DITES OUI
un beau nom avec la perspective d'avoir un jour ou l'autre une respectable fortune.
Élodie. — Sur quoi, ou plutôt sur qui comptez-vous donc ?
( i aston. — Il est, clans notre famille, des traditions qui ne se perdent point. Les de Riolles possèdent des biens considérables qui ne sont jamais sortis de la famille. Je suis menacé, je le sais, de les voir passer en d'autres mains; je puis, d'un coup de baguette, faire changer toutes les dispositions de mes parents, éloignés ou non. J'ai mené, la chose est sûre, jusqu'ici une existence peu exemplaire, et j'ai sottement dissipé mon patrimoine. Je suis maudit par mes ancêtres, et mes aïeux tressaillent au fond de leurs tombeaux, en songeant à la vie de patachon que j'ai menée. Tout peut rentrer dans l'ordre, si je me range. Il ne tient qu'à vous de mener à bien cette bonne action. Si vous voulez vous en donner la peine, rien ne sera plus facile : Dites oui?
Élodie. — Je ne vous ai donné qu'une de mes raisons. Il en est d'autres : la différence de nos âges, par exemple !
Gaston. — Mes trente-cinq ans vous sont un sûr garant de la sagesse que j'ai acquise avec les ans. Et vous serez certaine de ne pas être trompée par moi.
Élodie. — Qui sait? Ensuite, vous n'êtes pas joli, joli...
Gaston — Oh ! la beauté chez l'homme ! ! !
Élodie. — Vous êtes petit, étriqué, vous n'avez pas l'air solide.
Gaston. — C'est ce qui vous trompe ! J'ai un? tempérament de fer. La noce aurait dû me met-j tre à bas depuis longtemps ; elle n'a fait que* m'endurcir. Je suis un vrai dur à cuire, solide au contraire, jamais malade, malgré mon apparence rachitique. Il est une chose que je tiens à vous dire. Je me suis affirmé que vous seriez ma femme, et je suis entêté. Vous deviendrez comtesse de Riolles. Vous en aimez un autre ! Peu m'importe ! Vous finirez par m'aimer un jour ou l'autre.
Élodie. — Quelle prétention ! !
Gaston. — Je m'y emploierai par tous les moyens possibles. Vous me faites un tas d'autres objections. Je passe par- dessus tout cela.
Élodie. — Il en est une que je ne vous ai point faite et qui doit entrer en ligne de compte. Vous n'avez pas l'air très épris de mes charmes. Je ne vous trouve pas du tout amoureux, et cela me blesse.
Gaston. — La vérité est que vous ne m'emballez pas positivement comme femme ; cela ne
dites oui ! 283
m'empêche pas cependant de vous demander de m'accepter comme époux ?
Élodie. — Pourquoi cette insistance ?
Gaston. — Si je vous dis le pourquoi, direz-vous : oui?
Élodie. — Peut-être !
Gaston. — Non. Ce n'est pas peut-être qu'il vous faut dire ; c'est un oui bien net et bien franc. Donnez-moi votre parole que vous direz : oui.
Élodie. — Je suis curieuse comme toutes les femmes. Je vous donne ma parole, na. Autant vous qu'un autre !
Gaston. — C'est ce que j'allais vous dire. Si je tiens à vous, voyez comme je suis franc, c'est que vous avez un million de dot et qu'aujourd'hui cela se trouve difficilement. Vous direz : oui?
Élodie. — J'ai promis. Et je viens de vous découvrir une grande qualité.
Gaston. — Laquelle?
Élodie. — La franchise.
Gaston. — A défaut d'autres, celle-là a bien sa petite valeur.
Élodie. — Je vous autorise à prendre le baiser des fiançailles.
Gaston, V embrassant. — Comtesse deRiolles, vous êtes adorable.
Elodie. — Allons, bon ! voilà que vous commencez à me faire la cour !
Gaston. — Tout vient à point à qui sait attendre.
L'ENGAGEMENT DE GÉLESTIN