‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 42 sur 81 · TABLEAU D HISTOIRE · texte numérisé non relu

TABLEAU D HISTOIRE

MAURICE LEBERGER, homme très respectable, 60 ans. NANA, tenue très simple, mais très proprette, 60 ans.

Un des premiers beaux jours de printemps Le soleil, qui se décide à faire risette, a l'air d'inviter les Parisiens à la promenade. Maurice, qui vient de faire un excellent déjeuner, éprouve le besoin de faire sa digestion au grand air. Après avoir tendrement embrassé sa femme, il est monté sur l'impériale du premier tramway qui passait, et, trois quarts d'heure après, il se trouvait devant le parc de Saint-Ouen. Comme campagne, cela manquait un peu de pittoresque. Cependant, les arbres étaient d'un beau vert, et, dans les arbres, les oiseaux piaillaient et gazouillaient. Maurice se sentait un besoin d'expansion. Il se mit à sifflotter un air de sa jeunesse qui lui chantait dans la cervelle. Il y avait bien longtemps qu'il ne s'était senti aussi gai. Il longeait le parc, et, comme il venait de tourner en face de l'arrivée du chemin de fer, derrière les tribunes du champ de courses, il entendit un petit cri et il se retourna. Le cri était poussé par une petite vieille très simplement habillée, qui, assise le long du talus, tricotait une espèce de brassière.

Nana. — Oh ! pardonnez-moi, monsieur, je vous avais pris pour quelqu'un que j'ai connu dans le temps.

Maurice. — Il n'y a pas de mal, ma brave femme.

Nana. — Mais non, mais si, je ne me trompe pas, vous êtes bien monsieur Maurice ?

Maurice. — Hein !!

Nana, en se levant avec difficulté. — Maurice Leberger ?

Maurice. — Vous me connaissez ? Mais restez donc assise !

Nana. — Si cela ne vous ennuie pas, je vais vous faire un bout de conduite ?

Maurice. — Gela ne me gène en rien ; si quelqu'un de ma connaissance me rencontre, on ne pourra pas supposer que je suis en bonne fortune !

Nana. — Oh ! aujourd'hui on ne le supposerait plus, mais dans le temps...

Maurice. — Gomment? Est-ce que... ?

Nana. — Non, pas vous, monsieur Maurice, pas vous; mais faut vraiment que je sois bien changée pour que vous ne me reconnaissiez pas.

Maurice. — Attendez donc ! que je vous considère un peu... C'est curieux, ça ne me revient pas !

Nana. — Alors, lui non plus ne me reconnaîtrait pas si j'allais le voir ?

Maurice. — Qui ça, lui?

Nana. — Adolphe Pernin.

Maurice. — Le Ministre de l'Instruction publique ?

Nana. — Lui-même ! Ah ! il a fait son chemin! Il y a trente-sept ans, il était étudiant au Quartier Latin. Ça date d'avant la guerre ; on n'était pas en République, et moi j'étais sa Nana à lui tout seul.

Maurice. — Nana? la petite Nana ??

Nana. — Oui.

Maurice. — Oh ! ma pauvre enfant, tu es bien changée !

Nana. — N'est-ce pas ? Seulement vous venez de me faire bien plaisir : vous venez de me tutoyer comme autrefois et ça m'a fait chaud au cœur ; il m'a semblé que c'était Adolphe qui me parlait et, pendant une seconde, vous m'avez redonné l'illusion de ma jeunesse. Vous êtes bon et je voudrais vous embrasser. (Deux grosses larmes perlent dans ses yeux.)

Maurice. — Embrasse-moi, ma petite Nana, ça me fera plaisir! (Elle l 'embrasse et il lui rend son baiser.) Moi, je t'embrasse de tout mon cœur.

Nana. — Mon Dieu ! que je suis donc heureuse

aujourd'hui ! Presqu'autant que l'année dernière, au deux août !

Maurice. — Que s'est-il donc passé à cette date?

Nana. — J'ai fait le voyage de Paris, ce qui m'arrive rarement maintenant ; je ne bouge plus de mon trou. Je voulais voir Adolphe ; il devait aller présider la distribution des prix du Concours général à la Sorbonne. Je n'ai pas pu le voir quand il est entré ; j'étais allée du mauvais côté, du côté où les élèves et les parents entraient. J'avais vu beaucoup de monde ; alors moi je croyais que c'était par là qu'il allait venir ; et puis, pas du tout, je m'étais trompée. Alors j'ai attendu à la sortie ; là, je l'ai joliment bien vu quand il est monté dans son coupé. Il est encore joliment bien, mon Adolphe ! J'ai eu ce jour-là envie de crier à tous ceux qui étaient autour de moi : « Il m'a aimée, ce grand homme-là, autrefois, quand j'étais gentille ! Je l'ai eu tout à moi quand il n'était rien ! » Mais mon amour a été le plus fort et je me suis retenue. J'ai été pleurer dans une petite rue du Quartier Latin, une vieille petite rue qui existe encore à moitié, la rue Galande : c'est là où je l'avais rencontré pour la première fois. •

Maurice. — Ma pauvre Nana!

Nana. — Oh ! si vous saviez tout le bonheur

que vous me donnez aujourd'hui ! Vous ne pouvez pas vous en faire une idée ! !

Maurice. — A ce qu'il m'est permis de voir, tu ne dois pas être très heureuse ?

Nana. — Hein? Qui pourrait me reconnaître aujourd'hui? La petite Nana, le petit bijou, comme il m'appelait. Ah! s'il fallait que je vous raconte tous mes malheurs, j'en aurais long à vous dire.

Maurice. — Asseyons-nous tous les deux sur le bord de ce talus, comme de bons vieux camarades, et tu me conteras tes peines ! (Il lui offre la main ; tous deux s'asseyent en tournant le dos à la, route.)

Nana. — Oh! vous n'êtes pas fier, vous, vous êtes bon !

Maurice. — Je ne suis pas bon, je suis curieux: je veux connaître ton histoire.

Nana. — Vous vous souvenez bien de la façon dont Adolphe m'a quittée ?

Maurice. — Je n'ai pas les faits bien présents à la mémoire.

Nana. — Il y avait trois ans qu'on était ensemble. Je ne le trompais jamais parce que je l'aimais beaucoup ; je n'ai jamais aimé que lui : ceux que j'ai connus avant ne comptent pas; ceux d'après... Enfin, voilà, il recevait de ses parents tous les mois trois cents francs ; avec ça, on

était heureux, oli ! oui, qu'on était heureux! Moi qui ne voulais pas le tromper, pour ne pas passer mes journées à rien faire, je m'étais mise à confectionner des garnitures de chapeaux et je gagnais encore mes trente à quarante sous par jour, et nous étions heureux comme tout. Pour la troisième fois, il me fit ses adieux pour deux mois, puisqu'il avait l'habitude d'aller embrasser ses parents pendant les vacances. Deux fois avant, il avait fait comme cela; ça me faisait de la peine, mais je commençais à m'y faire. A peine arrivé chez ses parents, à Castelnaudary, il m'écrivit une lettre toute pleine de bonnes choses, une autre moins bonne huit jours après, et enfin une troisième très mauvaise qui était recommandée et dans laquelle il y avait un mandat-poste de cinq cents francs. Dans cette lettre, il me disait que c'était fini, que ses parents lui avaient signifié leurs volontés, qu'il fallait qu'il se mette sérieusement au travail, ce qui lui serait impossible tant qu'il m'aimerait, et que, à son retour à Paris, il irait se loger ailleurs. Je me disais : « C'est pour la frime ; il m'écrit ça, mais je sais bien qu'il m'aime. Sitôt qu'il reviendra à Paris, son premier soin sera d'accourir ici, pour me tomber dans les bras. » Je l'ai attendu longtemps, monsieur Maurice, et, pour lui prouver combien je

l'aimais, je n'ai pas voulu courir après lui pour ne pas le gêner dans ses études. J'ai pleuré toutes les larmes de mon cœur et, quand j'ai vu que c'était bien fini, pour m'étourdir, je me suis mise à faire la noce, mais une noce carabinée 1 J'y aurais laissé ma peau si, un beau matin, un brave garçon pour lequel je n'ai jamais eu d'amour, mais qui a toujours eu mon estime, si clone ce brave garçon ne m'avait tirée de là. Il connaissait tout mon passé, il savait que j'adorais encore Adolphe, mais il m'aimait à ce point qu'il voulait m'empêcher de mourir. Pour me conserver à lui, il me proposa donc Je mariage et j'acceptai son offre parce que j'espérais faire une diversion. Je me disais : « Le mariage, c'est autre chose ; ça va peut-être me distraire. Et puis, j'aurai peut-être des enfants. » Je n'ai pas eu de chance ; j'étais stérile : l'abus de la noce probablement. Quant à mon pauvre Jacques, c'est ainsi que s'appelait m'on mari, Jacques Fourchet, — je suis madame veuve Fourchet maintenant, — quant à lui, il n'eut pas de chance non plus. Il avait un tout petit peu d'argent, qu'il mit dans les affaires parce qu'il voulait me donner le bien-être, et sa confiance était mal placée ; son argent lui fut enlevé par un véritable chevalier d'industrie. Il en prit beaucoup de chagrin, il fit une maladie de lan-

gueur. Je le gardai bien des mois malade ; ce qui nous restait y passa et depuis douze ans il repose au cimetière de Saint-Ouen. Je vais de temps en temps lui rendre une petite visite, car il n'y a que depuis qu'il n'est plus là que je me reproche de ne l'avoir jamais aimé.

Maurice. — Mais de quoi vis-tu, ma pauvre Nana?

Nana. — J'ai su m'arranger une petite existence bien modeste. Il ne me plairait pas de devoir aux autres, à des étrangers ou au bureau de bienfaisance. J'ai une sœur, la cadette, Rosette ; vous ne l'avez pas connue?

Maurice. — Non.

Nana. — Elle s'est bien conduite, elle ; elle s'est convenablement mariée ; elle a des enfants et beaucoup de cœur. Son mari la rend très heureuse et ils sont à leur affaire. De temps en temps, elle me donne une pièce de vingt francs. Je ne suis pas ambitieuse ; j'ai très peu de loyer: j'ai une chambre qui me coûte cent francs par an; j'ai pu conserver quelques meubles. Pour ma nourriture, il ne m'en faut pas beaucoup : je mange comme un oiseau. Et puis, avec cela, je fais des petits travaux qui me rapportent quelques sous par ci, par là. J'arrive à joindre les deux bouts ; ça me suffit.

Maurice. — Et jamais tu n'as rien demandé à Adolphe?

Nana. — Oh ! ça, voyez-vous, jamais !

D'abord, je ne voudrais pas qu'il connaisse ma situation ; et puis, je ne voudrais pas qu'il me rencontre un jour. Si, par hasard, ilpeutpenser au passé au milieu de ses multiples occupations, s'il me revoit en rêve, je tiens à ce qu'il puisse toujours me supposer jolie. J'ai le culte du passé, monsieur Maurice ! Tenez ! (Elle sort de son corsage une enveloppe très blanche qu'elle lui montre.) Savez-vous ce qu'il y a là-dedans ?

Maurice. — Non.

Nana. — Dans cette enveloppe blanche — je la change régulièrement tous les mois — se trouvent les trois dernières lettres d'Adolphe. Elle sont intactes comme le jour où je les ai reçues. Elles m'ont fait verser bien des larmes. Elles ont toujours été épargnées; je n'ai pas voulu les souiller. Elles ne me quittent jamais ; je les ai mises sur mon cœur, elles font partie de mon être. C'est un lien que j ai mis là le jour où il m'a quittée; c'est une espèce de scellé qui, à tout jamais, a fermé mon cœur à un autre.

Maurice. — Ma petite Nana, veux-tu être bien gentille ?

Nana. — Parlez, monsieur Maurice.

Maurice. — Je suis très content de t'avoir revue. Veux-tu me donner ton adresse?

Nana. — Très volontiers. Je demeure 16 bisl rue Caroline.

Maurice. ■ — Veux-tu me permettre de venir, en ami, t 'embrasser une fois par mois?

Nana. — Vous êtes bon, que je vous dis ! Vous êtes le meilleur des hommes ! Vous me proposez ce qui peut me faire le plus plaisir.

Maurice. — Ne dis pas de bêtises! Je suis sûr que tu préférerais recevoir la visite d'Adolphe !

Nana. — Peut-être pas !

Et depuis cette rencontre, Maurice vient tous les mois, au moins une fois, rendre visite à sa vieille camarade. Régulièrement, après son départ, Nana trouve sur sa cheminée une enveloppe avec cette suscription : « A madame Nana, de la part d'Adolphe ! » A l'intérieur,. il y a un billet de cent francs. A Saint-Ouen, les gens du quartier sont habitués aux visites de Maurice. Il a même attrapé, sans s'en douter, un surnom. On l'appelle : le vieux à Nana.

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