ETUDE TROUBLANTE
HENRY LABADOIT, 39 ans.
ANATOLE TURBIN, 30 ans.
CHARLES MARINGEOT, 33 ans.
BERNARD SIPONT, 36 ans.
UNE DAME de 27 à 44 ans.
Les quatre messieurs sont employés dans la maison Grivardier, le grand marchand de plumes de la rue du Mail. Il est six heures et demie, ils sortent tous quatre du bureau.
Henry. — Non, je vous dis. Ça n'est pas possible, Ursule m'attend !
Anatole. — Elle n'en mourra pas, ta femme, d'attendre une demi-heure de plus !
Henry. — Non. Maistu sais, je suis l'homme exact par excellence, je ne me dérange jamais. Si Ursule ne me voit pas arriver à. la maison à sept heures, elle sera aux cent coups !
Charles. — Voyons, on n'enterre pas tous les jours une vie de garçon !
Bernard. — Ça a dû t arriver, à toi, la veille de ton mariage !
Henry. — Si jamais j'avais pu prévoir, je l'aurais prévenue, mais ne sachant pas, vous comprenez, ce n'est pas la même chose. Franchement, toutes réflexions faites, je ne peux pas. Ursule m'attend !
Charles. — En voilà une poule mouillée !
Anatole. — Veux-tu que j'aille la prévenir? Je lui dirai : « Madame, comme je me marie demain, je vous chipe votre mari pour une petite demi-heure. Il vous reviendra tout à l'heure frais et rose ; nous ne vous l'abîmerons pas. »
Henry. — Écoutez ! ce que je vais faire n'est pas bien, mais vous me promettez que ça n'ira pas plus loin? J'aurai sûrement une scène en rentrant, mais c'est uniquement pour vous prouver que je ne crains pas ma femme, et que je veux vous être agréable !...
Bernard. — Tu te radoucis ; ça va...
Trois quarts d'heure après, à la terrasse du café de France. C'est la quatrième tournée d'apéritifs qui s'avance, la tournée d'Henry.
Henry. — Et maintenant ?...
Anatole. — Maintenant, quoi?
URSULE m'attend ! 245
Henry. — Nous allons nous enfiler ça sur le pouce et je vais me tirer. Ursule m'attend ; elle doit même être dans un état pas ordinaire.
Charles. — Alors, tu vas numéroter tes abatisî
Bernard. — La tournée sera soignée. Malheur ! Si ma femme se permettait une chose pareille !...
Henry. — Qu'est-ce que tu ferais?
Bernard. — Ça ne traînerait pas. Je l'enverrais dinguer, ça ne ferait pas l'ombre d'un
pu.
Henry. — Tu y es habitué, toi. Il n'y a que le premier pas qui coûte.
Anatole. — Il faut toujours le faire, ce premier pas.
Henry. — C'est fort ce que tu dis là! ! Tu te maries demain, mais moi, voilà sept ans que je suis en ménage.
Bernard. — Et tu n'as jamais manqué à l'appel du soir ?
Henry. — Jamais !
Charles. — Il y a de quoi se mordre l'œil î (Tous rient.)
Henry. — Quand vous aurez fini de vous payer ma tête ?
Anatole. — Il n'y a qu'un moyen d'obtenir cela de nous : viens partager notre repas !
Henry. — Oh! ça, jamais!
Charles. — Sa femme ne lui pardonnerait pas !
Bernard. — Madame Ursule en ferait une maladie !
Anatole — Demain, à la mairie, je préviendrai ma fiancée. Je ne veux pas avoir l'air aussi] serin que ce pauvre Henry. Ali ! ça, jamais !!
Charles. — Qu'est-ce que tu veux ? Il faut qu'il y ait des exceptions pour confirmer la règle !
Henry. — Écoutez ! Vous m'agacez, à la fin ! Je ne suis pas si bête que ça, et pour vous prou-j ver que je ne crains pas ma femme, je vais aller] dîner avec vous. Mais je vous préviens que, sitôt le dîner terminé, je vous lâche.
Anatole. — C'est convenu. Ursule t'attend !
Henry. — Oui.
Deux heures après, Henry avait un panache de tout premier ordre ; il était avec ses amis dans le promenoir des Folies - Bergère, et le lendemain matin, à sept heures, il se réveillait en sursaut dans un logis qui lui] était totalement inconnu, avec, à ses côtés, une dame très maquillée, qui dormait la bouche ouverte.
Henry. — Sapristi de sapristi ! !
L'exclamation réveille la dame.
rnsi le m'attend ! 247
La dame. — Hein ? Quoi? Qu'est-ce que t' as, mon chéri ?
Henry. — Les saligauds ! Il est sept heures ! Sept heures du matin ! Ursule m'attend! Voilà douze heures que je devrais être rentré chez moi !