MARINE
RABOULARD, vieux comédien, 63 ans.
THÉOPHILE SOUGHET, son ami, 60 ans.
Théophile Souchet est un honnête industriel; ses bureaux sont situés rue Saint-Maur : il est tout étonné de voir un matin Raboulard entrer dans son cabinet.
Théophile. — Toi?
Raroulard. — Avoue que tu ne m'attendais pas?
Théophile. — Pour sur! Voilà bien six ans que je ne t'ai vu. Je n'entends plus jamais parler de toi. Assieds-toi ? (Raboulard s'assied.) Tu n'es donc plus au théâtre?
Raroulard, — Non, mon ami, non, et ce n'est certes pas de ma faute ; mais que veux-tu, dans mon malheureux métier, quand on vieillit, c'est une mauvaise affaire, surtout quand,
comme moi, on a tenu, pendant trente années, l'emploi déjeune premier.
Théophile. — Il faut faire de la place aux jeunes.
Raboulard. — Evidemment, mais ce n'est pas sans un certain chagrin, parce que, vois-tu, le théâtre, quand ça vous tient, ça ne vous lâche pas. J'ai eu mon heure de succès ; aujourd'hui c'est fini.
Théophile. — Alors, tu es toujours malheureux, mon pauvre vieux ?
Raboulard. — Oui et non. Oui, parce que, malgré mes nombreuses démarches, je ne peux plus jouer la comédie qu'en province ; de temps en temps, je me résous à faire partie d'une tournée, parce que l'envie des planches me talonne. Non, parce que je viens aujourd'hui m'acquitter d'une dette envers toi.
Théophile. — Gomment cela ?
Raboulard. — Tu es un brave cœur; tu ne te souviens même plus qu'il y a six ans, un jour, en camarade, tu m'as prêté cent francs. Aujourd'hui, je viens te les rendre. (Il sort de sa poche un billet de cent francs et le donne à Théoplt/ic)
Théophile. — Ça n'avait rien de pressé ! Raboulard. — Je te demande pardon ; cette dette me turlupinait, je l'avais surla conscience.
Je ne voulais pas mourir sans te rendre ça.
Théophile. — Tu vas peut-être me trouver indiscret, mais je veuxt'adresser une question.
Raboulard. — Vas-y !
Théophile. — Si tu ne fais rien, comment peux-tu avoir es moyens de me rendre ce que tu me dois?
Raboulard. — Te souviens-tu? disait un capitaine, dit la chanson ; moi, j'emploierai une autre formule pour te dire que tu oublies complètement que je suis père.
Théophile. — C'est vrai, j'oubliais. Ta petite Maria va bien?
Raboulard. — Ma petite Maria est aujourd'hui une des premières dans le firmament des étoiles parisiennes.
Théophile. — Qu'est-ce que tu me chantes là?
Raboulard. — La vérité, la pure et l'exacte vérité. Quand j'ai perdu ma femme Clotilde, je suis resté avec Maria sur les bras ; je l'ai élevée du mieux que j'ai pu, faisant mon possible pour qu'elle ne manque de rien. Malheureusement, il arrivait que parfois ça n'allait pas tout seul ; mais Maria est une enfant qui a du cœur : sitôt qu'elle le put, elle se mit au travail. Elle avait, étant enfant, un joli petit filet de voix ; ce filet a pris de l'ampleur avec les ans et Maria Rabou-
lard se nomme aujourd'hui Antoinette de Bagnolet.
Théophile. — Pas possible î Antoinette de Bagnolet ! l'artiste de la Scala ! C'est ta fille?
Raboulard. — Oui, mon vieux, et je peux dire que j'en suis fier. Du jour où elle a pu gagner sa vie, elle a songé à moi ; ce n'est pas une ingrate. Elle a aujourd'hui une très brillante situation : elle gagne six cents francs par mois à la Scala ; elle a un appartement un peu chouette, avenue de Villiers ; elle a bonne, domestique, femme de chambre", groom ; est-ce que je sais tout ce qu'elle n'a pas? Elle m'a meublé un petit intérieur très chic rue d'Aboukir, clans le centre de Paris, à deux pas du boulevard. Elle me donne tout ce que je désire ; j'ai trois cents francs par mois qui me sont assurée, et de temps en temps, la table chez elle, quand son ami n'est pas là. Si, par hasard, je tombe mal et qu'il y soit, je mange à la cuisine avec les domestiques. Elle est avec le comte TarpinskofT, un Russe, très galant homme. Je ne veux pas la gêner dans ses affections ; cet homme se conduit admirablement bien avec elle. Il n'y a qu'une chose qui me chiffonne, c'est qu'il veut la faire chanter en Russie.
Théophile. — Mais, la Russie, mon cher, aujourd'hui, c'est la consécration du talent.
Rauoulard. — Je ne te dis pas le contraire ; mais j'ai le trac, qu'une fois là-bas, elle ne pense plus autant à moi. Ici, je peux la relancer tous les quinze jours, ça va tout seul; une fois loin de Paris, ce sera plus difficile. Mais je n'hésiterai pas ; si elle part, je m'arrangerai pour que ses appointements soient payables à Paris, et j'irai les toucher moi-même. Le comte et mafille n'y verront aucun inconvénient.
Théophile. — Tu es un heureux père !
Raboulard. — Tout ce qu'il y a de plus heureux î
Théophile. — Ça se voit, tu nages dans la joie.