‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 14 sur 81 · TABLEAU DE FAMILLE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE FAMILLE

TRISTAN CAPRON, employé de banque, 32 ans. SUZANNE CAPRON, sa femme, 22 ans.

ADÉLAÏDE LEBOURG, mère de Suzanne, 43 ans.

Ils vivent en famille. Autrefois, la vie était insupportable ; depuis cinq mois, le calme le plus parfait règne dans cet intérieur. Suzanne n'avait pas voulu quitter sa mère, madame Lebourg était venue; et lors de son mariage avec Tristan, union qui avait été célébrée trois ans avant cette petite scène, elle avait demandé à son mari de bien vouloir accepter sa mère dans leur ménage, et Tristan s'était follement engagé ; il commençait à le regretter, lorsque tout vint à changer de face. Nous sommes en plein mois de décembre, ils sont tous à table, le dîner touche à sa fin.

Tristan. — Savez-vous, madame Lebourg, que je remercie le ciel tous les matins depuis quelque temps ?

Adélaïde. — Pourquoi donc, mon gendre?

Tristan. — De la bonne idée que j'ai eue de vous emmener avec nous cette année à la mer : l'eau salée a eu une influence salutaire sur votre caractère, car vous êtes changée du tout au tout.

Suzanne. — C'est vrai, maman, tu es devenue tout à fait autre.

Tristan. — Autrefois vous étiez acariâtre, grognon, toujours en colère; vous querelliez à tout bout de champ ; en somme, vous étiez insupportable. C'est à ne pas vous reconnaître. Quand je me souviens des jours passés, j'en ai parfois la chair de poule; j'ai eu bien souvent l'envie de vous envoyer à la balançoire.

Suzanne. — Je ne l'aurais jamais permis, ma petite maman.

Tristan. — Ça, je dois le reconnaître, Suzanne a toujours pris votre défense ; elle me disait de patienter, elle allait même jusqu'à me dire que cela changerait sûrement le jour où nous vous donnerions la joie d'être grand'mère!

Suzanne. — N'est-ce pas, maman?

Tristan. — Malheureusement nos efforts ont été vains ! J'adore ma petite Suzanne chérie...

Suzanne. — Et moi j'aime mon petit mari adoré...

Tristan. — Mais c'est comme si nous avions ilûté. Je crois qu'il faut faire votre deuil des petits enfants que vous pouviez rêver.

Adélaïde rougit de plus en plus, mais ne répond rien.

Suzanne. — Sans compter que je trouve que l'air de la mer a fait joliment du bien à maman.

Tristan. — Vous avez une mine superbe.

Suzanne. — Et puis, je ne sais pas si cela te fait cet effet-là, mais moi je trouve que maman engraisse considérablement.

Adélaïde, avec un geste tragique. — Cruelle enfant ! Ne remue pas le fer clans la plaie !

Tristan. — Quel fer?

Suzanne. — Quelle plaie?

Tristan. — Belle-maman, vous êtes une bien brave femme, mais parfois vous dites des bêtises.

Adélaïde. — Mon gendre, vous riez avec les choses saintes.

Tristan. — Je demande la clef de l'énigme?

Suzanne. — Maman, tu nous caches quelque jhose !

Tristan. — Vous avez un secret pour nous ?

Adélaïde, avec une voix sourde. — Oui !

Suzanne. — Pas possible !

Tristan. — Vite ! vite ! dites-nous ce secret ?

Adélaïde. — Promettez-moi à l'avance que vous ne me blâmerez pas ?

Tristan. — A l'avance je prends l'engagement de ne vous faire aucun reproche, puisque ce secret que vous allez nous confier contient la raison qui fait que vous êtes devenue douce comme uné'brebis. Belle-maman, je déclare tout de suite que je vous dois des remerciements.

Suzanne. — Si tu as des peines, il faut nous les dire ?

Adélaïde, avec des larmes dans la voix. — J'ai commis une faute.

Tristan. — Vous ?

Suzanne. — Toi?

Adélaïde. — Oui, mes enfants ! Et l'enfant que j'attendais de vous pour me consoler sur mes vieux jours, je le porte aujourd'hui dans mes flancs ; voilà mon secret.

Suzanne. — Allons donc ! maman !

Tristan. — Vous me confectionnez un petit beau-frère?

Adélaïde accablée. — Oui !

Tristan. — Et où, s'il vous plaît, avez-vous perpétré ce crime ? Oh ! vous savez, ne nous cachez rien, nous avons le droit de tout savoir.

Adélaïde. — A Granville, derrière une dune.

Tristan. — Et le nom de votre complice ?

Adélaïde. — Il se nommait Sébastien...

Tristan. — Sébastien ? Le chef de YHôtel des Trois-Merlans ?

Adélaïde. — Lui!

Tristan. — Belle maman, tous mes compliments ! L'an prochain, nous retournerons à Gran ville et, si Sébastien a changé de place, nous irons retrouver ce brave homme dans la station balnéaire où il séjournera. Je tiens à conserver la paix dans mon intérieur. Belle-maman, vous recommencerez !

PROPOS DE GHEMINEAUX

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