‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 47 sur 81 · GRISAILLE · texte numérisé non relu

GRISAILLE

CÉLESTIN BARBEROL, veuf, 56 ans.

BAPTISTE MOUCHUT, autre veuf, 59 ans.

HENRI PATARD, homme marié, 60 ans.

Ils sont tous les trois en toilette de cérémonie, parce qu'ils viennent de conduire à sa dernière demeure madame AntoniaBarberol, la femme de ce pauvre Gélestin. Ils sont allés jusqu'au cimetière de Bagneux et ils sont revenus de Montrouge en tramway. Il est six heures, et les voilà tous trois installés à la terrasse du café d'Harcourt, boulevard Saint-Michel. De temps en temps, Célestin refoule sa douleur et ravale ses larmes pour ne pas paraître ridicule aux yeux des passants gouailleurs qui fréquentent cette partie du quartier. Ils en sont à leur troisième tournée d'apéritifs, la tournée du veuf.

Hexri. — Voyons, mon vieux Barberol, faut vous faire une raison !

Baptiste. — C'est pas de pleurer que ça la fera revenir.

Gélestin. — C'est plus fort que moi, je ne puis m'empêcher de songer continuellement à ma pauvre Antonia.

Baptiste. — J'ai passépar ]à, monpauvreami.

Gélestin. — Il me semble que je ne m'en consolerai jamais.

Baptiste. — Je te dis que je sais ce que c'est; à première vue il vous semble comme ça... mais à la longue on s'y fait vite. Ainsi, tiens ! moi, regarde-moi bien, voilà cinq ans que ce malheur m'est arrivé ; mes amis ont cru que j'allais succomber sous le poids de la douleur : huit jours après l'enterrement, les couleurs commençaient à me revenir; quinze jours après, j'étais gai comme un pinson.

Célestin. — Toi, tu avais tes enfants ; moi, je suis seul, tout seul maintenant.

Baptiste. — Baison de plus ! C'est surtout pour mes enfants que j'ai gardé ma tristesse aussi longtemps ; je ne voulais pas leur donner le mauvais exemple de l'insouciance hâtive. Toi, tu n'as de ménagements à garder avec personne. Qui donc te blâmera de chercher à t'étourdir? Ça rentre absolument dans la partie accessoire de la douleur.

Henri. — M. Mouchut a raison ; à votre place, mon cher Barberol, je chasserais rapidement tous ces vilains papillons noirs.

Baptiste. — Tiens ! je ne te donne pas quarante-huit heures pour te sentir tout à fait un autFe homme ; tu auras certainement quelque chose de moins sur la conscience, tu te trouveras plus léger.

Henri. — Et vous pourrez dire : « Après moi la fin du monde ! »

Célestin. — Car il n'y a pas à dire, il ne me reste rien comme famille: je n'ai pas d'enfants : je n'ai ni frère ni sœur, ni neveu ni nièce.

Baptiste. — Et tu es encore dans le hel âge.

Henri. — Oh ! là là ! Si j'étais à votre place ! je sais bien ce que je ferais.

Célestin. — Que feriez-vous, monsieur Patard ?

Henri. — Vous avez de l'argent ! Le décès de cette pauvre madame Barberol...

Célestin. — Ne ravivez pas ma douleur !

Henri. — Il faut cependant bien que je vous en parle pour vous dire que si mes calculs sont exacts, et je connais vos affaires comme ma poche puisque c'est moi qui les ai arrangées l'an dernier; si clone je ne me trompe pas, et je ne crois pas me tromper, vous devez avoir à votre actif dix-huit bonnes mille livres de rentes.

Baptiste. — Heureux coquin!

Henri. — Avec ça, on peut se retourner.

Baptiste. — Et dans tous les sens.

Henri. — Moi, malheureusement, je ne me trouve pas dans votre cas.

Célestin. — Madame Patard est une femme charmante.

Henri. — Elle n'en a que l'apparence, mais au fond elle ne vaut pas tripette. Ce qu'elle me fait enrager! ! Ça n'est rien de le dire !

Baptiste. — Tu vois, mon vieux, M. Patard est un homme de hon sens et je l'approuve. Dégourdis-toi ! Il faut que tu te dégourdisses ! Tu as encore tes moyens?...

Célestin. — De temps en temps.

Baptiste. — Alors, pourquoi hésiter? Nous sommes là auprès de toi pour te guider et te consoler; tu ne peux pas rester dans une pareille situation.

Henri. — Tenez, je vais faire quelque chose pour vous être agréable ; je vais envoyer une dépèche à ma femme pour lui annoncer que je ne rentrerai pas dîner ce soir à la maison.

Baptiste. — Voilà une excellente idée; tu vas nous payer un bon petit gueuleton !

Célestin. — Un jour pareil ! !

Baptiste. — Il faut noyer tes chagrins, et je tiens à te voir en bonne santé. Nous allons, tous les trois, diner au cabaret, seuls, comme il convient ; et comme il est urgent de te distraire, nous te griserons.

( Îélestin, se défendu ni . — Oh ! non, pas ça !

Baptiste. — Nous, te griserons de musique, gros bénèt ! Nous irons faire un petit tour aux Folies-Bergère !

Célestin. — Je n'y suis jamais allé.

Henri. — C'est une excellente occasion pour faire la connaissance de cet établissement artistique.

Baptiste. — Tu verras, c'est absolument ce qu'il faut à ton genre de douleur.

Célestin, levant les yeux au ciel. — Ma pauvre Antonia ! !

Henri. — Voyons! voyons! n'y pensez pas tant que ça !

Baptiste. — Oui, parce que tout ce que nous faisons ou rien pour te consoler, ça serait kif-kif. Il faut réagir !

Henri. — Vous êtes un homme, que diable !

Baptiste. — Avec tes airs pleurnicheurs, tu me fais l'effet d'une poule mouillée. Règle ta tournée, et filons! Nous allons marcher un peu, le grand air rafraîchira tes idées.

Henri. — Le Champagne les dégourdira.

Baptiste. — ■ Et les Folies-Bergère compléteront notre œuvre.

Célestin. — Ce que j'en fais, c'est bien pour vous être agréable !

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