TROISIÈME COMPARTIMENT DU WAGON J
THÉRÈSE VINÇARD, 26 ans.
ALEXANDRE HERPIN, capitaine d'artillerie, 34 ans.
Alexandre. — Ma Thérèse adorée, si tu savais combien je souffre !
Thérèse. — Pourquoi, mon ami?
Alexandre. — Parce que ce train file avec
une vitesse désespérante et que chaque minute écoulée m'enlève un siècle de bonheur !
Thérèse. — Tais-toi ! grand aimé, tais-toi ! Tu te ferais trop adorer et je me sens si coupable...
Alexandre. — Non, tu n'es pas coupable; tu ne peux pas aimer ton mari : ce lourdaud est indigne de ton amour. Il ne peut pas te comprendre : tu n'étais pas faite pour devenir la femme d'un homme de son espèce ! ! Tes parents ont été bien cruels ! ils n'ont pas voulu que tu deviennes ma femme, mais tu devais m'appartenir tôt ou tard : le ciel nous protégeait; je suis à toi pour la vie.
Thérèse. — Crois-tu donc que je ne serai pas malheureuse lorsque je serai rentrée à Marseille, après ces huit jours de bonheur si complet passés auprès de toi? Si mon mari se doutait de quelque chose, pourtant?
Alexandre. — Il te croit chez ta mère !
Thérèse. — Oui, et maman a été assez bonne pour m'aider dans ma petite combinaison ; elle lui a envoyé de Nimes deux lettres banales que j'avais préparées à l'avance; mais aussi, pour réparer tout cela, je prends les devants. Claude ne doit partir de Paris que demain matin, je serai rentrée avant lui. Quand nous arriverons en gare de Marseille, mon amour adoré, nous
nous redirons au revoir dans un baiser et nous attendrons avec impatience le moment de nous retrouver !
Alexandre. — Ce moment sera toujours trop lent à venir.
Thérèse. — Oh ! mon ami, mon ami, que je t'aime!!
(Et ce sont des baisers longs, longs, longs, longs.)
A onze heures du matin, tout notre petit monde se retrouvait en gare de Marseille. Tableau !
'Aucune explication. A cinq heures du soir, Claude concluait une importante affaire avec M. Ernest Leprou, envoyé par la maison Bernston, du Havre. Cinq heures après, Ernest Leprou soupait en cabinet particulier avec Thérèse Vinçard. L'employé de la maison Bernston pouvait constater que son compagnon déroute avait dit vrai en affirmant que madame Vinçard était la plus jolie femme de Marseille, mais il constatait également qu'elle était une vertu peu farouche et que son mari était d'une jalousie plus que douteuse.