TABLEAU MILITAIRE
PITOU, soldat, 22 ans.
ANGÉLINA TRUQUET, bonne d'enfants, 20 ans.
LILY, petite fille, 7 ans.
TOTO, petit garçon, 5 ans.
Madame Cheminot a envoyé sa bonne promener les enfants au Luxembourg, parce qu'elle avait des visites à rendre. Elle lui a bien recommandé de se tenir continuellement vers l'entrée de la rue de Fleurus, parce qu'elle a l'intention de les venir prendre vers six heures et qu'elle ne veut pas se donner la peine de chercher. Ils sont partis vers trois heures, et depuis deux heures déjà les enfants jouent dans le même coin. Cela ne les amuse guère, ils voudraient changer de place. Angélina n'écoute que les ordres de sa maîtresse ; c'est une fille sérieuse, elle a apporté de l'ouvrage. Assise sur un banc, elle fait de petits raccommodages.
Lily. — Dis, Lina, allons jouer par là ! Angélinà. — Vous savez bien que votre maman l'a défendu.
Lily. — Tu serais si gentille, si tu voulais !
Angélina. — Non !
Toto. — Ah ! Flûte ! Zut ! Grotte !
Angélina. — Voulez-vous bien vous taire? Qu'est-ce qui vous a appris des vilains mots comme ça?
Toto. — C'est les autres enfants qui s'amusent à- les dire; alors, moi j'peux bien faire comme eux !
Angélina. — Il ne faut pas imiter les mauvais exemples. Si votre papa vous entendait, il ne serait pas content. Tenez, voilà votre cerceau. Jouez avec mademoiselle et n'allez pas trop loin, pour que je puisse vous avoir tout le temps à l'œil !
Lily. — Joue avec nous !
Angélina. — Non, je travaille.
Les enfants se mettent à courir. Depuis un instant Pitou faisait les cent pas derrière le banc. Il guettait le moment opportun pour entamer la conversation. Le moment est enfin arrivé.
Pitou. — Vous vous donnez du mal, mademoiselle !
Angélina. — Oh ! que vous m'avez fait peur !
Pitou. — C'est peut-être à cause de mon uniforme ; parce que moi, de mon aspect naturel, je suis pas terrible.
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Angélina. — C'est parce que vous êtes venu en sournois par derrière.
Pitou. — C'est pour pas avoir l'air de vous parler devant vos petits bourgeois ; ils iraient le rapporter à leurs père et mère, et ça vous causerait peut-être du désagrément. Je voudrais pas qu'il vous arrive des ennuis à cause de moi. Alors, sans avoir l'air, je m'assieds sur le banc dans votre clos ; ça fait qu'on pourra se causer sans avoir l'air, et je vous compromettrai pas comme ça. Si toutefois vous le voulez bien.
Angélina. — Vous êtes vraiment aimable, monsieur... ?
Pitou. — Pitou, mademoiselle, Pitou ! Et toutes les bonnes, elles me trouvent comme vous , bien aimable.
Angélina. — Vous avez l'habitude ?
Pitou. — J'ai eu, je l'ai plus. Parce que moi, je suis un homme fidèle ; quand je cause à une bonne, je cause jamais à une autre. Ainsi, pour le moment, c'est à vous que je cause. Pour tout l'or du monde, on me ferait pas parler à une autre bonne qu'à vous. Moi, je suis comme ça, c'est plus fort que moi : je peux pas parler à deux bonnes à la fois. Chacun sa nature, n'est-ce pas, mademoiselle... ?
Angélina. — Angélina !
Pitou. — Ah ! ben ! voilà un joli nom. J'ai ja-
mais connu de bonne avec un nom aussi joli que celui-là. J'ai connu des Sophie, des Amélie, des Christine, et pis des autres noms, mais j'ai jamais connu des Angélina. Ga, c'est une vraie chance! D'où que vous êtes?
Angélina. — J'suis d'Eilly-sur-Seulles, dans l' Calvados.
Pitou. — Comme ça s' trouve! Moi, j'suis pas du tout cl' par là! J'suis d' Mézières-en-Brenne, dans l'Indre. Hein! comme on s' rencontre ! !
Angélina. — C'est comme ça!
Pitou. — Oui, c'est comme ça! On n'y pense pas et pis, v'ian! on se r' trouve quand on s'connait pas ! C'est ce qu'on appelle les hasards de la vie !
Angélina. — Oh! vous avez de l'instruction, monsieur Pitou !
Pitou. — Vous êtes gentille, vous vous rappelez facilement mon prénom.
Angélina. — Il est pas bien difficile à retenir.
Pitou. — Faut tout d'mème avoir de la mémoire ! Quand on s' rappelle les noms propres, c'est de la mémoire du cœur ; ça prouve qu'on est sensible aux dires de celui qui vous parle.
Angélina. — Sapristi! comme vous allez vite ! Vous êtes enjôleur !
Pitou. — Je le fais pas exprès, ça me vient
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naturellement. C'est clés choses qu'on a dans l'sang, vous savez, ces choses-là. Sans avoir l'air, venez donc un peu faire un bout de chemin avec moi. Je vous chuchoterai des choses dans les oreilles qui vous émouveront, et pis, si vous avez une chambre en dehors de l'appartement, chez vos bourgeois, je pourrais aller vous y voir, pour vous en dire encore.
Angélina, subjuguée, oublie complètement qu'elle a deux enfants confiés à sa garde. Elle suit Pitou, qui l'emmène dans les allées discrètes du Luxembourg, et c'est seulement au bout d'une heure qu'elle revient au sentiment de la réalité. Brusquement, elle le quitte et retourne à l'endroit où jouaient Lily et Toto, qui s'étaient gardés tout seuls jusqu'à l'arrivée de leur mère. Quand Angélina rentra, la tête basse, chez ses patrons, ils la chassèrent honteusement sur l'heure. Pitou vint le lendemain à l'adresse qu'elle lui avait indiquée, mais pour apprendre que, par sa faute, elle avait été renvoyée ; ce renseignement lui fut donné par le concierge. Depuis, il n'a jamais eu de nouvelles d'Angélina, ce qui lui a permis d'entamer des conversations avec d'autres bonnes qui avaient des noms qu'il trouvait suaves.