‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 30 sur 81 · SCENE DE GENRE · texte numérisé non relu

SCENE DE GENRE

FERDINAND PLUCHE, 4o ans.

LUCIE PLUCHE, 38 ans.

AUGUSTE BOULARD, ami de Pluche, 47 ans.

ROSALIE, bonne des Pluche, 20 ans.

Pluche est occupé, très occupé même ; il en est tout jours ainsi quand il lit le cours de la Bourse. Lucie vient de rentrer, elle a passé son après-midi à faire des visites, elle change de toilette avant de se mettre à table. Rosalie a mis son couvert, elle attend des ordres ; au bout d'un quart d'heure, Lucie se décide à faire son entrée dans la salle à manger.

Lucie. — Rosalie, quand vous voudrez ; nous vous attendons, ma fille.

Rosalie. — Rien, madame ! (Elle sort.) Ferdinand. — Ça n'est pas trop tôt ! Je commençais à la trouver mauvaise; j'ai une faim de loup. (Tirant sa montre.) Sept heures vingt !

Est-il permis de dîner à des heures pareilles ! -r

Lucie. — Tu es vexé parce que cela te retarde pour ta partie de billard ! Sois tranquille, Bouquin et Périnel ne commenceront pas sans toi ; ils t'attendront, tu leur es indispensable !

Ferdinand. — Ça n'est pas tout à fait ça, ma bonne Lucie, c'est mon estomac qui me tiraille. Je te dis que ce soir, j'ai un appétit monstre.

Lucie. — Ça tombe mal, je n'ai pas eu le temps de te faire mijoter des petits plats ; nous avons le pot-au-feu et des haricots verts.

Ferdinand. — Je n'en pince pas positivement pour ce menu, mais j'ai tellement faim que cela va me paraître délicieux. Je m'en régale à l'avance.

Lucie. — C'est une chance, parce que Rosalie n'est pas tout à fait un cordon-bleu; quand je ne suis pas là pour avoir l'œil à la cuisine, elle rate assez généralement ce qu'elle a à faire. Ah ! où est-il le temps où l'on trouvait de bonnes bonnes ?!

Ferdinand. — Ne gémis pas sur des temps préhistoriques et fais presser le dîner.

Lucie. — Faut-il que tu ayes le billard chevillé dans le corps ! Je suis sûre qu'au fond tu ne vois que ça !

Ferdinand. — Si ça peut te faire plaisir et si

ça doit nous avancer à quelque chose, soit ! le billard me réclame ! (A ce moment on entend sonner.) Qui est-ce qui s'amène à cette heureci?

Rosalie. — Monsieur, c'est m'sieu Boulard !

Ferdinand. — Ah ! l'animal ! Fallait lui dire que nous étions sortis.

Rosalie. — J' savais pas ! J'ai dit que monsieur et madame étaient là !

Lucie. — Quelle buse ! Vous avez eu une jolie idée !

Rosalie. — Est-ce que j' savais?

• Ferdinand. — Alors, faites-le entrer !

Lucie. — En voilà un crampon !

Auguste. — Bonsoir, mes chers amis. Vous ne m'attendiez pas, hein ?

Ferdinand. — J'avoue que...

Auguste. — Je passais dans le quartier. Je ne savais pas où aller dîner; j'ai pensé à vous. Je me suis dit: « Il y a longtemps que je n'ai dîné chez Ferdinand ! Je vais leur faire une surprise en allant m'y inviter à la fortune du pot ! » Je ne vous dérange pas, au moins? Vous allez bien, chère madame ?

Lucie, avec une petite moue. — Gomme vous voyez, monsieur Boulard, pas îmal, je vous remercie.

Auguste. — Mais vous sav(

nies ; il ne faut rien faire pour moi ou sans cela je m'en vais !

Ferdinand. — Mon vieux, tu tombes mal : nous avons le pot-au-feu.

Auguste. — Je l'adore !

Ferdinand. — Alors, à table, hein? Moi, j'ai un appétit d'enfer.

Auguste. — Moi aussi! (Ils s'installent.)

Lucie. — Servez, Rosalie !

Rosalie. — Bien, madame ! (Elle apporte le potage.)

Auguste. — D'ailleurs, c'est un principe chez moi : quand je vais dîner en ville, je mange toujours bien, parce que cela m'arrive rarement de dîner chez des amis. Je suis garçon, je mange au restaurant, très mal généralement ; mais quand on est seul on mange toujours mal. Je me rattrape quand je dîne en ville.

Ferdinand. — Ton potage va être froid ! (Ils mangent. Silence.)

Auguste. — Délicieux votre potage, chère madame ! J'y reviendrai volontiers. (77 tend son assiette. Ferdinand le sert.) Il n'y a que dans les ménages qu'on fait bienle pot-au-feu ; celui qu'on mange au restaurant est détestable ! Vous n'auriez pas par hasard un œuf, chère madame ?

Lucie. — Si, monsieur ! (Appelant. Rosalie !

Rosalie. — Madame ?

Lucie. — Apportez un oeuf pour monsieur Boulard ?

Rosalie. — Y en n'a plus, madame !

Lucie. — Gomment, il n'y en a plus?

Rosalie. — Je me suis servie du dernier pour la blanquette de c' midi !

Lucie. — Alors, allez en chercher un chez la fruitière d'en bas ! (Elle donne trois sous à la, bonne.

Auguste. — Prenez-le bien frais, n'est-ce pas, mon enfant ?

Rosalie. — Bien, monsieur ! (Elle sort.)

Auguste. — Vous n'avez pas idée, chère madame, de ce que c'est délicieux un œuf dans le bouillon î Je vous demande pardon de ce petit dérangement; mais, pour ma part, je trouve que le bouillon sans œuf c'est comme une jolie femme sans cheveux.

Ferdinand. — A propos dépotage, tu as de drôles de comparaisons !

Au bout d'un instant, la bonne apporte l'œuf. Auguste le casse dans son potage et savoure sa petite cuisine. La conversation continue ; on sert le bœuf.

Auguste. — Voilà ! voilà ce qu'on peut appeler un joli morceau de bœuf! Veux-tu avoir l'extrême obligeance de me passer la moutarde?

Ferdinand. — Tiens, mon vieux! (Il lui passe le moutardier.)

Auguste, qui vient de humer. — Qu'est-ce que c'est que cette moutarde-là?

Lucie. — C'est de la moutarde au vert-pré ; elle est excellente.

Auguste. — Oli ! je vous demande mille pardons, chère madame, mais je vais encore déranger votre bonne : je ne consomme que de la moutarde à l'estragon !

Lucie. — Nous n'en avons jamais !

Auguste. — Soyez donc assez aimable pour m'en envoyer chercher, s'il vous plaît? Parce que, pour ma part, voyez-vous, le bœuf sans moutarde à l'estragon, c'est comme

Ferdinand. — Ne cherche pas ta comparaison, tu vas nous en faire une idiote.

Auguste. — Non, j'allais dire quelque chose de très juste !

Ferdinand. — Pour changer tes habitudes !

Lucie s'est levée de table ; elle est allée dans la cuisine pour envoyer Rosalie à la recherche d'un pot de moutarde à l'estragon. Le dîner suit son cours, Auguste raconte des histoires toutes plus stupides les unes que les autres; il en débite tout un chapelet. Les haricots ont eu l'honneur de son entière approbation, mais Lucie a eu la fâcheuse idée de corser son dîner avec une salade ; quand Rosalie l'apporte, Ferdinand se met en mesure de l'assaisonner.

Auguste. — Pardon ! mon vieux ; avant de

commettre un sacrilège, tu serais bien gentil de me dire de quelle huile vous vous servez ?

Lucie. — Nous n'avons que de l'huile d'olive.

Auguste. — Oh ! madame, pouvez-vous employer une huile comme celle-Là? Elle laisse un goût détestable dans la bouche, je ne peux supporter que l'huile blanche. Voulez-vous avoir l'extrême bonté de m'en envoyer chercher par votre bonne, s'il vous plaît ?

Ferdinand. — Écoute, mon vieux, tu es un très gentil garçon, je ne dis pas le contraire; seulement je vais me permettre de te donner un conseil.

Auguste. — Lequel?

Ferdinand. — La prochaine fois que tu viendras ici t'inviter à dîner à la fortune du pot, tu me feras le plaisir d'apporter le pot avec toi ; parce que si tu comptes qu'on se dérangeracomme cela pour toi toutes les cinq minutes, tu peux te fouiller! Tu vas avaler l'huile d'olive ou tu nous regarderas manger la salade. Rosalie ne redescendra pas.

Lucie. — Cependant, mon ami

Ferdinand. — Ilya quatre étages et pas d'ascenseur à la maison. (Ferdinand vient de terminer l'assaisonnement de la salade.) En veux-tu ?

Auguste. — Tout cle même ! (Il en prend largement, il en mange et il y retourne.)

Lucie. — Gomment la trouvez-vous?

Auguste. — Délicieuse, chère madame. Je n'en ai jamais mangé d'aussi bonne.

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