TABLEAU D AFFAIRES
EMILIENFARDEAU,imprimeuret officier d'Académie, 48 ans. SOPHIE FARDEAU, son épouse, 32 ans.
Au domicile personnel des époux Fardeau. Il est neuf heures du soir, les ateliers sont fermés. On a travaillé jusqu'à huit heures et quart, les patrons ont dîné à la six-quatredeux pour dire qu'ils mangeaient et sans trop savoir ce qu'ils mangeaient, mais parce qu'il faut se nourrir, sans quoi on mourrait de faim. Monsieur a monté le Grand- Livre, le Brouillard et le Journal ; Madame a pris des factures, des relevés de comptes et des enveloppes. Ils vont s'amuser à passer leur soirée en écritures et en fabrication de relevés ; nous sommes en fin de trimestre, ils ne se coucheront pas avant minuit, mais ils auront trois bonnes heures devant eux pour jouir de la plus grande félicité qu'ils connaissent au monde, celle d'éplucher les comptes des clients, d'additionner les chiffres et de faire des totaux volumineux. La table a été débarrassée par la bonne, qui l'a recouverte d'un tapis qui commence à avoir fait son temps, mais qui pourra bien encore aller jusqu'au jour de l'an de l'année prochaine ; on le chan-
géra pour l'Exposition. Madame a revêtu ses manches de lustrine, Émilien a fixé son pince-nez sur son appendice nasal, et c'est lui qui dictera le travail à Sophie.
Émilien. — Arnaudet, 17, Faubourg-Poissonnière : avril, 15, ma facture, 141,60; du 23, ma facture, 46,35 ; mai, 18, ma facture, 6,25 ; juin, 11, ma facture, 32,75. Additionne!
Sophie qui ferait la, pige à Inaucli. — Eu... eu... eum! 226,95.
Émilien. — Somme pour laquelle je ferai traite sur votre maison au 15 juillet prochain.
Sophie. — Ça fait juste quinze jours ; il trouvera peut-être que ça n'est pas assez long.
Émilien. — On lui mettrait ça à fin décembre qu'il demanderait encore du temps ! Il faut leur serrer la vis à tous ces gaillards-là ! Passons au compte Aubertin !
Sophie. — Il ne doit rien.
Émilien. — C'est possible ! Voilà trois ans qu'il n'a rien donné à faire.
Sophie. — Et son dernier compte a été sûrement réglé.
Émilien. — Oui ; mais c'est un brouillon qui n'a aucun ordre, il ne retrouvera pas son dernier acquit ; peut-être ne se souviendra-t-il plus qu'il l'a payé. On peut toujours essayer; s'il retrouve l'acquit nous dirons qu'il y a erreur, s'il
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ne le retrouve pas, il payera encore ! Mon relevé 1895, francs 67,75.
Sophie. — Vrai, mon petit Émilien chéri, je t'admire !
Émilien. — Pourquoi?
Sophie. — Parce que tu as vraiment l'intelligence commerciale très développée.
Émilien. — Ma chère amie, il n'y a que de cette façon qu'on arrive à faire une honne maison. Si mon père avait eu les mêmes principes que moi, il n'aurait pas fait faillite ; il faisait le désespoir de ma mère.
Sophie. — Oh ! ta mère, elle, ça n'était pas la même chose !
Émilien. — Ma mère, c'était toi toute crachée. Mon père était une tête sans cervelle ; pour rien au monde il n'aurait poursuivi un débiteur insolvable. Pourtant, les huissiers n'ont pas été inventés pour les chiens.
Sophie. — Gomment peut-on réussir dans ces conditions-là?
Émilien. — Aussi, on ne réussit pas ! Heureusement je ne l'ai pas imité. Aujourd'hui nous avons notre petite maison à Bry-sur-Marne ; dans deux ans nous pourrons faire bâtir quelque chose dans le faubourg. Je pourrai, je l'espère, avoir des ateliers confortables et le Ministre du Commerce, qui a su déjà une fois reconnaître
mon mérite en me donnant les palmes académiques, complétera son œuvre pour l'Exposition de 1900 en me donnant la Légion d'honneur, pour laquelle j'ai tous les droits ; il manquerait à tous ses devoirs en faisant le contraire. Tu comprends bien que, si j'imprime à l'œil les affiches des candidats qui soutiennent le gouvernement, c'est dans un but intéressé ; je ne serais pas assez godiche pour donner mon travail gratis joro Deo, si cela ne devait pas me rapporter quelque chose de sérieux !
Sophie. — Si tu savais combien j'aime à t'entendre parler ainsi ! Tu es bien l'homme qu'il me fallait.
Émilien. — Quant à toi, je puis dire que tu es la femme rêvée : travailleuse, intelligente, économe, rapiate même, ayant le sens des affaires
Sophie. — Mon père m'a élevée ainsi.
Émilien. — Et ton père avait bougrement raison, ça n'était pas une oie.
Sophie. — Ne bavardons pas, nous perdons notre temps. Après le compte Aubertin ?
Émilien. — Passons au compte Bardoigne.
Sophie. — Sur ce compte-là, j'ai le droit de me tromper dans l'addition : il ne vérifie jamais ses comptes.
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Émilien. — Pas de blagués ! Trompe-toi à notre avantage ?
Sophie. — T'es bête ! Tu penses bien que je n'ai pas l'intention de faire autrement.
Émilien. — Je t'adore. Aussi, ce soir, tu auras ta récompense.
Sophie. — Non, pas ce soir; nous n'aurons fini les comptes que mardi prochain ; nous remettrons cela à mardi !
Émilien. — Gomme tu voudras !