‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 67 sur 81 · TABLEAU MILITAIRE · texte numérisé non relu

TABLEAU MILITAIRE

K.NACECORBILLET, banquier, 47 ans.

CÉLESTIN, son fils, 18 ans.

MARIE CORBILLET, femme d'Ignace et mère de Gélestin, 37 ans.

Cinq heures du soir. Madame Corbillet fait un petit ouvrage au crochet, assise dans l'embrasure de la fenêtre. Ignace fait les cent pas en supputant une affaire sur les fonds turcs. Ils attendent le retour de Célestin depuis un bon moment. Célestin finit par arriver.

Ignace. — Ali? Eh bien?

Gélestin. — Recalé !

Marie. — Encore?

Ignace. — Encore et toujours et ce sera la même chose toute sa vie, ma pauvre femme ! Veux-tu que je te dise, espèce de galopin ! tu ne seras toute ta vie qu'un cancre, qu'un fruit sec

et tu ne mérites vraiment pas tous les sacrificeque j'ai faits pour ton instruction; je me suis saigné aux quatre veines, je t'ai donné des répétiteurs puisque les boîtes à bachot n'arrivaient à rien avec toi, et à dix-huit ans et demi, tu n'arrives pas à passer ton bachot de rhétorique ! C'est immonde, tout bêtement !

Célestin. — Écoute, papa, le bachot, ça pas une chose absolument indispensable; j'en ai un bel exemple sous les yeux, toi, tu n'as jamais rien fichu.

Ignace. — Ça n'est pas la même chose, mes parents n'ont rien fait pour me donner de 1 i truction.

Célestin. — Et pourtant tu as fait ton chemin tout de même ! Tu es arrivé à être un des premiers banquiers de Paris. Tu es douillard !

Marie. — Que signifie cette expression?

Célestin. — Ça veut dire que papa a le qu'il a su mettre des picaillons de côté et que par son travail, et son travail seul, son intelligence, il est arrivé à se créer une belle situation. Pourquoi n'en ferais-je pas autant ?

Ignace. — Parce qu'il me plaît de te voir passer ton baccalauréat.

Célestin. — Eh bien, si tu cares espoir-là, tu pourras le caresser longtemps, parce que le baccalauréat me fait l'effet de l'hui*

l'engagement de gélestin 287

,1,. ricin. Il y a des -vus qui ne peuvent jamais la digérer; moi, je suis de es gens-là !

M uni.. —Cependant, mon petil Gélestin, en • mettanl un peu de bonne volonté?

Gélestin. — Vois-tu, maman, ça serait comme des dattes, je n'y arriverai pas.

[gnace. - Il ne nous reste plus qu'une chose à faire, alors!

M.yrie, qui tremble à la pensée de ce que va dire son mari. — Quoi donc?

Ignace. — Nous allons faire engager ce gaillard-là.

Célestin. — Oh ! papa ! t'as là une chouette idée ! Être militaire, ça m'ira comme un gant, seulement, j' préfère m'engager parce que je pourrai choisir mon régiment.

Marie. — Et que choisiras-tu ?

Gélestin. — Parbleu, c'est pas» malin à deviner : la cavalerie !

Marie. — Les chevaux, c'est dangereux !

Gélestin. — Oui, mais c'est bien plus chic! J'aimerais pas être truffard, tandis que dragon ou hussard, c'est rupin ; on a un jus tout spécial !

Ignace. — Malheureux enfant ! Tu ne vois dans le métier militaire que le costume que tu porteras.

Gélestin. — Tiens ! quand on a l'habitude

d'être habillé avec la dernière élégance, on va pas s'amuser à chausser les godillots comme ça, du jour au lendemain.

Ignace. — Tu ne te doutes pas un seul instant de l'importance, de la gravité du métier que tu vas embrasser.

Célestin. — Ça, je te l'avoue, je m'en fiche comme d'une guigne.

Ignace. — Mais, espèce de galopin ! le mé-j tier militaire, ça n'est pas un divertissement] c'est un devoir sacré.

Célestin. — Oh ! là là ! Qu'est-ce que tu dis ?

Ignace. — C'est l'amour de la patrie, la défense du sol et du drapeau ; c'est, en somme, une mission sacrée qu'on s'engage à remplir le jour où l'on s'enrôle dans le régiment des défenseurs de la patrie !

Célestin. — C'est épatant c' que t'es vieux jeu, papa! Non, on n'a pas idée d' ça à Pithiviers. Tu crois encore à tous ces vieux boniments-là ? Tu marches encore dans la combinaison des grands mots. Honneur! Devoir! Amour sacré de la patrie ! Marseillaise et tout le bataclan ! Mais tout ça est changé, mon cher papa, le métier militaire comme tu me l'expliques a fait son temps. Trente-six campagnes ! Vingt-cinq blessures ! C'est coco ! Nous sommes modernes,

l'engagement de célestin 289

nous ; nous changeons tout ça. Le régiment, maintenant, c'est la suite du bahut ; c'est le dernier endroit où l'on rigole !

Ignace. — Nous ne ferons jamais rien de ce polisson-là !

Marie. — Avec l'âge, il prendra de la raison.

Célestin. — Maman, v'ià qu' tu te mets à dire des bêtises.

Page 1