NON
TABLEAU A SURPBISE
JEANNE TÉBEL, 24 ans.
MAXLMILIEN TÉBEL, 33 ans.
OCTAVE LEBLANC, cousin de Jeanne, 23 ans.
Le ménage Tébel est certainement un des plus unis et des plus heureux que je connaisse. Maximilien adore sa femme et Jeanne adore son mari. Lui ne la trompe jamais, elle est d'une fidélité exemplaire. Comme elle est vraiment très jolie, non pas de ces beautés froides, pures de lignes et qui provoquent l'admiration parce qu'elles en imposent, Jeanne est Parisienne, ce fut une véritable révolution dans la petite ville de Rambouillet, le jour où le nouveau notaire vint s'y installer. La jolie petite frimousse de lanotairesse troublait tous les jeunes gens et même les hommes d'un certain âge. Cependant, elle sut résister à toutes les attaques, et, depuis deux ans que le nouveau notaire fonctionne dans cette souspréfecture de Seine-et-Oise, les mauvaises langues en ont été pour leurs frais d'espionnage ; il n'y a rien à redire sur la conduite de madame Tébel. Octave Leblanc, un jeune cousin de province fraîchement dé-
barque comme premier clerc dans l'étude du mari de sa. cousine, ne se tient pas pour battu. 11 est tenace, el malgré les rebuffades, il profite un beau matin de l'ab-f sence de son patron pour s'introduire dans l'appartement de sa cousine. Jeanne est occupée à faire un tri dans se| dentelles.
Octave. — Je vous en prie, Jeanne, écoutez moi ?
Jeanne. — Encore vous, mon cousin, vous savez pourtant bien ce que je vous ai dit : Noni non et cent fois non ? Pourquoi continuez-vous? à nie poursuivre de vos assiduités ? Vous savez bien que vous perdez votre temps.
Octave. — C'est que je vous aime tant, ma cousine.
Jeanne. — C'est possible, mais moi je ne vous aime pas.
Octave. — Jamais vous ne seriez aimée comme par moi, car ce que j e professe pour vous, c'est une espèce de culte.
Jeanne. — Ah çà ! une bonne fois, voulezvous que nous parlions raison?
Octave. — Je le veux bien.
Jeanne. — Dans l'état d'exaltation où vous vous trouvez, je me demande même si c'est bien la peine de vous parler raison, vous ne comj prendrez sûrement pas.
Octave. — Si, ma Jeanne bien-aimée !
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Jeanne. — Vous le voyez, je ne vous ai encore rien dit et vous commencez par dire des bêtises ; je ne vous ai jamais autorisé à m'appeler votre Jeanne bien-aimée.
Octave. — Mais je dis ce que je pense !
Jeanne. — Et je vous défends de le penser. J'aime mon mari, mon cher cousin, vous le savez, Maximilien est l'homme que je mets audessus de tous les autres ; il en est peut-être de plus beaux, de plus séduisants, de plus désirables, mais pour d'autres que pour moi. Je me considère comme sa chose sacrée, je suis sa propriété et je ne le tromperai jamais, parce que je l'adore. Maintenant, faites bien attention à ceci, c'est que je commence à être lasse de vous désabuser continuellement, il faut que cela ait une fin; il nem'a pas plu jusqu'à ce jour de prévenir mon mari, mais je n'aurais qu'un mot à dire, et mon mari vous enverrait replanter vos choux chez vous. •
Octave. — Vous ne ferez pas cela, ma cousine, et vous m'écouterez.
Jeanne. — Non !
Octave. — Vous comprendrez que vous ne pouvez pas me laisser ainsi sans partager mon amour, vous sentirez que je suis sincère et que votre barbarie me tuera.
Jeanne. — Non !
Octave. — Vous verrez la différence qui existe entre votre mari et moi ; certes, je ne veux pas dire que mon cousin n'est pas un homme intelligent, mais j'ai la jeunesse, moi, un amouiï complètement pur qui n'a que vous commej objectif et la passion vous entraînera.
Jeanne. — Non !
Octave. — Nous irons loin d'ici cacher nos amours ; je ne sais pas où nous irons, mais nous irons loin. Personne ne pourra soupçonner notre! bonheur. Quoiqu'il arrive, vous me trouverez toujours sur vos pas et vous me céderez.
Jeanne. — Non !
Octave. — Puisqu'il en est ainsi, c'est ma mort que vous désirez ; vous serez satisfaite et avant qu'il soit peu vous verrez rouler à vos' pieds mon cadavre ensanglanté, car un de ces quatre matins je viendrai guetter votre sortie, ce sera terrible et mélodramatique, car c'est sous votre froid regard que je me ferai sauter la cer-^ velle.
Maximilien, qui sort de sa, bibliothèque oie il se trouvait depuis une heure. — Non ! non et cent fois non ! Ah ça ! vous n'entendez doncj pas que votre cousine vous le crie depuis une demi-heure ? Ça n'est certainement pas à Rambouillet que vous laisserez votre carcasse, ca vous allez me faire le plaisir de prendre vos
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cliques et vos claques et de regagner la maison de vos parents et ce, avant ce soir. Montez à votre chambre, bouclez votre valise, je vous attendrai ici et j'irai moi-même vous conduire à la gare. Quand vous en aurez séduit une autre que votre cousine et que vous en aurez fait votre femme légitime, je vous autoriserai à revenir nous voir ; d'ici là, la porte de notre maison vous sera consignée. J'ai la plus entière confiance en ma femme (Il l'embrasse.), mais elle a besoin d'être défendue contre les raseurs et franchement vous avez pendant trop longtemps accompli cette tâche en ma demeure ; cette pauvre Jeanne a besoin de repos. Allez, vous n'avez que le temps de préparer votre valise.
Octave, piteusement. — Bien, mon cousin !
Maximilien. — Si même, pour que les choses se passent dans les règles, vous le désirez absolument, je pourrais vous envoyer mes deux témoins, mais ils ne viendront que pour vous servir à la mairie, le jour où vous serez décidé à prendre femme.
Octave. — C'est inutile, mon cousin !
Maximilien. — Et vous allez partir la mort dans l'âme, car j'interdis formellement à ma femme cle vous donner le baiser des adieux.
Octave. — Vous êtes cruel !
Jeanne. — Il est juste !
Maximilien. — Ma femme, ma chère femme, tu es un ange !
Octave. — Ah ! vous n'avez jamais aimé !
Maximilien. — Je vous demande pardon, j'aime encore, mais je ne me fais pas supporter, moi, on me désire. Tâchez donc d'en faire autant blanc-bec !
Octave. — J'essayerai, mon cousin,