NATURE MORTE
NOÉM1E PLAGETTE, jeune veuve, 26 ans.
HUBERT GIROUX, cousin de Noémie, 32 ans.
L1an dernier, le 15 juillet au matin (jour du terme), Jules Placette rendait sa belle âme au néant. Le 16 juillet, Noémie revêtait le costume de veuve, et, quinze mois après, elle ne l'avait pas encore quitté, puisque nous sommes au 16 octobre de l'an présent. Seule dans son salon, elle relit attentivement les lettres si pleines de douces choses que Jules lui écrivait alors qu'ils étaient fiancés. Elle se délecte à cette lecture ; de temps en temps, elle relève la tête et elle contemple Jules, dont le portrait peint à l'huile orne un des murs de so nsalon. Le peintre a bien rendu la physionomie réjouie du brave Placette, qui de son vivant était représentant d'une grosse maison de cognacs. Il était lui-même natif d'Angoulême, et tous les gens d'Angoulême ont naturellement le sourire aux lèvres quand ils font exécuter leur portrait à l'huile par des artistes peintres gourmands d'alcools. Ils mettent en pratique la loi du libre échange <et|cela leur boute la joie au cœur, comme disait un de
mes aïeux. C'est à la suite d'un accident que Jules se vit dans la triste nécessité de se faire incinérer, oui c'est ainsi qu'il a terminé sa vie, après avoir été renversé par un camion de la Compagnie de l'Ouest, qui eut à payer une forte indemnité à Noémie. Jules ayant su mettre quelques sous de côté et madame Placette possédant une petite fortune, la Compagnie de l'Ouest en fut pour soixante-quinze mille francs de sa poche. C'est à ce taux que la personnalité de Jules Placette fut estimée. Avec le montant de son propre avoir, Noémie se trouvait à la tête de deux cent quarante-cinq mille six cent trente et un francs tout ronds, ce qui explique les assiduités de son cousin Hubert Giroux, qui n'aimait sa cousine pour le bon motif que depuis le jour où elle avait touché l'indemnité de la Compagnie. Ganté de frais, il venait la voir régulièrement tous les deux jours, vers les trois heures du soir. Les premières visites avaient été discrètes ; il était resté peu de temps auprès d'elle, causant de banalités : puis, petit à petit, il s'était enhardi et il avait décidé, en ce jour de 16 octobre, de démasquer complètement ses batteries et de proposer à sa cousine une union qu'il avait bien gagnée, et qu'il était à peu près sûr d'obtenir, puisque, seul comme homme, il était reçu depuis quinze mois chez Noémie. Or, il vient d'arriver et la bonne l'introduit au salon.
Hubert, avec un air guilleret qu'il n'a pas à l'ordinaire. — Bonjour, ma cousine !
Noémie, qui vient d'essuyer ses pleurs et dont les yeux sont encore rouges. — Bonjour, mon cousin !
Hubert. — Toujours triste ?
Noémie. — Gomme vous voyez. Installezvous dans ce fauteuil !
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Hubert, en s'asseyant. — Ah! ce bon vieux fauteuil! Il commence à me connaître: quand je rentre dans ce salon, il me semble qu'il me tend les bras.
Noémie. — C'est un ingrat, car c'est là que s'asseyait mon pauvre mari.
Hubert. — Les fauteuils sont un peu comme les domestiques, qui s'habituent à changer de maîtres. On ne peut pas toujours pleurer les absents.
Noémie. — J'ai plus de cœur que cela, moi. Je le pleure encore tous les jours, mon pauvre mari.
Hubert. — Vous l'avez bien aimé?
Noémie. — Je lui ai donné tout mon cœur.
Hubert. — Il vous en reste encore un peu?
Noémie. — Plus du tout. C'est fini.
Hubert. — Ne dites pas cela, ma chère Noémie. Vous êtes jeune encore, vous êtes désirable, vous ne pouvez pas fermer éternellement votre cœur à l'amour. Vous vous remarierez.
Noémie, avec force. — Jamais ! !
Hubert. — Il ne faut pas dire fontaine. . . Vous avez besoin de revenir à la santé ; votre chagrin vous mine: il faut chasser les noirs fantômes et c'est un peu pour cela que je suis venu aujourd'hui.
Noémie. — Quelle profanation! Hubert, je
vous en prie, taisez-vous, ne dites pas un mot de plus !
Hubert. — Je vous offense, ma chère Noémie?
Noémie. — Beaucoup !
Hubert. — Telle n'était cependant pas mon intention. Et si vous ne voulez pas que je parle de votre avenir, vous voudrez bien, j'espère, m'autoriser à vous parler du mien ?
Noémie. — Je n'y vois aucun inconvénient. Vous pouvez me mettre au courant de vos projets, si je ne m'y trouve point mêlée.
Hubert. — J'ai reçu aujourd'hui une lettre de mes parents.
Noémie. — A propos, ils vont bien, vos parents ? Mon oncle Albert ? Ma tante Gertrude ?
Hubert. — Ils vont on ne peut mieux. Savezvous ce qu'ils m'écrivent ?
Noémie. — Je vous avoue que je ne m'en doute nullement.
Hubert. — Ils m'enjoignent de me marier.
Noémie. — Mariez-vous î
Hubert. — Encore faut-il que je trouve la compagne de mon choix ! Je ne veux pas épouser la première venue. Je veux une femme parfaite et je n'en connais qu'une au monde.
Noémie. — Taisez-vous ! î
Hubert. — Vous m'avez deviné, Noémie; je
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n'en dirai pas davantage sur la personne en question. Mais ce que je suis forcé de vous dire, c'est qu'il y a une complication.
Noémie. — Voyons votre complication?
Hubert. — Celle que j'épouserai doit être une femme de dévouement, Elle peut, si elle le veut, faire de moi le plus fortuné des hommes; car, en ce moment, on m'offre une très belle affaire pour laquelle il faut absolument des capitaux, et je n'ai pas le sou.
Noémie. — De combien avez-vous besoin?
Hubert, feignant de ne pas avoir entendu. — On m'offre une représentation de cognacs.
Noémie, avec un triste sourire. — Gomme Jules !
Hubert. ■ — Exactement! C'est une maison d'Angoulème, qui fait sur la place de Paris des affaires colossales, qui m'offre cette représentation. Je peux gagner vingt mille francs par an ; mais, comme il faut avant tout que je puisse être sérieux, on me met dans l'obligation de me marier et de déposer comme cautionnement cinquante mille francs sur la dot de ma femme, à cause des responsabilités. Ce sera un excellent placement : la maison donne cinq du cent et l'argent rapporte si peu, aujourd'hui, que c'est une véritable occasion.
Noémie. — En effet!
Hubert. — La femme bonne, douce, intelligente sur laquelle j'ai jeté mon dévolu devrait! comprendre tout ce qu'il y a de grand dans une telle action !
Noémie, avec un tout petit sourire beaucoup j moins triste. — Ce serait en effet une bonne; œuvre qu'elle accomplirait.
Hubert. — En échange, elle aurait droit à toute ma reconnaissance qui se traduirait par une tendresse et une attention de tous les instants. (Avec un soupir.) Ah ! si vous vouliez me comprendre !
Noémie, tout doucement. — Taisez-vous !
Hubert, avec une passion extravagante. — Eh bien, non, je ne me tairai pas, car je sens que vous m'avez compris, je sens que votre cœur répond à mon cœur, je sens que l'aveu est près de vous échapper et qu'il suffit d'un rien pour que vous me disiez : Oui ! (Ce disant, il tombe a ses pieds.)
Noémie. — Que faites-vous là, Hubert? Relevez-vous !
Hubert. — Pas avant que d'un mot vous n'ayez assuré ou détruit mon bonheur !
Noémie. — Relevez-vous, je vous en prie, et allez retourner le portrait de Jules ; sous son regard inquisiteur, tout aveu me serait impossible.
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D'un bond, Hubert grimpe sur le canapé, décroche la peinture et la retourne face au mur, puis il revient.
Hubert. — Et maintenant ?
Noémie. — Je vous autorise à prendre le baiser des fiançailles. Dans huit jours, vous ferez publier nos bans.