‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 16 sur 81 · TABLEAU MONDAIN · texte numérisé non relu

TABLEAU MONDAIN

LE COMTE AD ALBERT DES ABLETTES, 55 ans. LA COMTESSE IRÉNEE DES ABLETTES, 38 ans.

Dans leur hôtel delà rue Saint-Dominique, petit salon d'une sévère élégance, où tout respire le confort. Le comte, en habit, le chapeau haut de forme sur la tête, a un pardessus mastic plus court que son habit. La comtesse, dans une merveilleuse toilette de soie mauve brochée d'épis d'or, a mis sur ses épaules nues une sortie de bal garnie de renard bleu ; sur son élégante coiffure, une mantille du plus beau point; elle boutonne ses très hauts gants blancs.

Le comte. — Alors, vous ne voulez pas m'offrir l'hospitalité dans votre loge ce soir? J'aurais été cependant fort heureux qu'on vienne à nous rencontrer ensemble au moins une fois tous les deux mois.

La comtesse. — Pourquoi, mon cher, vous

y prenez-vous comme les carabiniers? Mes invitations sont faites pour ce soir et ma loge est complète. D'où vous vient, s'il vous plaît, ce regain d'amour? Voilà au moins quatre ans que vous ne m'avez exprimé un pareil désir.

Le comte. — Que voulez-vous, ma chère Irénée....

La comtesse. — Oh! oh! le petit nom, maintenant. Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, pendant que vous y êtes? Ce serait plus chevaleresque ou plus sentimental!

Le comte. — Vous ne croyez pas à mon amour?

La comtesse. — Si, j'y crois; mais vous avez rarement des élans de tendresse : permettez-moi de le constater et de m'en étonner.

Le comte. — Les exigences de notre monde, le suprême chic que nous possédons vous et moi ne permet pas un trop grand étalage d'affection.

La comtesse. — Je le sais, par Dieu, bien; tout le monde le sait et cela neblesse personne. Les petits jeunes gens qui forment ma cour se croient tous plus ou moins obligés de m'offrir leurs cœurs avec leurs bras; j'accepte. les bras et je néglige les cœurs : nous avons tant à faire que je n'ai pas le temps de me laisser aimer, même par vous.

Le comte. — N'allez clone pas ce soir à l'Opéra?

La comtesse. — Que dites-vous là, bonté divine? Ai-je bien entendu? Que dirait le monde, mon cher mari ?

Le comte — Le monde en penserait ce qu'il voudrait, cela m'est tout à fait indifférent; mais si le monde m'empêche de jouir de mes droits de mari, je me rebiffe et je dis au monde d'aller se faire lanlaire. La loi est pour moi, et si j e vous défendais...

La comtesse. — Oh! le vilain mot! Gomment, mon cher comte, vous auriez la prétention de me défendre quelque chose? Mais cela tournerait tout à fait au comique et cela vous prendrait un peu bien sur le tard ; nous sommes de vieux époux, nous avons déjà quatorze ans de ménage et le badinage n'est plus notre fait.

Le comte. — Parlez pour vous, car moi...

La comtesse. — Oui, je sais, vous êtes un lovelace. Croyez-vous que j'ignore votre liaison actuelle avec la petite Ribolet, de l'Opéra? Je vous adresse même tous mes compliments : elle est charmante cette enfant, elle danse avec un art exquis, elle fait les pointes comme un ange. J'ai également su que vous aviez entretenu sur un très large pied mademoiselle Gléo de Monceau,

une grue fort cotée, très élégante d'ailleurs. Vous avez même esquissé un roman avec une Jenny l'ouvrière quelconque qui demeurait, je crois sur les hauteurs de Ménilmontant. J'en passe et non des plus ordinaires. Croyez-vous que tout cela m'a blessée et a pu diminuer un instant la tendresse, le dévouement et le respect que je vous dois? Si vous le croyez, mon cher comte, vous êtes dans l'erreur. Je ne ternirai jamais votre blason, car je ne vous tromperai jamais; j'ai beaucoup trop à faire pour cela, le temps me manque. Mais qu'aujourd'hui il vous prenne la fantaisie de filer le parfait amour avec moi, voilà ce que je trouve extraordinaire et dans les choses les plus impossibles qu'il soit permis de supposer.

Le comte. — Pourtant!...

La comtesse. — Mais vous nous feriez remarquer l'un et l'autre, mon cher Adalbert ! Hein? Gomme je suis gentille! je me souviens encore de votre prénom et je l'emploie. Non, non, cela ne nous est plus permis ; le chic ne nous autorise pas de pareilles familiarités. Allez ce soir à votre Cercle ou vaquez à d'autres occupations, mais, je vous en prie, ne venez pas à l'Opéra!

Le comte. — Si pourtant, en prévision de ce qui allait arriver, je vous exhibais un coupon de

fauteuil d'orchestre loué ce tantôt? (Il Je lui présente.)

La comtesse. — Vous me désobligeriez souverainement en venant ce soir. Vous ne voulez pas nous rendre la fable du Tout-Paris mondain, n'est-ce pas? Vous passeriez pour un mari jaloux qui vient surveiller les faits et gestes de sa femme.

Le comte. — Gela m'est très pénible, excessivement pénible, car je vous aime.

La comtesse. — Je le crois.

Le comte. — Et je veux vous le prouver : j'attendrai votre retour ici, je ne sortirai pas ce soir.

La comtesse. — Oli ! oh! mon cher! vous frisez le ridicule, vous voulez que nos gens en arrivent à se moquer de nous! Oh! non, par exemple! Si vous tenez absolument à user de vos droits de mari, il faudra attendre quelques semaines, prétexter un voyage dans le Midi ; alors, moi, je dirai que je vais chez ma mère en Touraine et je prends l'engagement formel de vous rejoindre où il vous plaira de me donner rendez-vous, à la condition que l'endroit sera discret et qu'on n'y verra rôder aucune âme parisienne. Ma réputation serait compromise si on pouvait nous voir tous les deux comme deux amoureux. Je crois au petit revenez-y et je veux

vous donner satisfaction, mais pas avant trois ou quatre semaines ; toutes mes soirées sont prises pour le mois. Et puis, ne causons pas davantage : vous me feriez manquer l'Opéra où je reçois ce soir. Baisez le bout de mes doigts fuselés et sachez que dans un mois je serai toute à vous pour au moins cinq ou six jours.

Le comte. — Vous verrez alors combien je vous aime î

La comtesse. — En attendant, ne vous gênez pas, ne quittez pas la petite Ribolet : on en pourrait jaser et on ferait des suppositions désagréables. Le suprême chic ne nous le pardonnerait point.

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