ETUDE DE NU
ANTONIO GÉNIAL, artiste sculpteur, 35 ans. «U.YMPE DE CARMEL, jeune veuve, 29 ans. MARGOT, modèle, 17 ans.
Dans l'atelier du sculpteur Génial, rue du Moulin-de- Beurre, à Montrouge. Margot, debout sur la table à modèle, pose une « Eve après le péché », tandis que l'artiste manie la glaise avec dextérité. Tout en travaillant, il daigne causer avec son modèle.
Antonio. — Tu n'es pas trop fatiguée, Marffoton?
Margot. — Non, monsieur Génial, seulement il fait bigrement frisquet chez vous !
Antonio. — Qu'est-ce que tu fais donc de ta feuille de vigne ?
Margot. — Je l'ai laissée au vestiaire.
Antonio. — Va t'y réchauffer un instant ; je vais mouiller ma terre.
Margot. — Ça s'ra rud'ment chouette vot' Eve, vous savez ! J' suis rud'ment contente de poser pour ça, j' frai mon p'tit effet au Salon.
Antonio. — Alors, tu trouves que ça vient bien ? Ça te fait bon effet ?
Margot. — Si vous décrochez pas la médaille d'honneur avec ça, c'est qu' tous les membres du jury auront de la bouillie dans les yeux !
Antonio. — A moins qu'ils n'aient des protégés à contenter. (On frappe.) Rentre dans la chambre, voilà quelqu'un ! (Margot disparaît derrière une portière qui masque une porte. Antonio, qui vient d'ouvrir l'huis de son atelier, est très étonné en se trouvant en face d'Olympe.) Gomment, vous, madame de Carmel? vous ici?
Olympe. — Vous êtes surpris de me voir?
Antonio. — J'étais à cent lieues de me douter que vous me feriez un tel honneur. Excusez-moi de vous recevoir dans ce taudis. Si j'avais été prévenu de votre visite, j'aurais fait décorer l'atelier par des fées de ma connaissance qui font une sérieuse concurrence à Belloir.
Olympe. — Je voulais vous surprendre en arrivant ici à l'improviste. Vous êtes en plein travail...
Antonio. — Gomme vous le voyez. (Criant
à la porte.) Margot ! remets tes frusques ; la pose est terminée pour aujourd'hui.
Margot, du cabinet de toilette. — Bien, monsieur Génial.
Olympe. — Mais je vous dérange probablement !
Antonio. — Pas du tout, madame ; nous terminions. Mon modèle se plaignait de la fraîcheur de la température de l'atelier, elle était allée se réchauffer dans la chambre, auprès du poêle.
Olympe, qui vient de s'asseoir sur un divan bas. — Vous ne m'en avez pas priée, je m'assieds tout de même !
Antonio. — Agréez toutes mes excuses, chère madame, je suis si peu habitué à recevoir chez moi des gens du monde, qu'on doit très souvent me trouver d'une impolitesse énorme !
Olympe. — C'est vraiment très joli ce que vous faites là !
Antonio. — C'est votre avis bien sincère?
Olympe. — Je n'ai pas pour habitude de déguiser ma pensée, oui c'est très bien ; et votre modèle pose dans ce costume ?
Antonio. — Exactement comme vous la voyez reproduite.
Margot, à travers la porte du cabinet. — Je suis prête, monsieur Génial, on peut sortir?
Antonio, à Olympe. — Vous permettez?
Olympe. — Faites donc !
Antonio. — Sors, petite sauvageonne ! (Olympe la regarde curieusement avec son faceà-main.) Tiens ! voilà ta séance ! (Il lui donne f trois francs.)
Margot. — J' veux pas vous voler, monsieur Génial, aujourd'hui y a eu qu'une demiséance.
Antonio, lui donnant une tape sur la joue. — Ça ne fait rien, garde tout et reviens demain matin à dix heures !
Margot. — Bien, m'sieu Génial ; au revoir, à demain! Bonjour madame! (Elle se sauce.)
Olympe. — Elle est gentille, cette petite !
Antonio. — Gomme cela, elle ne dit pas grand'chose ; mais c'est un précieux modèle, elle a des formes impeccables. Malheureusement, elle ne les conservera pas longtemps; c'est jeunet, ça a dix-sept ans. Les parents la surveillent, mais un beau jour elle trompera la surveillance des parents et elle arrivera à se déformer très rapidement.
Olympe. — Il est une chose qui me laisse rêveuse.
Antonio, s' asseyant à côté d'elle. — Laquelle, chère madame ?
Olympe. — Je me demande comment, ayant à votre disposition des modèles comme vous en
avez, vous n'arriviez pas à les déformer vousmême.
Antonio. — Oh! madame, il en est qui ne gênent point ! Il en est d'autres, au contraire, qui ont le culte du beau et qui respectent les œuvres d'art; je suis de cette dernière catégorie.
Olympe. — Je vous en félicite ; je vous sais galant homme, mais malgré tout, homme tout de même !
Antonio. — Je suis heureux d'apprendre que vous vous en êtes aperçue ; car je vous assure que, malgré toute l'apparence artistique qui se manifeste dans votre personne, je ne saurais avoir pour vous le respect que j'ai pour mes modèles s'il m'était donné de vous contempler dans le simple appareil de la beauté !
Olympe. — C'est très malhonnête ce que vous me dites là !
Antonio. — C'est possible, mais je le pense.
Olympe. — Alors, changeons de conversation. Je n'en suis plus à vous dire l'admiration que j'ai pour votre talent, cette admiration est de jour en jour plus grande, elle va même jusqu'à une envie.
Antonio. — Dites-moi cette envie?
Olympe. — C'est très grave ! Croyez-vous
que la vocation peut se manifester chez quelqu'un subitement !
Antonio. — Gela s'est déjà vu !
Olympe. — Croyez-vous que la femme peut tout aussi bien que l'homme donner à la terre cette pureté de formes que vous savez lui donner? je vais me faire comprendre : vous vous êtes fait une spécialité, vous avez un talent incontesté, vous ne faites que le nu ; je voudrais devenir votre élève, je voudrais arriver à modeler le corps de l'homme tout aussi bien que vous le faites pour celui de la femme.
Antonio. — Voilà qui est grave, en effet.
Olympe. — Le modèle est indispensable? On ne fait pas de la sculpture de chic?
Antonio — Jamais !
Olympe. — Il faudra donc que je prenne un modèle-homme ?
Antonio. — Oh ! madame, que me dites-vous là?
Olympe. — J'aurai une force de caractère tout aussi complète que la vôtre ; je ne le déformerai pas.
Antonio. — Les modèles-hommes sont moins respectueux.
Olympe. — Vous croyez ?
Antonio. — J'en suis sûr! Voulez-vous que,
pour votre première leçon, je vous serve de modèle?
Olympe. — Vous serez sage ?
Antonio, en l'embrassant, lui murmure à l'oreille. — Tu verras comme je t'aimerai bien !
Et, pendant deux heures, l'atelier reste vide. Olympe et Antonio ont commencé par ne pas se respecter, pour le début. Il est vrai qu'Olympe est une honnête femme, qu'elle est venue trouver l'artiste en sachant très bien ce qu'elle allait faire, mais avec la conviction qu'Antonio réparerait. Et comme Olympe était toujours désirable, au bout de deux mois, Antonio réparait légitimement devant M. le maire du seizième arrondissement (madame veuve de Carmel habitait rue de la Pompe, à Passy).