‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 17 sur 81 · TABLEAU A MUSIQUE · texte numérisé non relu

TABLEAU A MUSIQUE

AUGUSTIN FREMIOT, riche négociant, 55 ans. PIERRE LABRAY, son secrétaire, 24 ans.

JUSTINE MORLIN, 21 ans.

Dans le bureau de Frémiot, aspect sévère : Augustin parcourt rapidement son courrier, annote diverses lettres et les passe à Pierre.

Augustin. — Expédions cela rapidement, hein ! monsieur Pierre ?

Pierre. — Bien, monsieur.

Augustin. — Avez-vous songé à préparer ma profession de foi pour les élections de la commune de Toupard-en-Vexin ? Vous savez que je tiens essentiellement à ne pas faire un four aux élections de mai prochain ; il faut tout leur promettre et rédiger mes déclarations de façon à ne pas trop m'avancer : j'ai certaines

susceptibilités aménager. L'esprit de Touparden-Vexin est nettement républicain, mais je ne veux m'aliéner en aucune façon le concours du curé, ni celui des gros agriculteurs; ces gens-là ont plutôt des idées conservatrices. Je tiens à ménager la chèvre et le chou et je veux à tout prix être nommé conseiller général ! C'est la première étape ; j'ai de l'ambition, et, mon Dieu l quel est l'homme qui n'en a pas?? Je compte donc absolument sur votre savoir-faire.

Pierre. — Vous pouvez être tranquille, monsieur : j'ai fait ma philosophie à Stanislas et, comme j'ai été élevé à bonne école, je saurai dire ce qu'il est utile de dire.

Augustin. — Vous êtes un homme précieux ; si je réussis, comme je vous devrai une fière chandelle, je doublerai vos appointements.

Pierre. — Vous êtes mille fois trop bon !

Augustin. — Non, je suis juste. Tout le courrier est vu ; faites distribuer cela aux expéditionnaires. Vous ferez remarquera M. Dubien que la maison Polinchard demande un renouvellement pour son échéance de fin de mois ; à une autre' époque, il faudrait carrément le lui refuser; le moment des élections approche, il ne faut pas que je passe pour un homme féroce. Les Polinchard ont des ramifications avec certains de mes électeurs. Faites donc distribuer la

besogne ; je vais faire mon tour de Bois. (Il se lève pour prendre son chapeau.)

Pierre. — Il y a là, monsieur, une dame qui vous attend.

Augustin étonné. — Une dame ?

Pierre. — Oui, monsieur.

Augustin. — Que me veut-elle?

Pierre. — Elle veut vous parler en particulier ; elle a refusé de donner son nom.

Augustin. — Est-elle jolie ?

Pierre. — Elle n'est pas mal.

Augustin. — Alors, faites entrer et occupezvous de la besogne dont je vous ai chargé. (Pierre sort et introduit Justine, vêtue de deuil,, avec une voilette qui lui couvre le visage.)

Augustin. — Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame!

Justine en s'asseyant. — Mademoiselle !

(Elle relève sa voilette et Augustin la regarde, étonné.)

Augustin. — Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mademoiselle. Puis-je savoir à quel heureux hasard je puis attribuer l'honneur de votre visite ?

Justine. — En effet, monsieur, vous ne m'avez jamais vue; mon nom vous dira peut-être quelque chose : je me nomme Justine Morlin.

Augustin, avec un tressaillement. — Vous

avez raison, mademoiselle. Vous venez sans doute me voir de la part de mademoiselle Louise, votre sœur ?

Justine. — Non, monsieur!

Augustin, avec un soupir de soulagement. — Ah !

Justine. — Louise, ma sœur, est morte il y a six mois.

Augustin, feignant une impression douloureuse. — Ali ! mademoiselle Louise est morte??

Justine. — Je croyais que vous ne l'ignoriez pas ! (Silence.) Si je viens vous trouver aujourd'hui, monsieur, ne voyez dans ma démarche rien que de très naturel ; je viens parce qu'il faut que j'élève l'enfant de Louise et

Augustin. — Ah! mademoiselle Louise avait un enfant ?

Justine. — De vous, monsieur!

Augustin. — Allons donc ! vous plaisantez?

Justine, d'un ton très digne. — Ai-je l'apparence de quelqu'un qui plaisante?

Augustin. — Non, seulement je veux dire

Justine, doucement. — Ne dites rien, monsieur. Ma sœur m'a légué sa fille ; elle a nom Augustine, elle est gentille comme un petit cœur. Elle ne ressemble pas à son père, mais à sa mère, heureusement ! En même temps qu'elle me laissait le soin de m'occuper de son enfant,

Louise m'a remis un paquet de lettres...

Augustin. — Ah ! ah ! je vois ce que vous venez faire ici ; mais, ma chère enfant, cela a un nom : la loi qualifie de chantage

Justine. — Soyez tranquille, monsieur, je n'insisterai pas. Je suis une ouvrière, je vis sagement et simplement en donnant sur mon travail tout ce que je peux donner pour faire bien élever ma nièce qui est en nourrice tout près de Paris, au petit Massy. Malheureusement pour moi, je suis sans ouvrage depuis cinq semaines et je me trouve à bout de ressources.

Augustin, galamment. — Vous êtes gentille!

Justine. — Mais je veux rester honnête.

Augustin. — Vous avez tort.

Justine, se levant. — Monsieur, vous êtes un polisson !

Augustin, la calmant du geste. — Voyons! ne vous emportez pas, mon enfant ; vous vous méprenez sur le sens de mes paroles.

Justine. — Pardonnez-moi, monsieur, je vous comprends parfaitement. Je suis désolée de me trouver aujourd'hui dans la triste nécessité de vous dire que, malheureusement, lorsque vous écriviez à ma sœur, vous vous compromettiez follement, et que je puis faire maintenant tel usage qu'il me plaira de votre correspondance; j'en ai l'autorisation de Louise. Vous

êtes ambitieux et les élections approchent

Augustin. — Vous savez cela?

Justine. — Je suis renseignée sur votre compte, monsieur ; mon oncle est curé à Toupard-en-Vexin...

Augustin. — C'est bien! c'est bien! mademoiselle ; je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Combien voulez-vous me vendre mes lettres?

Justine. — Je ne veux pas vous les vendre, je ne m'en dessaisirai jamais. Je laisse à votre appréciation la somme qu'il vous plaira de fixer comme secours pour votre enfant.

Augustin. — Mais, mes lettres?....

Justine. — Je vous l'ai dit, on les ignorera.

Augustin. — Sapristi ! cela peut devenir un morceau à répétition ; ce sont les lettres de Damoclès ! Si dans un mois il vous plait de revenir me trouver

Justine. — Oh ! soyez sans crainte, monsieur; je suis une honnête fille et, si le Ciel est juste, il me fera trouver de l'ouvrage et vous ne me re verrez jamais.

Augustin. — Enfin, tranchons dans le vif ! Combien voulez-vous ?

Justine. — Je vous l'ai dit, monsieur, pensez que c'est pour votre enfant.

Augustin. — Si avec deux cents francs...

Justine. — C'est beaucoup plus qu'il n'en faut : il y a de quoi payer six mois de nourrice.

Augustin. — Mais, pour vous?

Justine. — Je me ferais un véritable scrupule de toucher à cet argent ; c'est pour la petite et rien que pour la petite que je suis venue ici. (A ugustin lui tend deux billets de cent francs et veut lui baiser, In main qu'elle retire virement.) Merci bien, monsieur, merci pour elle! (Elle se lève.) J'espère ne plus avoir besoin de vous rendre visite. Adieu ! (Elle s'incline. Augustin se lève et la reconduit jusqu'à laportedu bureau.)

Augustin, a part. — Elle est très gentille, cette petite-là ! Elle n'a pas été exigeante, mais c'est une petite dinde !

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