EFFET DE NUIT
EUSTACHE LEGRAND, 63 ans.
THOMAS PETIT, 37 ans.
Deux heures du matin. La grand'route est merveilleusement éclairée par la lune ; les deux hommes, misérablement vêtus, arpentent le chemin d'un pas cadencé.
Thomas. — C'est égal, père Eustache, on peut dire que cette nuit nous sommes bien servis.
Eustache. — J' te crois, mon fiston ; nous sommes des chanceux, voilà tout !
Thomas. — Quand on pense qu'il y a tant de gens malheureux !
Eustache. — Faut les plaindre et se féliciter de n' pas être comme eux.
Thomas. — J' suis bougrement contentd' vous avoir trouvé ; vous êtes un joyeux compagnon de route.
Eustaghe. — Et puis, voyager tout seul, ça n'a rien de bien folâtre !
Thomas. — Surtout l'hiver !
Eustache. — On fait d'si mauvaises rencontres ! Moi, j 'commence à en avoir vu de toutes les couleurs : v'ià trente ans que j' marche. Quand comme moi tu s'ras culotté par la vie au grand air, tu verras comme c'est agréable. J' comprends pas les gens sédentaires, moi. J'aurais pu, tout comme un autre, arriver à un résultat dans c' monde-là ; si j'y suis pas arrivé, c'est qur ça m'a pas plu.
Thomas. — Vous êtes pas né dehors ? Vous avez eu une enfance heureuse ?
Eustache. — Si on peut appeler ça heureux ; ça dépend des goûts ! J' suis né à Paris ; mes parents avaient des moyens ; enfin c'étaient pas des p'tites gens : ils tenaient une crémerie du côté d' la Glacière, un quartier populeux d' la capitale ; ils y f saient même proprement leurs affaires. Ils m'ont envoyé à l'école, mais tout jeune j'avais déjà des idées d'indépendance ; à douze ans, je me suis sauvé un jourcle la maison ; on m'a repincé et ma mère était dans la désolation. Pour elle j'ai su retenirmon envie de courir le monde, mais dujour où elle estmortej'ai pas pu y résister. Il m'a fallu cependant subir le service militaire, et dame ! làj'aibeaucoupsouf-
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fert, parce que dans c' métier-là faut pas avoir envie d' répondre, et ça m'est arrivé de temps en temps ; aussi j'ai goûté de la prison plus que mon compte, j' t'assure.
Thomas. — Moi aussi, quand j'étais aux Batd'Af!
Eustaghe. — D'autant plus grave qu'a fallu que je r'pique au truc au moment d' la guerre. Quelle sale chose que la guerre ! Autant vaut mieux n'en pas parler.
Thomas. — Vraiment ?
Eustaghe. — Oui, mon garçon. D'ailleurs, quand on est du pauv' peup' et qu'on a à se soumettre à des obligations ordonnées par des dirigeants qui risquent jamais leur peau à eux, c'est une mauvaise affaire ! Vaut mieux pas s'inquiéter des affaires publiques ! La Nature, vois-tu, mon gas, c'est la plus belle religion que l'homme peut avoir. Il y a des gens qui font toutes sortes de simagrées pour adorer un Dieu, chacun à leur manière ! Tout ça, c'est kif-kif bourricot, c'est toujours aussi bête. Il y a des malins et des naïfs, et les malins sont les exploiteurs qui font casquer les naïfs, et qui vivent à leurs dépens. Que ce soit de la religion ou de la politique, ça revient toujours au même : ils s'engraissent grâce à la stupidité de ceux qui les écoutent, La Liberté ! Quel joli rêve ! Il existe
des millionnaires, des gens qui ont tout ce qui leur faut sous la main ; parce qu'ils ont du pognon, ils n'ont rien à désirer. Les pauvres bougres ! Je les plains : ils sont plus malheureux que nous.
Thomas. — Pas possibe !
Eustaghe. — Ils sont les esclaves de leur fortune ou de leur situation ; ils ne peuvent pas, les quatre quarts du temps, faire ce que bon leur plaît ; tandis que nous, mon brave camarade, nous allons droit devant nous, sans aucun souci, la chanson sur la lèvre, travaillant souventparceque ça nous plaît. Et letravail, vois-tu, mon gas, c'est la plus grande distraction de l'homme ; s'il n'avait pas le travail, l'homme crèverait d'ennui : Et puis l'amour ! Nous l'avons journellement. Je parle pour toi qui es jeune et encore assez bien fignolé, car moi, j'ai remisé depuis belle lurette. Nous, nous n'avons aucune attache en amour ; nous saisissons le petit dieu malin au passage et nous ne restons jamais assez longtemps quelque part pour nous créer une chaîne sérieuse. C'est encore la meilleure façon d'aimer ! .
Thomas. — On a bien quelquefois des regrets !
Eustaghe. — Qui sont apaisés le lendemain, parce que le lendemain on trouve sur la route la
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belle fille qui vous fait oublier celle de la veille. Ah ! mon brave gas ! remercions la Nature du bienfait qu'elle nous donne en faisant de nous des hommes libres, indépendants ! T'ats déjà entendu parler d'un nommé Rothschild ?
Thomas. — Quèque fois ; j'ai déjà vu son nom sur des bouts d' journaux," quand i traînent sur le chemin.
Eustache. — Cet homme-là passe pour l'homme le plus riche du monde. J' te pariée' que t'as contre ce que j'ai, c'est-à-dire peau de balle contre balai d' crin, que cette nuit il s'rait incapable d'être aussi gai que moi.
Il entonne une romance au refrain plaintif et les deux hommes disparaissent au tournant de la route.