‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 72 sur 81 · TABLEAU DE CHARITE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE CHARITE

MADAME LA MARQUISE DE LA ROCHE-EN-BOIS, 40 ans.

MADAME ANAIS DU MONT-CENIS, 37 ans.

MADAME LA VICOMTESSE ALBERTINE DE GIF, 37 ans.

MADAME ODETTE DE LA HAUTE, 30 ans.

MADAME GILBERTE DE PRÉ-SALÉ, 26 ans.

IVAN DE LA TOUR DE NESLE, 35 ans.

Chez la marquise de la Roche-en-Bois, quatre heures du soir, dans le joli petit salon cerise et or de son hôtel de l'avenue de Messine. Les domestiques viennent de servir l'en-cas, très complet. Les dames sont assises en demi-cercle et, tout comme pour une conférence, une table est placée au centre du demi- cercle. Derrière cette table, se trouve Ivan, qui a devant lui une liasse formidable de papiers.

La marquise. — Nous ne serons plus dérangés maintenant. Monsieur de la Tour de Nesle, vous avez la parole.

GlLBERTE DE PRÉ-SALÉ. — NOUS VOUS éCOU-

tons religieusement.

Ivan. — Mesdames, permettez-moi, avant de vous donner lecture de mon rapport, de vous ren mercier de la confiance que vous m'avez témoignée en me désignant comme organisateur de la petite fête de charité que vous vouliez donner au profit des petites orphelines du quartier Mouffetard.

Madame du Mont-Cenis. — C'est nous monsieur de la Tour de Nesle, qui vous devons des remerciements.

La vicomtesse. — Vous vous êtes acquitté de vos fonctions avec un dévouement au-dessus de tous éloges.

Madame de la Haute. — Nous savions que nous pouvions compter sur votre zèle quand nous vous avons demandé votre concours.

La marquise. — D'ailleurs, ne vous trouvet-on pas toujours lorsqu'il s'agit d'une honne œuvre ?

Ivan. — En vérité, mesdames, je suis confus...

Gilberte de Pré-Salé. — En vous recommandant à ces dames, je savais hien ce que je faisais; je vous ai si souvent vu à l'œuvre.

Ivan. — Vous m'avez, je dois le reconnaître, joliment simplifié la tâche, car j'ai trouvé chez

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vous, mesdames, une telle bonne volonté, un tel dévouement...

La marquise. — J'ai bien chanté la cavatine des Huguenots?

Ivan. — Il n'y a pas une chanteuse à l'Opéra qui l'aurait chantée comme vous. Si Meyerbeer avait encore été cle ce monde, il vous aurait certainement envoyé un billet de félicitations.

Madame du Mont-Genis. — Gomment m'avez-vous trouvée dans le Passant?

Ivan. — Vous avez joué Sylvia comme Sylvia elle-même ; vous étiez courtisane jusqu'au bout des ongles.

Madame du Mont-Genis. — C'est l'avis de mon mari, et il s'y connaît.

Ivan. — Il est vrai que le Zanetto, qui vous donnait la réplique, l'adonnée avec un art vertigineux !

Gilberte de Pré-Salé. — Je vous remercie, monsieur de la Tour de Nesle.

Ivan. — Je vous dis le fond de ma pensée. Je regrette beaucoup que Goppée n'ait pas pu venir à la petite fête; il était au lit ce jour-là. Certainement il n'aurait pas voulu d'autre interprète que vous à la Comédie-Française quand on reprendra son petit chef-d'œuvre.

Madame de la Haute. — Comment avez-

vous trouvé mon exécution des pizzicato de Sylvia sur la harpe?

Ivan. — Divine! Tout simplement divine!

Sublime ! Idéale !

La vicomtesse. — Vous n'en direz probable-} ment pas autant de mon numéro ?

Ivan. — Je vous demande pardon, madamJ la vicomtesse, le public vous l'a joliment prouvé. Était-il satisfait, ce public ! C'était du délire! On vous a bissé Ta gueule ; on vous atrissé la Maladie de peau. C'était tout bonnement du grandi art. Ah ! si vous vouliez faire du concert ! ! !

La vicomtesse. — Mon mari ne me le permettrait pas.

Ivan. — Le vicomte est dans son tort ; il ne! prise probablement pas beaucoup la gloire?

La vicomtesse. — Sortez-le de la Bourse, dea courses ou de la politique, il n'y entend rien.

Ivan. — C'est malheureux!

La marquise. — Si vous nous lisiez votreJ rapport, monsieur de la Tour de Nesle? Je le vois volumineux et vous en aurez peut-être pour un bon bout de temps.

Gilberte de Pré-Salé. — Est-il nécessaire de nous lire tout ce rapport?

Madame du Mont-Cenis. — Il faut, pourlJ régularité des comptes, que nous en prenions] connaissance et que nous le contresignions.

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GlLBERTE DE PRÉ-SALÉ. — NOUS pouvons

avoir confiance en M. delà Tour de Nesle ; il n'a qu'à nous dire le total des recettes et des dépenses, et cela, je l'espère, nous suffira. S'il y a un bénéfice, c'est tout ce qu'il nous faut.

Ivan. — Soyez heureuses, mesdames, il yen a un.

La marquise. — Ali ! tant mieux ! Nous ne sommes pas en déficit?

Ivan. — Non.

La vicomtesse. — Notre dévouement aura servi à quelque chose.

Madame de la Haute. — Ces pauvres petites en avaient bien besoin; elles sont dans le dénûment le plus complet : c'est navrant à voir.

La marquise. — Alors, donnez-nous vos résultats et nous signerons votre rapport.

Toutes. — C'est cela!

Ivan, d'un ton solennel. — Le chiffre des recettes s'est élevé à la somme de trois mille onze francs !

Madame de la Haute. — C'est merveilleux !

La vicomtesse. — Étourdissant !

La marquise. — On ne pouvait pas mieux faire.

Ivan. — Nous avons dépassé le maximum.

Quant aux dépenses, elles ont été malheureusement très fortes.

Gilberte de Pré-Salé. — Il fallait le prévoir !

Madame du Mont-Cenis. — Et alors?

Ivan. — Nous avons dépensé deux mille neuf cent cinquante-neuf francs soixante-quinze centimes.

La marquise. — Ce qui nous donne encore comme bénéfice pour l'œuvre ?

Ivan. — Cinquante et un francs vingt-cinq centimes.

Madame du Mont-Genis. — Eh bien ! c'est assez joli, ce me semble!

La marquise. — Nous n'avons pas donné notre temps et notre talent en pure perte.

La vicomtesse. — Pensez donc que les orphelines auraient pu en être de leur poche !

Gilberte de Pré-Salé. — C'est un très joli résultat. Il est vrai que quand on a M. Ivan de la Tour de Nesle comme organisateur...

Ivan. — On ne perd jamais d'argent.

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