respérance soit un nouveau degré d'être et de vie c'est ce que saint Pierre affirme quand il écrit qu'elle vivifie l'homme en le régénérant, rcgeneravit nos in spem vivam, c'est ce que répète le Concile de Trente quand il assure qu'elle élève le niveau de notre perfection, eriguntiir in spem. Je ne saurais trop vous le redire : le Christ ne s'empare des âmes que pour les faire vivre davantage, chacun de ses dons nous apporte une énergie qui restaure la nature et la transfigure. Le but qu'il se propose en venant sur la terre c'est de nous ranimer, de répandre dans les profondeurs de la conscience et de l'activité une sève féconde et les germes d'une force inépuisable. Ceux qui représentent sa religion comme une institution destinée à réprimer notre essor, à empêcher notre développement, à réduire les proportions de l'individu, à en étouffer le rayonnement, ont bien mal compris l'œuvre du Sauveur qui ne s'ébauche pas sans que le fils d'Adam monte au-dessus de lui-même, qui ne progresse pas sans dilater nos facultés, qui ne s'achève pas sans nous assurer la plénitude dont, sous l'action d'En-Haut, nous sommes susceptibles. Jésus donne ce qu'il promet; or, sans cesse à ses fidèles disciples il promet l'eau vive, le pain de vie, la surabondance delà vie. Veni ut vitam. habeant et superabundantius habeant.
Lorsqu'il verse en nous les ondes aimables de l'espérance, il nous comuiunique une dose de vie,
TROISIKJIE CONFÉRENCE 71
il opère en nous une métamorphose merveilleuse et toute à notre avantage.
A peine l'espérance a-t-elle pris possession de nous que le corps se redresse, que la trte se lève, que les sourcils se haussent, que le visage se colore, que les yeux se remplissent d'une flamme douce et apaisée. On dirait qu'elle lait couler dans les veines un sang plus chaud, plus généreux, tant elle imprime d'assurance, de fermeté à la démarche, à la physionomie et tant elle fait palpiter le cœur. Ces phénomènes extérieurs ont évidemment leur principe dans une perfection intérieure, perfection si importante, si chère qu'on ne la perd point sans être profondément blessé, sans éprouver une défaillance générale, sans tomber dans une espèce d'agonie pareille à celle que Ton ressent quand on est atteint dans un organe nécessaire et vital.
Elle nous fait vivre dans l'atmosphère bienheureuse de la Divinité, car elle nous suspend à son objet qui est Dieu, et elle nous en nourrit; Spes facit Deo adhœrere prout est nobis principium perfectx bonilatls (1). Espérer, en effet, c'est par avance vivre de ce que l'on espère, c'est y fixer son regard, y revenir sans cesse, s'en préoccuper d'une manière continue, y trouver l'aliment de ses pensers. Cette vie est d'autant plus précieuse que le bien auquel elle puise sa force est plus parfait :
(1; S. Th., II'' II"", i\. wii, art. G.
72 l'espérance
si c'est le Souverain Bien, elle est souverainement noble; si c'est Dieu, elle est divine. Aussi saint Augustin a pu prononcer ces paroles : (( Vila noslva modo spes est, vita nostra postea aiiernitas erit : Vita vitiE mortalis, spes est vitas immortalis. Maintenant l'espérance c'est notre vie ; plus tard l'éternito sera notre vie. L'espérance de l'immortelle vie est la vie de la vie mortelle (1). »
L'espérance élève le niveau de la vie parce que directement elle porte à sa plus haute expression notre volonté d'être heureux (2).
Nous jugeons de la grandeur de la volonté humaine par la grandeur du but où elle ciierchc son bonheur. Dites-moi où vous placez votre félicité, montrez-moi la réalité à laquelle vous entendez la demander, je vous dirai (|ui vous êtes. Pour la placer dans des choses abjectes, il laut une volonté abjecte. Pour la placer dans les objets qui grisent la sensibilité, il suffit d'être une bête. L'àme qui l'attend des satisfactions de la vie mondaine est légère et superficielle comme le sourire qui la charme, comme le spectacle qui la ravit, comme i'npplaiiiiissement qui la transporte. Celle qui la réclame de l'amitié, de la science, de la famille, de la
{]) F.niirral. in l's. au. 17.
fjj Api) lui., u. 2, p. 3U7.
connaissance naturelle de Dieu ne dépasse pas les limites de la perfection humaine. Il y a, en ciïet, une proportion exacte entre ce que nous voulons et ce que nous sommes, pourvu toutefois que nos etforts aient vraiment chance d'aboutir au résultat désiré.
Or, le chrétien qui espère vent monter jusqu'à Dieu, considéré en lui-môme et dans son essence, veut partngcr la gloire propre à Dieu, goûter réternelle joie qui n'appartient par nature qu'à Dieu, puiser sa béatitude où Dieu la puise lui-même. 11 ne prononce [)lus seulement les paroles chî la loi : « Dieu est la seule réalité assez vaste et assez douce pour me rendre heureux » ; il dit, sous l'empire d'une résolution absolue, indomptable : « Dominus pars Jiœredildlis iiieœ. Le Seigneur est la part d'héritage que j'ai choisie. » D'autres uiettent leur conliance dans les ivresses de la table et du vin, dans les extases des plaisirs et de la débauche, dans l'argent, dans la science. Moi je la place au delà des cboses périssables, au sommet (|uc rien ne dépasse, au-dessus du(juel il n'y a plus rien de désirable; rinlini m'inquiète eL me tourmente, je veux voir Dieu, je veux posséder Dieu, étancher ma soif au torrent de délices qui coule eu Dieu. Telle est la disposition que l'espérance grave dans l'ànH', l'ambition qu'elle y suscite et qu'elle y entretient. Mais quelle n'est pas la puissance du vouloir capable de se porter aussi haut! Oiirli»' Mi|M''ii(irilé ne sup-
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pose-t-il pas dans la faculté d'où il émane (1)! Le chrétien s'élève à ce degré, il s'y maintient, sans permettre à ses aspirations de descendre, ni de déchoir : son vouloir est durable et tenace, car son espoir est un sentiment stable et permanent. Les biens relatifs qui se présentent à ses regards et qui sollicitent son cœur l'entraîneront peut-être momentanément, mais dans ses égarements les plus coupables, il se réservera. Les créatures, quelque attrait, quelque iniluence qu'elles exercent sur sa conduite, nobtiendront pas qu'il s'abandonne totalement et définitivement à elles; c'est en vain qu'elles essayeront de se substituer à Dieu, elles ne réussiront pas à le supplanter. Tombé dans les abîmes qui rendront plus-difficile et plus pénible son ascension, le disciple du Christ criera encore vers le Seigneur et lui répétera : « Mon repos et mon salut ne sont qu'en toi. » Ce cri couvrira jusqu'à la fin le tumulte des passions triomphantes, le bruit des catastrophes morales et des événements tragiques. Si dépouillé, si désemparé, si désarmé qu'il paraisse, il garde sa prétention. Bien des fois, sur le chemin qui conduit à Dieu, il tombe, il se traîne, il ne renonce pas à sa destinée. Après le mal qui lui barre la route, il escompte le pardon qui la déblaie, après la vie dont le prix semble compromis, il veut la sainte mori qui lui rouvrira les portes de la gloire. Cette téna-
(1) Append., 11. 3, p. 308.
TROISIKJIE CONFKRF.NCE
cité suppose dans la volonté une force que la lulte n'épuise pas, que la défaile même ne brise pas. Cette force c'est l'espérance, l'espérance qui sauvegarde, malgré tous les naufrages, la résolution d'arriver au port, l'espérance qui du dedans pousse l'âme à revenir toujours à Dieu comme à son bonheur.
Le but poursuivi est surnaturel, il faut que l'espérance pour nous y adapter soit du même ordre, que dans son essence comme dans la cause qui l'éveille en nous elle soit divine. Elle ne tire donc pas son origine de l'instinct inné qui nous fait rechercher le bonheur, elle ne s'acquiert pas par la fréquence d'actes émanés de la nature : elle est une fille et une forme de la grâce, et la grâce a Dieu pour auteur. C'est donc Dieu qui répand l'espoir chrétien dans nos âmes, comme il y répand la foi et la charité, c'est Dieu qui le conserve, qui en augmente l'intensité, qui en avive l'ardeur et la flamme. Cette pénétration ne réussit pas malgré nous : l'espérance doit être librementacceptée par l'homme, elle s'enracine en nous par notre coopération et par notre consentement; mais cette coopération et ce consentement sont encore inspirés par Dieu et dus avant tout à son action intime sur nous.
L'espérance est donc une source de nobles, de surnaturels, de durables vouloirs qui s'attachent à labéatitude éternelle. Cependantces vouloirs seraient de purs rêves, de pures illusions, si nous ne disposions de moyens pn)[)ortiiinnés ù la lin (juc nous
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désirons atteindre el si nous uctions résolus à les employer. C'est par la puissance de Dieu que nous pouvons arriver au l)ul, d"oii il suit que le vouloir de l'espérance aura de rcflicacitc s'il est capable d'user de la toute-puissance de Dieu comme du moyen de nous sr.uvor. Mais nul ne peut manier ce grand levier sil n'est en possession d'une force exceptionnelle. Ce n'est pas assez d'avoir à sa portée Tépée des j^^rands con([uérants, pour s'en servir victorieusement il faut être doué de leur vigueur et de leur souplesse. L'espérance exalto la volonté en l'attachant à Dieu envisagé dans sa qualité de souverain Bien, en la rendant capable d'user de la Toute- Puissance de Dieu pour arriver à la suprême Béatitude. Spes facit Dco inhœrerc proiit esL in nobis principium perfcctœ boiiitalis, in quantum scilicet perspeni divino auxilio innitimur ad bcalitudiiiem obtinendani (1).
Le vouloir dont l'espérance est le principe porte sur l'avenir. Dieu ne se donne point complètement en ce monde, il se réserve pour l'éternité. Les jours et les années doivent passer avant que nous puissions goûter le bonheur à sa source.
Aussi longtemps que nous sommes en ce corps,
(1) s. Th., II» II*, q- svii, art. 6.
dit saint Paul, nous hajjitons loin du Seigneur, quamdiu sumus in corpore, peregrinamur a Domino (1). C'est pourquoi l'espérance laisse de la tristesse dans l'âme et des larmes dans les yeux. La terre est un lieu d'exil oii l'on ne jouit ni des visions, ni des satisfactions propres à la patrie. Exil d'autant plus douloureux que la distance est plus grande de notre condition présente à notre condition future, exil d'autant plus douloureux que nous sommes tenus de renoncer aux plaisirs déréglés où les païens cherchent follement Touhli de leur misère. Ne vous étonnez donc pas, si, parfois, vous vous surprenez à en souhaiter la hn comme l'Apôtre, si vous êtes envahis par la mélancolie qui dictait à David ces paroles : « Heu niihiquia incolalus meus prolongatus est! Malheureux que je suis de voir se prolonger mon exil! (2) » Ne vous étonnez même pas, si, placés entre des joies qui ne suffisent pas à votre cœur plus altéré et une béatitude que vous ne possédez pas encore, vous sentez plus vivement le vide des premières et l'absence de la seconde. Vous ressemblez aux Israélites captifs qui, étrangers aux fêles de Babylone et ne pouvant [)as encore assister aux solennités de Jérusalem, pleuraient sur les bords dos neuves où les enchaînaient leurs ennemis.
IJieii des ôimes voudraitMit dès niainlenanl échapper aux tentations, aux douleurs inséparables
(1) II Corinth , V, 6.
(2) /'s., cxix, 5.
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de la vie présente, sentir Dieu, e:oûter la joie et le repos propres aux bienheureux. Elles ne cessent pas de gémir de leurs tribulations; elles s'agitent, elles se tourmentent, elles s'insurgent parce qu'elles ne trouvent pas dans la religion, dans la fidélité au devoir, dans la pratique des vertus chrétiennes la pleine satisfaction qu'elles désirent. Il faut pourtant se résigner et comprendre que nous marchons ici-bas dans la foi, non dans la vision, dans l'espérance, non dans la possession. Sans doute, de temps en temps, le ciel s'entrouvre et laisse descendre sur nous, pour nous encourager, quelque lueur, quelques délices. C'est ainsi qu'un instant il enveloppa de clartés mystérieuses le Christ au Thabor, c'est ainsi que Moyse, que saint Paul furent transportés à des hauteurs et goûtèrent des ravissements dont ils ne surent peindre la douceur enivrante, c'est ainsi que le nuage se déchira tout à coup sur la tête de saint Etienne et que le martyr entrevit dans l'au-delà assez de merveilles pour soutenir ses forces, c'est ainsi que momentanément nous sommes envahis par le sentiment ineffable et secret de la Divinité. Mais sans compter que ces phénomènes sont des privilèges rares, accordés à quelques-uns pour l'instruction de tous, leur durée est courte, ils n'apportent pas à l'âme assez de bonheur pour l'apaiser complètement. En ce cas, direz-vous, l'espérance ne mérite pas le nom de vertu, il n'est pas permis d'affirmer qu'ellfl élève à son dernier degré de
perfection la volonté' qui arrive à son suprême développement le jour 011 elle saisit Dieu. L'espérance, Messieurs, est de la terre, elle nous met en un rapport réel avec la Béatitude sans nous la donner immédiatement, comme la foi met l'esprit en relation avec la vérité première sans nous la montrer à découvert. Rien de plus parfait n'est possible en ce monde, c'est pourquoi nous maintenons que parvenue à ce point notre volonté d'être heureux a touché à sa dernière perfection.
L'espérance ne nous livre pas la béatitude, elle nous rend capables de l'attendre. Elle nous pousse à suivre le conseil de saint Jacques qui écrivait à ses disciples : « Vous voyez que le laboureur attend le précieux fruit de la terre avec patience, jusqu'à ce qu'il reçoive les pluies de la première et de la dernière saison. Vous, de même, attendez patiemment et affermissez vos cœurs, car l'avènement du Seigneur est proche. » Elle nous rend capables d'attendre, c'est-à-dire de rester au poste qui nous a été confié jusqu'à l'apparition de Celui qui doit venir, de nous fixer obstinément à l'ancre qu'elle a jetée dans les profondeurs de l'éternité, de subir sans céder l'assaut des créatures et de ne pas nous laisser entraîner à leur remorque, de résister àleurs séductionsetà leurs violences. l"]lle nous rend capables d'attendre pendant des années au milieu des tempêtes qui sans cesse s'élèvent de notre propre cu'ur pour nous précipiler vnincuR et désarmés duius
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les abîmes. Elle nous rend capables d'attendre, c'est-à-dire de braver l'action du temps, de dompter l'impatience que nous avons do toucher le bonheur, de vivre à l'avance d'une félicité qui se dérobe et qui se cache. L'art chrétien s'est plu souvent à peindre l'âme qui espère sous les traits d'une femme assise, fouillant l'horizon d'un regard ému pour y découvrir lEtre dont la venue lui assurera la béatitude. Les choses la sollicitent, les événements éclatent bruyants comme pour la faire sortir de sa contemplation et de son expectative; elle demeure immobile et refuse de briser la chaîne qui la relie au bonheur, futur. Combien d'hommes manquent la fortune, les honneurs, le pouvoir, parce qu'ils ne savent pas attendre! Leur empressement les perd. Pour avoir voulu cueillir les fruits avant l'automne, la victoire avant le combat, ils ne récoltent que la misère et les humiliations de la défaite. Cette précipitation est assez commune, et elle est fatale, quand il s'agit de notre fin dernière. Nous avons tellement hàle d'y parvenir que nous la plaçons où elle n'est pas, qu€ nous demandons au présent de nous en fournir les éléments, au présent qui ne peut nous en oiïrir que l'ombre, que l'image grossière.
C'est que l'attente suppose une volonté solidement trempée. Rien ne nous énerve, ne nous lasse, ne nous décourage comme d'attendre. La foule assemblée commence bientôt à se fatiguer, à trépigner si le personnage dont elle guette le passage tarde à
paraître; si le relard se prolonge, la moitié se disperse, s'éloigne, renonçant au spectacle qu'elle s'était promis de contempler. L'espérance qui nous fait attendre accumule dans l'âme des énergies oi^i rhomme puise sans les tarir. Ces énergies sont d'autant plus résistantes que mille accidents se produisent qui semblent mettre des barrières plus infranchissables entre nous et le but poursuivi. Quelle vigueur ne fallut-il pas à Israël pour vivre pendant plus de vingt siècles dans rattcnte d'un triomphe national, que la suite de tant de calamités déconcertantes rendait de plus en plus improbable et qui paraissait aux regards de la sagesse humaine de plus en plus impossible. Il attendait le triomphe de sa race au milieu des humiliations de l'exil, lorsque Jérusalem et le temple oii devait venir le Messie avaient été dé fruits de fond en comble. Il l'attendait quand Rome s'était emparée de son territoire et le tenait sous son joug redoutable. Cela suppose que sa volonté animée par l'espérance s'élevait au-dessus de ses tribulations et déliait toutes les puissances conjurées pour la faire abdicjuer. Do même le chrétien attend avec une constance invincible la béatitude éternelle parce que l'espérance enracinée en lui soutient jusqu'au bout sa volonté de puiser le bonheur à .son principe.
Si notre atteiile n cetle IViineté, .Messieurs, c est qu'elle est pleine d'une conlianc(^ inéiirunlable. La
L'KSI'ÉUANCF.. — 6.
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certitude de la foi se communique à l'espérance et descend de l'intelligence dans la volonté. De même que l'intelligence adhère par la foi à la vérité divine, sans que l'ombre d'un doute, d'une réticence, vienne l'effleurer, de même par l'espérance la volonté attend avec une sécurité absolue la béatitude éternelle sans que la moindre défiance vienne la faire trébucher ou chanceler. Les espoirs humains sont sujets à de redoutables vicissitudes : tantôt les chances de réussir et les chances d'échouer se balancent et jettent l'âme dans de cruelles perplexités, tantôt les unes l'emportant sur les autres nous inclinent davantage dans tel ou tel sens. Le laboureur quelles que soient la qualité de sa semence et la fertilité de son champ ne sait pas si les pluies tomberont selon ses désirs, si le soleil répandra sa chaleur au temps voulu et dans la mesure exigée par ses intérêts. Le marin avec une barque d'une solidité éprouvée n'est point garanti contre le déchaînement du vent et de la tempête. Sa fortune dépend de son habileté, elle dépend aussi des dispositions favorables ou contraires des flots. L'espérance chrétienne ne nous expose pas à ces oscillations. Elle ne saurait être frustrée, car sa victoire dépend de la force infinie, seule capable de parer aux accidents de la route, de suppléer aux infirmités, aux défaillances du voyageur, de renverser tous les obstacles. Elle porte à son bord le pilote tout puissant, maître souverain de ses dons, de nous-mêmes
et des éléments. Quelle confiance dans le succès de la traversée, et quelles ressources de courage dans une confiance si légitime! Rien de commun entre l'homme sûr d'arriver au but et l'homme incertain du succès! Le premier dispose d'une énergie qui l'entraîne, qui le soutient, qui l'empêche de défaillir, le second est en proie à un doute qui réprime son élan, qui le fait hésiter, qui le livre à moitié désarmé à ses ennemis (1).
Si, comme l'estimait Luther, l'homme n'avait point part active dans l'œuvre de son salut, aucune crainte ne viendrait se mêler à cette confiance. Dieu serait le seul moteur, l'homme dépourvu de liberté resterait un mobile purement passif. Dès lors, grâce à l'intervention certaine de Dieu, nous atteindrions nécessairement le but, mais l'Eglise professe une autre doctrine. Elle enseigne que notre salut ne s'effectuera pas sans nous. Le secours d'En-Haut ne nous manquera pas : si bas que nous soyons tombés, il pourra nous relever. De ce côté notre certitude est absolue. Mais répondronsnous à l'action de Dieu, obéirons-nous à la grâce, prêterons-nous au Tout-Puissant le concours qu'il exige de nous pour nous arracher à notre misère .^ Userons-nous des moyens mis à notre disposition? Hélas! nous avons toutes les raisons de nous défier de nous-mêmes et de redouter notre liberté. Dieu est incapable de nous trahir, nous sommes capables
(1) Ajjpend., n. 4, p. 309>
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de nous trahir nous-mêmes et de périr par notre faute. En vain, l'arme sera-t-elle d'une précision absolue; si le tireur ne sait pas la manier, il n'atteindra pas le but. Ainsi en est-il du chrétien : du côté de Dieu son espérance est certaine, de son côté , elle est pleine d'aléas, car il n'est ni nécessairement, ni infailliblement fidèle, sa liberté infirme est susceptible de dévier et de se dérober à la Puissance qui voudrait le conduire au bonheur. C'est pourquoi la crainte se mêle à nos espoirs et doit entretenir en nos âmes une défiance salutaire et prudente de nous-mêmes.
Cependant l'espérance est une force intérieure qui nous pousse à l'etïort, à l'action, à la lutte : c'est une vertu entreprenante ((ui entraine l'âme à la manière des habitudes acquises et plus vigoureusement encore. Sous son inlkience, la volonté s'élance hardiment vers la béatitude.
Instruit par les maîtres immortels qui ont le mieux compris l'espérance, Giottoà VArena de Padoue a su lui donner sa véritable et exacte physionomie. Il l'a peinte sous la figure d'une femme jeune et vigoureuse. Cette femme, vêtue d'une robe longue, mais qui ne pèse pas sur ses épaules, qui n'entrave pas son essor, porte une ceinture aux reins, et, alerte, dégagée, s'élance de la terre qu'elle ne touche plus
que du bout des pieds vers la couronne que lui montre un ange apparu au bord du ciel. Les ailes complètement déployées et toutes prêtes au vol, les cheveux noués afin de donner au vent moins de prise, le front élargi et haut pour recevoir mieux et plus vite l'effusion de la lumière, les oreilles tendues vers les pas de celui qu'elle appelle, les yeux ouverts et fixés sur l'horizon où il doit paraître, les narines dilatées pour aspirer le bonheur promis, la bouche frémissante et impatiente de le goûter, elle lève les bras et par tout son être elle se jette au-devant de Dieu. Telle est l'espérance chrétienne: elle est la llamme doucement impétueuse qui enlraîne le cifur, le souftle suave et véhément qui gonlle les voiles et nous emporte vers la vie, la force qui bande l'âme comme un arc et la rapproche du but. Elle déploie, elle prolonge la volonté et diminue la distance qui nous sépare du bonheur (1).
C'est pourcpioi saint Paul s'écriait : « Je me porte par tout mon être vers ce qui est en avant, je cours droit au but, pour obtenir le prix (2). » C'est pourquoi saint Thomas écrivait : a Au désir l'espérance ajoute un effort, elle élève l'âme impatiente d'atteindre l'objet de ses vouix ; spes enint su/>/a desiderium addlt. queindani conatui)}, (HKimddiii elevati'onent anlini ad roiise<jU('nduni hoiuini ar-
(1 Aiipfiui., n. .'), p, ."îlO.
(2) l'Iiilipp., IV, 13.
86 LESPÉRANCF
duum (1). » C'est pourquoi Albert le Grand disait : « L'espérance est l'essor magnanime d'un homme qui s'élance vers les hauteurs, qui se dilate pour embrasser la béatitude et l'éternité. Protensio ut magno animo extendatur inœterna, amplexio seternitatis et heatitudinis (2). »
Cet effort a quelque chose de laborieux : l'espérance qui l'anime nous presse de nous emparer de tous les moyens mis à notre disposition pour atteindre le but, d'accueillir tous les secours qui nous sont offerts pour opérer notre ascension, de saisir au vol, si je puis ainsi m'exprimer, toutes les grâces qui se présentent, de chercher dans les personnes, dans les choses, dans les événements la puissance de Dieu pour nous soulever jusqu'à Dieu, de nous faire de tous les biens autant d'échelons qui nous permettront de monter au sommet où la gloire nous attire. Spes facit tendere in Deum sicut in quoddam honiim finale adipiscendum., et sicut in quoddam adjutorium efficax ad subvenienduni (3). Cet effort a quelque chose d'absorbant en ce sens c^ue l'homme dominé par l'espérance néglige ce qui ne s'y rapporte pas et concentre son attention sur l'étoile du suprême bonheur allumée dans les cieux. Quas quidem rétro sunt obliviscens (4). Oubliant
(1) la II*, q. XXX, art. 1.
(2) m Sent., dist. XXXVI, art. .3.
(3) Saint Thomas, II» II*, q. xvii, art. 6, ad 3"".
(4) Philipp., m, 13.
ce qui est derrière lui, il dédaigne le rire mondain comme une erreur, il juge trompeuse la joie des sens, il estime qu'en s'y attardant il ne pourrait qu'y perdre, il pense que ce qui ne l'aide pas à gagner le Christ est indigne de son attention. Verumtamen existimo oninia detrimentum esse... et arbitror ut stercora ut Christum lucrifaciam (1).
Cet effort enfin a quelque chose de militant. L'espérance fait du chrétien un athlète que le sentiment de la difficulté exalte, stimule, enthousiasme. Elle l'endurcit à la fatigue, à la marche, elle lui apprend à supporter les privations sans défaillir, à savoir vivre dans l'abondance et dans la disette sans renoncer à la lutte. Elle le rend agressif à l'endroit des obstacles qui barrent la route, elle lui met aux mains l'outil de l'ouvrier pour édifier son bonheur et l'épée du soldat pour repousser ses ennemis. Spes non salvatur in quacumque voluntate, sed in volunlale aggrediente consecutionem boni ardui (2). Le chrétien qui suit les impulsions de l'espérance déploie toutes ses énergies au service de sa destinée, même au milieu des ombres de la mort, il reste vaillant, sachant que le Seigneur est avec lui et qu'il peut tout en Celui qui le fortifie. Si anibulavero in medio unibrœ morlis, non timebo
(1) Phlllpp., m, 7. ("1. Append. N. f,, |>. .'Ml.
(2) .TiiAN UE Saint-Tiiiimas. l>e xpv. t\. xvii, (lisi». x, ;irt. i.
88 l'espérance
mala, quoniam tu mecum es (1). Omnia possum in 10 qui me confortât (2).
Dans ces conditions, l'espérance mérite son nom de vertu, car elle nous rend meilleurs en nous attachant par le cœur à la plus haute de toutes les béatitudes, car elle nous rend capables de vouloir avec une ténacité indomptable, d'attendre avec une confiance inébranlable, de chercher avec une énergie entreprenante et combative le royaume des deux. Elle mérite son nom de vertu surnaturelle, car, son objet étant par lui-même hors de la portée de toutes les créatures, elle n'aurait avec lui aucun rapport si elle n'était du même ordre que lui. Elle mérite son nom de vertu théolognle, car elle porte sur Dieu, elle s'appuie sur Dieu, elle naît de Dieu, elle se renouvelle, s'avive et se maintient par lui.
Elle naît de Dieu, c'est dire que si elle vous manque, si elle s'est éteinte, si elle languit, c'est à Dieu que vous devez demander de l'éveiller, de la rallumer, de vous la rendre avec son activité. Elle vous fait vivre dans l'atmosphère de Dieu; c'est dire qu'en vous abandonnant à ses impulsions, vous goûterez déjà quelque chose de la félicité des élus et que vos âmes vibreront
(1) Psaume xxi:, 'i.
{i) PItilijjpiens. iv, 13.
à l'unisson de ceux qui sont arrivés au terme. Elle vous fait vouloir la béatitude éternelle; sous son action, vous vous attacherez à cette béatitude comme à la seule réalité où vous puissiez trouver le rassasiement et vous n'aspirerez qu'à ce but idéal. Elle vous rend capables dattendre Dieu avec une confiance inébranlable : en lui obéissant, vous démasquerez et vous repousserez tous les tentateurs qui chercheraient à vous détacher de son ancre et à vous aventurer au milieu des orages et des écueils. Elle vous imprime un élan vigoureux vers Dieu : en écoutant sa voix vous ne négligerez aucun des secours qui vous sont otTerts pour entrer dans la Jérusalem céleste, et chaque pas que vous ferez vous rapprochera de votre fin. Vous trouverez déjà dans cette docilité une grande force, de vives consolations, puis un jour le voile se déchirera, et vous serez tout à coup transportés de l'exil oii l'on attend le bonheur dans la patrie où on le possède.
gUATRIÈME CONFÉRENCE