PEINTURE MORALE
LE COMTE JEAN DES ARMURES, 42 ans.
OLIVETTE DES BOIS, 30 ans.
Chez Olivette. Petit boudoir très élégant. Le comte vient de terminer sa toilette ; Olivette est encore au lit, dans un fouillis de dentelles.
Olivette. — Alors, vous allez repartir dans vos terres et je ne vous reverrai pas avant l'automne, probablement ?
Le comte. — Pardonnez-moi, ma chère, vous me posez une question, juste au moment où j'allais vous faire part de mes projets.
Olivette. — Excusez-moi, alors ; je ne savais pas...
Le comte. — Oh! vous allez être très étonnée de ce que je vais vous dire; mais enfin, j'ai bien
réfléchi et je suis décidé à aller jusqu'au bout. Olivette, m'aimez-vous ?
Olivette. — Vous en doutez ? C'est méchant de votre part.
Le comte. — Non! je ne doute pas, j'ai la faiblesse de croire à votre amour; c'est pourquoi je veux vous épouser.
Olivette, se redressant d'un bondsurson lit. — Hein! m'épouser?
Le comte, avec beaucoup de calme. — Vous le voyez, je vous étonne, n'est-ce pas?
Olivette. — Je m'attendais si peu...
Le comte. — A cet événement? Tout arrive, ma chère, même les choses les plus improbables. Or, je n'ignore rien de votre passé. Je sais que vous avez mené une vie plutôt aventureuse. Je sais que vous vous appelez tout simplement Eugénie Maurel et point du tout Olivette des Bois. Je sais aussi que bien que vous n'accusiez que vingt-quatre ans, vous en avez trente...
Olivette. — Pas encore ; je les aurai en août prochain.
Le comte. — Le 18, je le sais; j'ai pu me procurer votre extrait de naissance. Oui, tout cela je le sais. Moi, je suis célibataire, sans famille et libre de mes actions. Par bonheur, vous êtes orpheline : je n'ai pas à craindre decomplications de famille de votre côté. Tout-Paris vous
connaît, mais il y a encore des coins de province qui vous ignorent et il importe beaucoup que votre réputation ne vous suive pas aux Armures, car c'est dans nos terres que nous séjournerons.
Olivette. — Tout là-bas, là-bas?
Le comte. — Tout là-bas, là-bas. Je veux faire de vous une femme du monde ; vous en avez l'étoffe. Je suis immensément riche, vous le savez ; vous aurez tout ce qui pourra vous être agréable. Vous me plaisez énormément et j'ai besoin de vous-.
Olivette. — Vous avez besoin de moi ?
Le comte. — Oui. J'ai de l'ambition, je suis riche et je ne fais rien ; je n'ai même jamais rien fait. Ce sont les titres que j'exhiberai pour obtenir ma nomination au siège de député de mon arrondissement; ce siège, je le guette depuis longtemps. Célibataire, je n'arriverai jamais à rien. Marié, ce sera une tout autre affaire ; encore faut-il que je possède une jolie femme et vous êtes bien celle qu'il me faut. Je vous reconnaîtrai en dot quatre cent mille francs, qui vous seront acquis.
Olivette. — Vous êtes véritablement grand seigneur.
Le comte. — Mais, en échange, j'ai des exigences.
Olivette. — Parlez ! vos désirs sont des ordres.
Le comte. — Je ne veux laisser subsister quoi que ce soit du passé. Je veux que le jour où. vous deviendrez, de parla loi, ma femme, il ne vous reste rien que les quatre cent mille francs constituant votre apport dotal.
Olivette. — Alors, que faut-il faire de tout ce que je possède actuellement ?
Le comte. — Il faut procéder à une liquidation complète de tout votre matériel. Faites une vente à l'Hôtel. Olivette des Bois peut vendre ses meubles et ses bijoux. Mais j'exige qu'Eugénie Maurel ne garde rien de ce qui aura appartenu à Olivette des Bois. Le jour où vous deviendrez comtesse, pour fêter cet heureux avènement, vous ferez un don à l'Assistance publique. Les pauvres de Paris profiteront, pour une fois, de la bêtise des gogos.
Olivette. — Oh! n'en dites pas de mal; sans ces gogos, peut-être ne m'auriez-vous jamais connue.
Le comte. — Peut-être! En attendant, je vais faire publier nos bans aux Armures et je reviendrai à Paris dans quinze jours, pour vous aider dans votre liquidation. C'est convenu ?
Olivette. — C'est convenu.
Le comte, en l'embrassant. — A bientôt, comtesse !
Olivette, lui rendant son baiser. — A bientôt, mon ami.