‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 73 sur 81 · ESQUISSE MATINALE · texte numérisé non relu

ESQUISSE MATINALE

MADAME CIREMOL, marchande de lait, 53 ans. MADAME FOUROCHOT, sage-femme, 49 ans.

AGATHE, bonne à tout faire, 22 ans.

Sous une porte cochère de la rue de Bretagne. Il est sept heures du matin. Madame Giremol surveille son petit étalage ; Agathe et madame Fourochot, chacune munie d'une boîte à lait, arrivent en même temps devant le magasin de la laitière.

Madame Ciremol. — Déjà d'bout, mam'selle Agathe?

Agathe. — Vous pourriez dire : encore, car je m'suis pas couchée.

Madame Ciremol. — Si vos patrons savaient ça !...

Agathe. — Je m' suis débinée de bonne heure. J'ai été me déshabiller et me passer de l'eau

sur la figure. G' qui fait qu'à six heures et demie j'ai eu l'air de descendre de mon sixième, comme d'habitude.

Madame Fourochot. — Vous avez découché ? Ça n'est pas bien, mam'selle Agathe !

Agathe. — J'ai été d'ia noce au fils Blondeau. Y a pas d' mal à ça. Si j'avais demandé la permission de la nuit à madame, elle me l'aurait refusée. J'ai mieux aimé la prendre sans lui demander.

Madame Fourochot. — Du moment qu' c'était pour aller à la noce, y a rien d'mal.

Madame Giremol. — Racontez-nous comment qu' ça s'est passé ?

Agathe. — Admirablement! J'en ai pas raté une. Aussi ce matin, j' sens pus mes pieds!

Madame Giremol. — Asseyez-vous un peu à ma place pour nous raconter ça !

Agathe. — C'est pas d' refus.

Madame Fourochot. — Vous étiez pas invitée, m'ame Giremol, à la noce au fils Blondeau?

Madame Giremol. — Non. D'abord, c'est pas de mon âge les noces, c'est pour la jeunesse. Et pis ensuite si i m'avaient invitée, j'y s'rais pas été; nous sommes à couteaux tirés avec les Blondeau.

Madame Fourochot. — Ah! j'savais pas!

Madame Ciremol. — Depuis l' jour où leur sale roquet est v'nu pisser dans une de mes boîtes. Que le lendemain, tout l'monde m'a fait beaucoup de reproches de mon lait. Ça aurait pu m' causer énormément d' désagréments. Heureusement que j' suis arrangeante avec ma clientèle. Ça m'a pas empêchée d'aller j 'ter un coup d'œil à l'église. Sans les vanter, la cérémonie religieuse était très bath ! Y avait un ténor qu'a chanté un morceau qui d'vait être au moins d'opéra.

Agathe. — C'était rien à côté du bal cle noce ! Ah ! quelle soirée ! Elle me restera dans ma vie comme une nuit féerique. On se s'rait cru dans un palais !

Madame Ciremol. — Racontez-nous ça?

Madame Fourochot. — Elle est jolie, la mariée ?

Madame Ciremol. — Elle est trop jolie!

C'est malheureux d'voir une belle fille comme ça, donnée à une tourte comme le fils Blondeau. Car vous savez! celui-là, i n'a rien d'bien séduisant; il est laid et pas malin. Il a bien une tète à l'être !

Agathe. — Et il le s'ra, j'vous en fiche mon billet. Si vous aviez vu cette nuit la jolie charcutière...

Madame Fouroghot. — A quelle heure qu'i sont partis ?

Agathe. — Elle, elle n'avait rien d1 pressé. Lui, avait l'air d'avoir du lait su l'feu. Il la talonnait tout l' temps pour caleter ; elle ne voulait pas. Y avait une espèce de petit cousin à elle qui la quittait pas d'une semelle et qu'avait l'air d'en pincer ferme. Sous prétexte qu'il était l' garçon d'honneur, i dansait toujours avec la mariée, pendant qu' sa demoiselle se morfondait. Y a certainement du louche là-dessous.

Madame Fourochot. — Où qu'ça s' passait, le b ait bazar ?

Agathe. — Loin d'ici, allez ! Aux Mille-Colonnes, rue de laGaîté, à Montparnasse.

Madame Giremol. — C'est un endroit chic!

Madame Fourochot. — Ca a dû leur coûter chaud, aux parents des jeunes époux!

Madame Ciremol. — Je m' suis laissé dire quel' père de Ta jeune fille était au sac, qu'il avait donné douze mille francs de dot, et qu'ils ont fait les frais d'ia noce à compte à demi, avec le père Blondeau.

Madame Fourochot. — Ça a une valeur, le fonds au père Blondeau !

Agathe. — Et en s' mariant, l'fils succède à son père.

Madame Ciremol. — Comme il est fils

unique, c'est un joli chopin qu'elle fait là, la jeune demoiselle !

Agathe. —Gomme chopin, c'est p't'être pas son début. Dans tous les cas, elle n'en restera pas là. Quand elle va trôner dans Y comptoir, elle saura aguicher le client, et on y verra plus souvent des hommes seuls que des femmes, dans c'te boutique-là.

Madame Ciremol, — Gomme clientèle, c'est meilleur, les hommes seuls. Ils ne marchandent jamais.

Madame Fourochot. — S'il n'y avait sur la terre que des hommes seuls, mon industrie s'rait bien vite dans r troisième dessous.

Agathe. — Cependant, quelquefois, il en faut des hommes !

Madame Fourochot. — Sans eux, je n'arriverais pas à joindre les deux bouts.

Madame Giremol. — Vous en reconnaissez l'utilité.

Agathe. — Enfin, pour en revenir à mes moutons, i sont partis seulement sur le coup de trois heures du matin. Et à l'heure où je vous parle, i doit y en avoir un d'moins sur la terre.

Madame Fourochot. —P't'être pas ; il est si godiche, le fils Blondeau !

Agathe. — Et puis moi, j'ai la conviction qu'elle l'avait pas attendu pour ça.

Madame Giremol. — Si c'était vrai, ça m'amuserait joliment. Des gens qui ont un si sale cabot !

Madame Fouroghot. — Alors, vous, mam'selle Agathe, vous êtes restée jusqu'à six heures?

Agathe. — Non, j'ai parti à quatre heures.

Madame Giremol. — Toute seule?

Agathe. — Vous êtes bien curieuse. Eh bien, non, j'suis pas partie toute seule. J'suis été avec Paul, le garçon de l'épicier.

Madame Giremol. — Paul !... J'connais pas.

Agathe. — Le grand blond, qu'est si ai-i mable et qui pèse si bien.

Madame Fouroghot. — J'vois ça d'ici. 0 qu' vous êtes allés ensemble ?

Agathe. — Il a tenu à me faire voir sa chan bre. Alors, j'y suis été.

Madame Giremol. — Et alors?...

Agathe. — Bédame ! Naturellement! Quan( on fait la noce, on la fait jusqu'au bout ; moi, j< n' connais qu'ça. Maintenant, donnez-moi dar( dare mon lit' de lait, parce que Monsieur aurail T toupet de m'engueuler, si son café au lait n' tait pas prêt à huit heures. J'ai des patrons qui sont exigeants !...

Madame Fouroghot. — Les maîtres son!

tous les mêmes ! Par la même occasion, voua

m' donnerez mes deux sousd' lait, m'ame Ciremol?

Madame Giremol. — Voilà, mes mignonnes!

Et bien servies, comme toujours.

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