PORTRAIT
PAT L, photographe, 35 ans.
CASIMIR TANANT, jeune homme à marier, 28 ans et 5 mois.
Chez Paul. Plusieurs clients viennent de poser devant l'objectif. C'est au tour de Casimir; il gravit l'escalier qui mène à l'atelier, et, une fois en présence de l'artiste :
Casimir. — Monsieur, j'ai des reproches à vous faire.
Paul. — A moi, monsieur?
Casimir. — Parfaitement ! Vous ne me reconnaissez pas ?
Paul. — Votre visage ne m'est certainement )as inconnu, mais ici je vois tant de personnes dans une journée qu'il m'est bien difficile de remettre...
Casimir. — Enfin, monsieur, vous devriez
me reconnaître; je suis venu poser ici, il y a une quinzaine de jours, pour une demi-douzaine de portraits à trois francs la demi-douzaine.
Paul. — C'est, en effet, le tarif des petits portraits-cartes ordinaires.
Casimir. — La qualité ne fait rien à la chose, le prix importe peu ; quand on se mêle de faire du portrait, on le fait proprement ou pas.
Paul. — Pardon, monsieur, si c'est pour me raconter tout cela que vous êtes venu ici, je vous prierai de repasser à la nuit. J'ai du monde qui attend.
Casimir. — Je viens pour reposer.
Paul. — Dans ce cas, monsieur, je vais faire préparer un châssis...
Casimir. — Attendez un peu! Il ne faut pas recommencer la même blague que l'autre fois.
Paul. — Quelle blague?
Casimir. — Il s'agit aujourd'hui de me donner sur mon portrait l'air intelligent.
Paul. — Ce sera difficile.
Casimir. — Quand on se dit artiste, ainsi que vous l'affichez sur votre enseigne, ça ne doit pas être bien malin de faire un portrait avec l'air intelligent.
Paul. — Tous les sujets ne s'y prêtent pas.
Casimir. — Mais je m'y prête, moi, monsieur; je ne demande que ça! Je voudrais me
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marier, n'est-ce pas? Alors j'ai ébauché une idylle par l'intermédiaire des Petites Affiches.
Paul. — Et puis après?
Casimir. — J'ai demandé une jeune fille sage, autant que possible, dans les vingt à vingtdeux ans, avec une dot raisonnable. J'ai reçu une avalanche de lettres ; c'est épatant ce que les Petites Affiches sont répandues en France ! On m'a répondu d'un peu partout; j'ai reçu des lettres de Niort, de LonsTle-Saulnier, de Romorantin, de Granville ; enfin j'en ai reçu au moins cent cinquante. J'ai choisi dans le tas les six lettres qui m'offraient les plus grosses dots. Gomme je demandais à ce qu'on me communiquât des photographies, les pères prévoyants et les mères prudentes ont d'abord demandé un aperçu de ma tournure. J'ai donc expédié votre travail. Ah ! monsieur, quelle déception! !
Paul. — On trouve mes photographies mauvaises ?
Casimir. — J'ai reçu des lettres d'injures. Les uns disent que j'ai l'air d'une tourte, d'autres que j'ai une sale bobine, une jeune fille m'a même écrit de sa blanche main que j'avais la gueule d'un abruti : je cite son texte. Vous comprenez que c'est difficile à digérer et que si je veux tenter à nouveau l'épreuve, je veux la recommencer dans de meilleures conditions.
Paul. — Enfin, qu'est-ce que vous désirez?
Casimir. — Je veux que vous me refassiez une demi-douzaine de portraits, mais je veux que cette fois vous me donniez sur ma photographie un air très intelligent.
Paul. — A trois francs la demi-douzaine, ça n'est pas possible ! Nous ne pouvons donner l'air intelligent qu'à partir de six francs.
Casimir. — C'est salé!
Paul. — Mais c'est comme ça; c'est à prendre ou à laisser.
Casimir. — C'est garanti, à six francs?
Paul. — Sur facture!
Casimir. — Vous ne pouvez pas me passer ça à un prix un peu inférieur?
Paul. — Jamais de la vie ! et on paye d'avance.
Casimir, allongeant ses six francs. — C'est raide, mais enfin...
Il va s'installer dans le fauteuil et prend une pose un peu plus bête que celle qu'il avait quinze jours avant.
Paul. — Cette pose n'est pas trop mauvaise.
Casimir. — C'est une attitude que j'ai étudiée devant ma glace; comme ça, j'ai un air assez intelligent.
Paul. — Avec un petit chapeau, vous ressembleriez à Napoléon Ier.
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Casimir. — Vous n'en avez pas un dans vos accessoires ?
Paul. — Non!
Casimir. — C'est dommage!