‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 70 sur 81 · SCENE DE GENRE · texte numérisé non relu

SCENE DE GENRE

JOSEPH BOULARDIER, confectionneur en gros, 45 ans. IAURE B0ULARD1ER, sa femme, 36 ans.

JEANNE BOULARDIER, leur fille, 17 ans.

MADELEINE PITANCHARD, amie des Boulardier, 38 ans.

Rue de la Sourdière, chez les Boulardier. Ils ont un joli petit appartement très confortable, et à deux pas du magasin de Monsieur, qui a sa maison de commerce rue des Petits-Champs. Ils habitent le même appartement depuis le jour de leur mariage ; ils l'avaient pris assez vaste, en prévision des enfants qui pourraient leur venir. Le Ciel ne leur a accordé qu'une fille. Laure a fait deux malheureuses fausses couches, et depuis dix ans... rien. Ils n'ont que peu d'espoir de voir leur famille s'augmenter. Jeanne est donc leur unique joie ; aussi est-elle une enfant tout ce qu'il y a de plus gâtée. Madame Boulardier a son jour de réception, le jeudi. Le temps étant un peu incertain ce jeudi, elle n'a reçu qu'une visite, celle de madame Madeleine Pitanchard, qui est une de leurs meilleures amies. Ces dames prennent le thé dans le petit salon.

Madeleine. — C'est pour vous faire prier, alors?

Jeanne. — Oh ! maman, dis oui à madame Pitanchard ?

Laure. — Ma chère enfant, je ne demanderais pas mieux, mais tu connais ton père aussi bien que moi, tu sais combien il est fantasque, et je ne voudrais pas prendre une décision sans l'avoir consulté. Joseph est le meilleur homme du monde ; chaque fois qu'il peut me faire un plaisir ou faire plaisir à sa fille, il n'en laisse jamais échapper l'occasion; mais il suffirait que je vous promette d'aller à cette soirée, sans lui avoir demandé son avis, pour qu'il trouve le moyen de mettre des hâtons dans les roues. Il faut savoir le prendre, mon mari ; il a ses bons et ses mauvais moments, et quand il n'est pas de bonne humeur, c'est comme si je chantais.

Jeanne. — Tu sais bien, maman, que ma toilette est toute prête.

Madeleine. — Mes filles seraient si heureuses de présenter Jeanne à leurs petites amies ! Ce sont elles-mêmes qui ont fait les invitations; je les ai laissées libres du choix de leurs invitées. Elles seraient désolées que Jeanne vînt à manquer à l'appel. Ce sera, j e vous l'assure, une charmante soirée de famille.

Laure. — Je le pense bien.

Madeleine. — Jeanne est déjà grande; et il est temps de la produire clans le monde.

Jeanne. — N'est-ce pas, madame? Et puis j'aime tant la danse !

Madeleine. — Gomme toutes les jeunes filles ; malheureusement nos jeunes gens d'aujourd'hui n'ont pas le même goût et les danseurs se font de plus en plus rares : les jeunes filles sont obligées de danser entre elles. Si même, clans vos amis et connaissances, vous aviez quelques jeunes gens comme il faut désireux de passer une bonne soirée, je vous serais infiniment reconnaissante de me les amener; cela fera des danseurs pour ces demoiselles.

Laure. — Vous êtes heureuse, vous, madame Pitanchard ; votre mari ne voit aucun inconvénient à toutes ces petites réunions de famille.

Madeleine. — Lui? Ah ! bonté divine ! Je le voudrais bien voir faire une objection! A la maison, c'est moi qui porte la culotte !

Laure. — Vous êtes bien heureuse !

Jeanne. — Maman, quand je serai mariée, je ferai comme madame Pitanchard !

Madeleine. — C'est un pli à prendre dès le début, ça, mon enfant; dans les premiers temps de votre mariage, il faudra prendre le commandement. Ce seront les trois premiers mois qui seront les plus durs; une fois cette étape fran-

chie, ça ira tout seul. Mais il se fait tard, il faut que je rentre. Je puis compter sur vous, pour samedi, neuf heures ?

Laure. — Je n'ose rien vous promettre.

Attendez un instant; Joseph va rentrer d'un moment à l'autre. Vous qui portez la culotte chez vous, vous arriverez peut-être à quelque chose ici ; parce que, si Joseph me refusait, il n'y aurait rien à faire. (A ce moment, Joseph fait son entrée dans le salon.)

Madeleine. — Quand on parle du loup!...

Joseph, avec un air sévère. — Vous parliezde moi?

Laure. — Je disais à madame Pitanchard que tu allais rentrer, qu'elle veuille bien t'attendre.

Joseph. — Je suis heureux, madame, très heureux que vous ayez consenti à m'attendre; malheureusement, vous voyez un homme de très mauvaise humeur !

Madeleine. — Tiens ! Pourquoi donc?

Joseph. — Ah ! ne m'en parlez pas, madame ! Vous ignorez tous les soucis et tous les tintouins' qu'on a dans le commerce. Votre mari est dans, l'administration, il a sa vie réglée comme du papier à musique. Il arrive le matin à son bureau à neuf heures, il en ressort à midi, il rentre à deux heures, il part à cinq heures, il ne fiche

rien de toute la sainte journée, et à la fin du mois les appointements rappliquent tout de même. Pour se distraire de temps en temps, il tarabuste un peu ses sous-ordres et le voilà dans la jubilation. Chez nous, c'est un souci continuel! Des clients qui ne payent pas ou qui ne commandent rien quand ils sont bonne paye, des employés qui vous volent, d'autres très honnêtes qui se moquent de vous ; des concurrents jaloux qui vendent de la camelote à des prix fantastiques de bon marché et qui arrivent à faire un tort considérable à ceux qui vendent de la bonne marchandise. Je n'en finirais pas s'il me fallait vous énumérer tous les arias que nous avons. Ainsi, tel que vous me voyez, j'ai eu aujourd'hui une journée bien remplie. (Se passant la main au-dessus des cheveux.) J'en ai jusque-là !

Madeleine. — Pour dissiper cela, ilfaudrait vous distraire.

Joseph. — Me distraire! Ah! bien, vous en avez de bonnes! Me distraire quand j'ai passé une journée comme celle d'aujourd'hui! Rien ne peut me distraire ; c'est à peine si je peux dormir un peu dans la nuit. Il serait bien malin celui qui pourrait me trouver une distraction pour l'instant! D'ailleurs, s'il avait le toupet de me la proposer, j'aurais vite fait de l'envoyer

promener. Je ne me sens pas d'humeur à folichonner.

Madeleine. — Alors... (Elle se lève.)

Laure. — Vous nous quittez?

Jeanne. — Gomme ça?

Madeleine. — Je reviendrai vous voir jeudi prochain, et j'espère alors trouver monsieur Boulardier en meilleure humeur.

Joseph. — C'est à souhaiter, madame, c'est à souhaiter! Mes compliments à monsieur votre mari, s'il vous plaît ?

Madeleine. — Je n'y manquerai pas.

Laure et Jeanne vont reconduire madame Pitanchard, pendant que Joseph s'installe près de la cheminée et déplie le Temps.

Une fois dans l'entrée :

Laure. — Pourquoi ne luiavez-vous pas dit deux mots de votre soirée ?

Jeanne. — Ça m'aurait fait tant plaisir !

Madeleine. — Vous êtes honne, vous ; avec un homme comme ça, il n'y a rien à faire. Vous aviez raison, je n'oserais pas m'y frotter.

Laure. — Je crois pourtant que vous pouvez compter sur nous.

Madeleine. — Vous lui en parlerez?

Laure. — Oui, je saurai choisir mon moment.

Jeanne. — Quand ça, ma petite mère chérie?

Laure. — Ça ne regarde pas les jeunes filles ! Madeleine. — Vous saurez cela quand vous serez mariée. A samedi?

Laure et Jeanne. — A samedi.

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