SCENE IMPREVUE
Dans l'intérieur d'un grand café du boulevard. Une dame est assise devant une chartreuse à peine entamée ; elle témoigne d'une certaine impatience. A une table voisine de la sienne, se trouve un monsieur qui en est à son troisième bock, et qui, lui aussi, a l'air d'attendre quelqu'un qui ne vient pas. 11 a parcouru, très distraitement d'ailleurs, tous les illustrés, qui sont restés devant lui. La dame est fort jolie ; elle paraît vingt-cinq ans à peine. Le monsieur, qui est très distingué et dont la boutonnière est ornée d'un ordre étranger quelconque, paraît tout au plus une trentaine d'années.
La dame. — Garçon !
Le garçon. — Madame ?
La dame. — Donnez-moi de quoi écrire !
Le garçon. — Voilà, madame.
Le Monsieur. — Garçon !
Le garçon. — Monsieur?
Le monsieur. — Vous me donnerez également de quoi écrire !
Le garçon. — Bien monsieur !
Le garçon les sert, et tous deux écrivent fiévreusement. Sans être graphologue, il est facile de constater qu'ils écrivent tous deux sous l'empire d'un vif mécontentement. Je ne suis pas expert en écritures, il ne m'a même pas été donné de voir ce qu'ils écrivaient, mais je puis vous garantir que tous deux adressaient des reproches à quelqu'un. Après avoir cacheté leur missive:
La dame et le monsieur, ensemble. — Garçon, un timbre?
Le garçon. — Voilà ! Voilà !
Ils sont tous deux furieux, cela est indiscutable ; cependant, la similitude de leur état d'âme les rapproche un instant, car, tous deux ensemble, ils se mettent à sourire.
Le monsieur. — Je suis sûr, madame, que vous êtes furieuse !
La dame. — Oh! oui, monsieur! Et vous avez, j'en suis certaine, autant de fureur que moi.
Le monsieur. — En effet, madame, j'attendais quelqu'un...
La dame, vivement. — Moi aussi, monsieur; une de mes amies; nous devions aller ensemble choisir des étoffes au Louvre.
Lemonsieur, non moins vivement. — J'avais un de mes amis qui devait venir me retrouver
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ici à deux heures pour aller à l'Hippique ; voilà trois heures un quart et -je ne le vois pas.
La dame.— Il y a des gens qui aiment à faire attendre.
Le monsieur. — Faire attendre une femme est impardonnable.
La dame. — Oh ! de la part d'une amie ! ! î
Le monsieur. — En effet... Voilà toute ma journée gâtée. Je n'irai certainement pas à l'Hippique.
La dame. — Et seule, je n'irai pas au Louvre.
Le monsieur. — De nos infortunes communes nous pourrions peu ("-être faire quelque chose d'agréable !
La dame. — Vous allez probablement, monsieur, me dire une bêtise.
Le monsieur. — Point du tout, madame, je n'ai pas l'avantage de vous connaître et ne veux certes point savoir qui vous êtes. Mais, si vous le voulez bien, je vais vous faire une proposition honnête !
La dame. — Formulez-la toujours, nous verrons après.
Le monsieur. — Vous connaissez sans doute beaucoup de monde à Paris ?
La dame. — En effet.
Le monsieur. — Moi-même, je ne puis faire
trois pas sur le boulevard sans rencontrer un ami. Je ne veux point vous compromettre, je suis un galant homme. Vous pouvez probablement disposer de votre après-midi ?
La dame. — Je suis libre jusqu'à sept heures du soir. Mais pourquoi cette question ?
Le monsieur. — Ne vous effarouchez pas. Nous sommes à deux pas de la gare Saint- Lazare, je vous y donne rendez-vous dans un quart d'heure, au guichet de la ligne de Marly. Je prendrai deux billets pour Vaucresson, le temps n'a rien de menaçant et il doit faire délicieux se promener dans les bois, nous irons bras dessus bras dessous y cueillir des violettes, je connais les bons endroits. Et je vous ramènerai à Paris ce soir à six heures après avoir respecté votre incognito.
La dame. — Vous êtes un original.
Le monsieur. — Non, madame, je suis un sage.
La dame. — A notre époque, original et sage sont synonymes. Vous allez me trouver bien étrange, mais j'accepte ; à cette condition formelle que nous respecterons mutuellement notre incognito.
Le monsieur. — C'est juré ! !
Une heure après, ils étaient à Vaucresson. A six heures, ils étaient de retour à Paris et ils avaient tenu leurs en-
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gagements. Le monsieur savait que l'amie de la dame qui de vait l'accompagner au Louvre se nommait Edouard ; la dame savait que l'ami du monsieur qui devait aller à. l'Hippique avait nom Florentine. Le monsieur avait avantageusement remplacé Edouard, la dame avait été plus gentille que Florentine ; tous deux étaient satisfaits l'un de l'autre. Ils se quittèrent après avoir échangé deux
bons baisers et ils ne se sontjamais revus depuis ce
temps. La chose se passait au printemps dernier.