SCÈNE DEUXIÈME
Chez Martial. Il rentre chez lui avec le visage décomposé. Nous avons oublié de dire qu'autrefois, dans son jeune temps, Martial avait joué la comédie de société. Il trouve sa femme occupée à mettre le couvert.
Martial, dune voix sombre. — Bonsoir, ma chérie! (Il embrasse sa femme.)
Virginie. — Bonsoir, mon petit homme!
Ah çà! qu'est-ce que tu as? Tu as la figure à l'envers.
Martial. — Ah! si tu savais la tuile qui me tombe sur la tête!
Virginie. — Dis vite ! Tu as des ennuis à ton bureau ?
Martial. — Un embêtement considérable!
Voilà ce que c'est que d'être un trop bon employé !
Virginie. — Il y a des envieux qui veulent te faire perdre ta place?
Martial. — Si ça n'était que ça, je m'en ficherais ! Je suis assez retors pour défier toutes les astuces. C'est bien plus grave!
Virginie. — Dis vite! Tu me fais froid dans le dos!
Martial. — Je vais te dire tout d'un seul trait; ne m'interromps pas.
Virginie, en s asseyant. — Je t'écoute avec anxiété.
Martial. — A la maison, il y a de bons et de mauvais clients.
Virginie. — Gomme dans toutes les maisons de commerce; il y en a qui payent bien et d'autres qui sont plus durs à la détente.
Martial. — Tu as mis le doigt sur la plaie. Or, nous avons en province deux très mauvais clients qui financent difficilement; les patrons ont écrit bien des fois, mais cela ne les empêche pas de se faire tirer l'oreille : les traites reviennent presque toujours impayées. Il y a d'abord la maison Rodin d'Auxerre et la maison Pa-
pillon de Lyon; l'une doit 843 francs, l'autre 510 francs. M. Rivard m'a fait appeler dans son bureau ce soir et m'a dit : « D aplomb, vous êtes un de nos meilleurs employés ! » Ce début m'a donné le trac, tu comprends.
Virginie. — Je te crois!
Martial. — « Alors, a-t-il continué, il faut que vous nous rendiez un grand service. Vous allez visiter deux de nos clients, les maisons Rodin d'Auxerre et Papillon de Lyon; vous allez secouer les puces à ces gaillards-là! Vous les informerez que nous leur fermerons leurs comptes s'ils ne se décident pas à nous payer plus régulièrement. »
Virginie. — Mais c'est bien, ça, au contraire. On te charge d'une mission de confiance et tu te plains !
Martial. — Oui, je suis de ton avis; mais demain et lundi c'est la Pentecôte et je ne voulais pas te priver de ces jours de congé !
Virginie. — Gomme tu es gentil! (Elle l'embrasse.)
Martial. — J'en ai fait l'observation à M. Rivard qui m'a félicité sur mes sentiments conjugaux et qui a compris la chose à moitié, car il m'a dit : « Madame D aplomb ne doit pas supporter les inconvénients de vos occupations. »
Virginie. — Il m'offre le voyage? Tu m'emmènes avec toi?
Martial. — Non, il me donne un jour de congé au lieu de deux. Il faut que je parte lundi matin à Lyon ; mardi je ferai Auxerrè et je reviendrai clans la nuit cle mardi à mercredi à Paris, pour rentrer à mon bureau le mercredi matin.
Virginie. — Ecoute, mon chéri, cela me fait beaucoup de peine de rester deux jours et surtout deux nuits sans toi ; mais il ne faut pas négliger tes affaires pour ton intérieur. Je comprends la peine que cela peut te faire, mais je suis plus raisonnable que toi; ton avenir est en jeu, il ne faut rien faire qui puisse nuire à ta position. Du moment que c'est pour tes affaires, je ne vois aucun inconvénient à ce que tu t'absentes; cependant, comme ils ont des voyageurs, ils auraient bien pu, ce me semble, les charger de ces commissions au lieu de les faire faire par un employé de l'intérieur.
Martial. — Ils n'ont pas confiance dans les voyageurs.
Virginie. — Alors, tu dois être fier et je suis bien contente.
Et voilà comment Martial a tout concilié et comment il a pu se convaincre de la supériorité morale et physique de Virginie, car la petite Clémentine l'a bien embêté pendant les deux jours passés àBougiva'.