‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 55 sur 81 · TABLEAU A LA MANIERE NOIRE · texte numérisé non relu

TABLEAU A LA MANIERE NOIRE

JACQUES DUBREZ, 40 ans.

FRÉDÉRIC LANGEVIN, son ami, 38 ans.

Jacques est en robe de chambre ; il est à moitié endormi dans son fauteuil, qui est près de la cheminée. Il a le visage défait, on sent qu'il souffre ; la maladie le mine. Il sort de sa somnolence quand Augustine, la bonne, introduit Frédéric.

Jacques, se soulevant a demi. — C'est toi, mon vieux, c'est toi! (Un éclair de satisfaction illumine son regard.)

Frédéric. — Allons, voyons, ne te dérange pas.

Jacques. — Ah ! que tu es gentil de venir me voir, mon vieux! Assieds-toi!

Frédéric, qui vient de s'asseoir. — Là, me

voilà. J'ai appris que tu n'allais pas ; alors, je me suis dit : « Faut aller le voir! »

Jacques. — Tu ne peux pas te figurer à quel point tu me fais plaisir. C'est certainement un soulagement pour moi que d'avoir un ami. Au lieu de me coller des drogues, le médecin ferait bien mieux de m'envoyer un ami ici de temps en temps : peut-être reviendrais-je à la santé! Je dis peut-être, car je me crois bien fichu.

Frédéric. — Ne dis donc pas de bêtises! A ton âge, quarante ans, on ne file pas comme ça sans prévenir les amis.

Jacques. — Oh ! sois tranquille ! Mes dispositions sont prises pour le jour de mon déménagement; toutes mes petites affaires sont bien en ordre.

Frédéric — Mais, ah çà! Tu tournes au lugubre de première classe. Assez sur ce chapitre, hein? Ta femme va bien?

Jacques. — Je l'espère; voilà trois jours que je n'ai eu de ses nouvelles.

Frédéric. — Hein?

Jacques. — Oui; elle est à Nice avec sa toquée de mère.

Frédéric — Il y a longtemps qu'elle est partie?

Jacques. — Elle est absente depuis une quinzaine de jours.

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Frédéric. — Kl le te sait malade?

Jacques. — Oui, j'étais déjà dans un fichu étal lorsqu'elle a pris sa volée.

Frédéric. — Mais c'est inconcevable! Je ne te savais pas aussi abandonné. C'est honteux!

Jacques. — Oh! mon vieux, je suis ordinairement très faible avec elle, et, dans l'état où je me trouvais, je ne pouvais faire acte d'autorité. Je te l'ai dit, je dois tout cela à ma chère bellemère. Madame veuve Mirouelle est une femme dans le train ; si pour le carnaval on ne la voyait pas à Nice, tout serait perdu ! 11 faut qu'on la remarque partout où il est chic de se trouver en saison.

Frédéric. — Mais, mon pauvre ami, ta femme manque donc complètement de cœur?

Jacques. — Je le crains; ce dont je suis sur, c'est qu'Amélie a reçu une très mauvaise éducation. Sa mère lui a faussé l'esprit et le pli est pris; elle est atteinte, je crois, d'un mal inguéri >sable : la mode!

Frédéric. — Il semble pourtant invraisemblable que, te sachant dans un état inquiétant, elle tait laissé ainsi tout seul à Paris.

Jacques. — Je crois qu'avant de partir, elle 'ignée; le médecin a dû lai dire que ce ne serait que pour le mois de mars.

Frédéric. — Tu dis??

Jacques. — Oui, tu vois, je ne m'illusionne|,' pas sur mon sort. Je suis fichu, mon pauvre ami, bien fichu, je suis poitrinaire jusqu'à la moelle des os.

Frédéric. — Oh ! on dit ça ! !

Jacques. — Erreur complète! Les poitrinaires ne le disent jamais; mais chez nous c'est héréditaire : mon père est mort à quarante ans, mon frère aîné à trente-sept. Moi, je vais sur mes quarante et un ans; j'ai la bonne mesure. Je n'ai pas à me monter le bourrichon, je sais ce qui m'attend.

Frédéric. — J'aime à croire que tu exagères.

Jacques. — Tu es bon, mon brave Frédéric, et je vois sur ta bonne figure que tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. Je ne t'en remercie pas moins. Veux-tu me rendre un service?

Frédéric. — Tout ce que tu voudras.

Jacques. — Nous sommes, je suppose, car je ne sais trop comment je vis, nous sommes, dis-je, aujourd'hui le 15 février?

Frédéric. — Tu parles comme un éphémé-j ride.

Jacques. — Je vais t'imposer une corvéeJ Viens me voir tous les deux jours, tu me feras plaisir.

Frédéric. — Mais je viendrai tous lesjours#

Jacques. — Tu es vraiment trop gentil!

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Mais sois tranquille, je ne te dérangerai pas ongtemps dans un mois tout sera fini. Tu peux même avoir la chance de rencontrer ma femme ici la veille ou l'avant-veille de l'événement fatal. Mon enterrement sera un événement très jarisien ; ma belle-mère n'y voudra pas manquer. Maintenant parlons d'autres choses.

Qu'est-ce qu'on dit au Cercle?...

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