SCENE CHAMPETRE
DENIS LAMBOURDE, 54 ans.
HONORINE LAMBOURDE, sa femme, 50 ans.
Au Raincy, un samedi. Il est cinq heures du soir, le soleil est à son déclin, et Denis profite de l'occasion pour arroser avec ardeur des plants de salades et des carrés de légumes, lorsque Honorine descend au jardin. Elle tient deux lettres à la main.
Honorine. — Tu ne sais pas ce qui nous arrive ?
Denis. — Non.
Honorine. — Les Mouchelon viennent nous voir demain.
Denis. — Les Mouchelon?
Honorine. — Et ça n'est pas tout, on dirait qu'ils se sont donné le mot : les Hestrapades vont également nous honorer de leur visite.
Denis. — Ils viendront tous ?
Honorine. — Tous.
Denis. — Ces gens-là sont sans pitié, ma parole d'honneur! On les invite à venir vous voir à la campagne pour ne pas passer pour des gens impolis et ils vous prennent au mot; ils rappliquent tous et ils déboulent chez vous un dimanche. Ils sont au moins six chez les Hestrapades ?
Honorine. — Ils sont sept en comptant la bonne.
Denis. — Gomment, ils ont le toupet de nous amener leur bonne ! !
Honorine. — Sous prétexte d'aider la nôtremais c'est une flemme cette fille-là : elle laissera Joséphine se débarbouiller de son ouvrage, au besoin même elle la gênera.
Denis. — C'est dégoûtant ! Quand on a une smala comme ça, on ne va pas chez les autres : Nous sommes allés dîner deux ou trois fois chez eux cet hiver, mais nous ne sommes que nous deux : c'est peu de dérangement ; et nous leur avons dit: « Venez donc un jour nous surprendre, un dimanche de cet été, au Raincy? » Mais si ces gens-là avaient été un peu bien élevés, ils auraient dû comprendre que nous ne tenions pas du tout à les recevoir et que c'est tout bonnement par politesse que nous leur disions cela.
Honorine. — Et c'est la veille qu'ils nous préviennent !
Denis. — Oh! pour nous annoncer cette bonne nouvelle, ils n'avaient pas besoin de s'y prendre quinze jours à l'avance.
Honorine. — On voit bien que ça n'est pas toi qui t'occupes des provisions ; avec ça qu'on n'a pas tout sous la main ici. Qu'est-ce que nous allons leur colloquer?
Denis. — Tu m'as dit que nous avions aussi les Mouchelon?
Honorine. — Oui, mais ceux-là ne sont que trois.
Denis. — Ils vont nous amener leur grand dadais de fils?
Honorine. — Certainement Séraphin sera de la petite fête.
Denis. — Je ne comprends pas la rage qu'ont ces gens-là de balader un pareil phénomène; c'est le type le plus complet d'abruti.
Honorine. — Avec tout ça, tu ne me donnes toujours pas un conseil! Que veux-tu que je leur fasse manger?
Denis. — Ils ne viendront que pour dîner, au moins?
Honorine. — Espérons-le !
Denis. — Je ne me vois pas avec ça sur le dos toute la sainte journée; ce serait à devenir fou.
Honorine. — Que dirais-tu d'un lapm?
Denis. — Le lapin me semble assez indiqué, mais il t'en faudra au moins deux et deux fameux. J'ai remarqué que, quand ces gens-là viennent à la campagne, ils ont toujours un appétit à tout casser; chez eux ils mangent comme des oiseaux, mais chez les autres ils s'en empifrent à tire-larigot : il n'y en a jamais assez pour eux.
Honorine. — Alors, je ferai deux gros lapins?
Denis. — Avec une platée de pommes de terre à l'eau.
Honorine. — En robe de chambre ?
Denis. — Oui, c'est plus champêtre.
Honorine. — Pour commencer, je leur collerai une forte soupe aux choux.
Denis. — Si seulement tu pouvais t'arranger pour leur fourrer une bonne indigestion, ça les guérirait peut-être de venir nous voir.
Honorine. — Je ne suis pas méchante, mais si quelqu'un de la famille des Hestrapades pouvait se casser une patte d'ici à demain midi, je serais joliment contente.
Denis. — Pendant qu'on y est, on pourrait en souhaiter autant au jeune Mouchelon. Voilà un gaillard qui me pue au nez ; tu ne peux pas t'en faire une idée.
Honorine. — Et dire que tous ces gens-là
se vantent d'avoir des amis à la campagne pour y aller passer leur journée de demain !
Denis. — C'est nous qui n'avons pas à nous vanter de les avoir comme amis !
Honorine. — Et demain, il faudra leur faire bonne figure, être aimables avec eux, avoir l'air d'être enchantés de les recevoir...
Denis. — C'est épatant ce que le monde est faux ! Oh ! la Société ! ! la Société ! ! !