‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 31 sur 81 · TABLEAU DE REVE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE REVE

GABRIEL LIZERON , dessinateur, 34 ans.

ANÇÈLE, sa douce compagne, 25 ans.

Ils ont un intérieur très modeste, composé de deux pièces et d'une petite cuisine au cinquième étage, rue Fontaine. Depuis longtemps il fait grand jour et cependant nous sommes en novembre ; Gabriel et Angèle dorment côte à côte d'un profond sommeil. Lui se réveille brusquement, consulte sa montre en nickel posée sur ce qui lui sert de table de nuit, et, après une invocation à Cambronne, il donne un renfoncement à sa douce moitié, en criant :

Gabriel. — Est-il permis de pioncer aussi longtemps que ça ! Angèle ! Sacré nom de D... ! Angèle !!

Angèle. — Oh ! que c'est bête ! Tu m'as réveillée au plus bel instant de mon rêve !

Gabriel. — C'est ça dont je me fiche ! Sais-tu

l'heure qu'il est? (Il regarde à nouveau sa montre.)

Angèle. — Non!

Gabriel. — Tiens, je me suis trompé ! Je croyais qu'il était dix heures et il n'en est que neuf !

Angèle. — Et c'est pour me faire part de cette découverte que tu me voles une bonne tranche de félicité ?

Gabriel. — Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? Quand tu dors, toi, tu es au. comble du bonheur. Et dire que je me suis colloque sur les bras une femme, pour avoir le bon plaisir de la voir roupiller !

Angèle. — C'est effrayant ce que tu es prosaïque ! Et tu es pourtant ce qu'on est convenu d'appeler un artiste ! Sais-tu bien que tu m'as troublée au moment où Veux-tu que je te raconte mon rêve ?

Gabriel. — Si ça te fait plaisir, je veux bien, puisque je suis moins en retard que je ne le croyais. Si tu peux éprouver une joie intense à me débagouler ta petite affaire, je n'y vois pour ma part aucun inconvénient.

Angèle. — Figure-toi, que dans mon rêve, j'étais reine de Madagascar!

Gabriel. — Mazette ! Tu t'étais octroyé une chouette situation !

Angèle. — J'étais souveraine de l'île où je régnais en maîtresse absolue; mais, par un effet bizarre, tous les hommes de mon royaume étaient noirs, tandis que les femmes avaient la peau blanche comme du satin.

Gabriel. — Ça devait ressembler aune exposition de noir et blanc, ton petit royaume !

Angèle. — Tout le monde me respectait et me craignait, j'avais une garde d'honneur imposante : il y avait autour de ma personne toute une smala d'hommes vêtus de riches accoutrements.

Gabriel. — La mode était bien fantaisiste dans ton rêve, car à l'ordinaire, dans ces pays plutôt chauds, le costume le plus rupin est d'être à poil !

Angèle. — Les clames étaient dans leurs plus riches atours ; elles avaient toutes des robes à queue. Car il faut te dire que je donnais une grande soirée en l'honneur de la fête du 14 Juillet,

Gabriel. — En souvenir de la prise de la Bastille de Tananarive ou de Tamatave !

Angèle. — Probablement! J'avais un magnifique palais avec de merveilleux salons ; celui dans lequel je me trouvais quand tu m'as dé foncé une côte ressemblait à s'y méprendre au Salon des Glaces du.palais de Versailles.

Gabriel. — Voyez-vous ça!

Angèle. — Il y avait trois orchestres : l'un conduit par Ganne, un autre par Massenet et le troisième par Georges Ohnet !

Gabriel. — Mince ! Tu ne te mouches pas du pied !

An gèle. — Ils jouaient alternativement des valses entraînantes et le tourbillon des danseurs faisait un effet étourdissant ; un buffet des plus somptueux était dressé.

Gabriel. — Servi probablement par la meilleure maison de Tananarive?

Angèle. — Ne blague donc pas ! Les seigneurs de Madagascar me faisaient une cour brûlante ainsi que les ambassadeurs de toutes les nations.

Gabriel. — Je t'attendais à ce demi-cercle-là. Et naturellement tu accordais tes faveurs...

Angèle. — A personne ; car dans mon rêve j'étais vierge.

Gabriel. — Ça se voyait?

Angèle. — On ne peut pas causer sérieusement une minute avec toi. Je te dis que j'étais au comble du bonheur!

Gabriel. — Et je t'ai démoli ton trône! Reine de Madagascar ! Tu vas me faire le plaisir de te lever et un peu rapidement; tu jabotes et le temps passe ; il faut que tu me cires mes bot-

tines et que tu allumes le. feu pour faire mon café. J'ai des dessins à porter à l'Amusant avant midi, le photograveur vient les chercher à une heure et pour tantôt nous avons hesoin de galette. Si au moins tu avais pu rapporter de ton rêve le trésor de Madagascar, je ne te dérangerais pas et je te laisserais repiquer au traversin; mais, ma petite Angèle, ça n'est pas ton rêve qui nous calera les joues, et comme il nous faut briffer, allons-y et dare-dare !

Angèle. — Quelle désillusion!!

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