TABLEAU A SURPRISE
TIMOLEON LENFLÉ, homme marié et obèse, 51 ans. MÀRCUS PAPILLON, fluet célibataire, 27 ans. LE CONDUCTEUR.
L'omnibus qui mène du Panthéon à la place Courcelles vient de compléter son intérieur au bureau de la place Saint-Sulpice. A l'impériale, il reste tout juste une place à côté de Marcus, qui lit son journal très tranquillement. Timoléon, qui va à une cérémonie du côté du boulevard Péreire, courtcomme un dératé après l'omnibus, qui vient d'entrer au petit galop dans la rue du Vieux-Colombier. Après beaucoup de : Pstt! et d'appels désespérés poussés par Timoléon, le conducteur daigne s'apercevoir qu'un client le réclame. Il fait, avec son doigt, signe au malheureux coureur qu'il n'y a de la place qu'en l'air, et, soufflant comme un phoque, Lenflé fait savoir par un balancement de tête que cette place, bien que haut perchée, fera bien son affaire. Le conducteur tire son cordon ; l'omnibus a du mal à s'arrêter, les chevaux étant bien lancés ; le
cocher ronchonne. Timoléon prend son temps pour arriver au véhicule, surtout parce qu'il ne peut faire autrement.
Le conducteur, prenant Timoléon sous le bras. — Allons ! hop là !
Timoléon, avec quelques arrêts suspensifs. — Hop là ! ouf ! hop là ! Vous êtes bon, vous !
Le conducteur. — Il est vrai que quand on a d' la viande comme ça à traîner
Timoléon. — Dites donc ! Tâchez d'être poli !
Le conducteur. — Grimpez ! Faut pas rester comme ça sur la plate-forme, si un inspecteur passait....
Timoléon fait péniblement l'ascension de l'entresol. Comme il n'y a qu'une place, il a un mal de chien à la trouver. Il finit cependant par la découvrir et, tout en marchant sur les pieds des voyageurs, qui le rembarrent, il arrive à la place vacante et tombe comme une masse sur la banquette, entre une grosse marchande de poissons et Marcus, qui,' à côté de lui, a l'air d'un avorton.
Timoléon. — Pardon, monsieur !
Marcus. — Y a pas de mal !
Timoléon. — Si ce n'est pas honteux ! Cette compagnie des omnihus ! Regardez-moi ce matériel ! On est serré là-dessus comme dans une boite à sardines.
Marcus. — Heureusement que je n'en ai pas large.
Timoléon. — Oui, je fais compensation.
Pensez donc jeune homme, que je pèse deux cent douze !...
Marcus. — C'est respectable !
Timoléon. — Je ne sais pas si c'est une idée que je me fais, mais il me semble que votre figure ne m'est pas inconnue !
Marcus. — C'est probablement une idée que vous vous faites, j'ai une figure bien ordinaire, car moi je vous regarde bien et je ne vous reconnais pas.
Timoléon. — Vous savez, à Paris, on voit tant de monde dans une journée qu'on finit par s'embrouiller, surtout moi qui suis toujours dehors.
Marcus. — Vous êtes probablement dans les affaires !
Timoléon. — Heureusement pour moi je m'en suis retiré, car aujourd'hui elles vont bien mal à ce qu'il paraît ! Je vis de mes rentes et je suis toujours dehors ; c'est de mon naturel, je suis flâneur, j'adore être hors de chez moi.
Le conducteur. — Place plaît?
Timoléon, qui n'a pas entendit. — J'ai fait mon affaire en province et, depuis cinq ans, je suis venu habiter Paris avec ma femme qui en
avait une envie folle. Ça la change de Lons-le- Saulnier !
Le conducteur. — Ah çà ! oùs-qu'il est: 1' voyageur qu'a pas payé sa place? Qu'est-ce '• qu'est monté d'puis Saint-Sulpice ?
Timoléon. — Ah ! pardon, conducteur. (Il se] fouille péniblement et allonge ses trois sous.)
Le conducteur. — Vous avez donc juré de m' faire arriver en r'tard à Courcelles ? A fallu arrêter deux heures pour vous, et maint'nant vous m' faites poireauter en haut. (Il dégringole en grommelant.)
Timoléon. — Ces conducteurs sont d'un malhonnête avec le public î !
Marcus. — Ne m'en parlez pas !
Timoléon. — C'est drôle, plus je vous considère et plus il me semble que votre figure ne m'est pas inconnue, certainement j'ai dû déjà vous voir quelque part ?
Marcus. — Ça se peut, mais moi je ne me souviens pas.
Et l'omnibus déambule. Après la Croix-Rouge, il s'est arrêté rue du Bac, et il se dirige vers la rue de Belle chasse et la Chambre des députés.
Timoléon. — Est-ce joli ces boulevards ! Il n'y a qu'à Paris qu'on trouve des promenades aussi ravissantes. Allez donc chercher ça en province !
Marcus. — Aussi on n'y va pas !
Timoléon. — Ouand on a tâtécle ce malheureux Paris, on est empoigné; il nous prend et c'est fini, on y est pour jusqu'à la fin de ses jours. J'y laisserai sûrement mes os.
Marcus. — Oh ! mourir là ou ailleurs, ça revient au même.
Timoléon. — Non, pas du tout, je ne suis pas de votre avis ; quand on quitte cette vallée de larmes au milieu de cette population bruyante, on ne passe pas inaperçu, il y a un tas de gens qui se découvrent sur votre passage lors de votre dernier voyage, on fait attention à vous, ça flatte, vous savez !
Marcus. — Oh ! pour ce qu'on vaut à ce moment-là !
Timoléon. — Vous devez être un sceptique, vous, jeune homme ?
Marcus. — Quelquefois, à mes moments perdus. (Au coin du pont de la Concorde, Marcus se lève. Timoléon lui tend la main.)
Timoléon. — Au plaisir de vous revoir, jeune homme !
Marcus. — A l'avantage. (Il descend ; une fois en bas il se retourne.) Eh ! dis donc, Lenilé ! Maintenant ça me revient ! C'est l'an dernier que nous nous sommes rencontrés à l'hôtel du Chat qui pelote. J'étais au pieu avec ta femme
quand tu as fait constater le flagrant délit par le commissaire de police ! Au revoir î Embrasse Célestine de ma part !
Il se sauve. Timoléon fait une tête et les voyageurs s'esclaffent.