‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 75 sur 81 · TABLEAU CONFIDENTIEL · texte numérisé non relu

TABLEAU CONFIDENTIEL

LE DOCTEUR ABEL MOUTON, 38 ans.

ARMANDE DE ROSEVAL, 24 ans.

Le docteur Abel Mouton possède une très belle clientèle; son cabinet, situé rue du Colisée, voit défiler tous les mardis, jeudis et samedis, de deux à quatre, les femmes les plus élégantes et de la meilleure société parisienne. Mardi dernier, il venait de reconduire une jeune femme qui, pour un misérable bobo, était venue le consulter, lorsque le domestique introduisit dans son cabinet Armande de Roseval , femme très distinguée qu'Abel avait maintes fois rencontrée dans le monde.

Le docteur. — Entrez, madame ! Mais je ne me trompe pas : madame de Roseval !

Armande. — En personne.

Le docteur. — Asseyez-vous donc, chère madame, et dites-moi quel est le fâcheux accident auquel je dois l'honneur de votre visite. D'où souffrez-vous?

Ami an de. — De nulle part !

Le docteur. — Alors, tant mieux ! Vous venez sans doute me consulter pour un des vôtres ; est-ce que monsieur de Roseval... ?

Armande. — Il se porte comme un régiment de charmes ; non, ce n'est pas cela. J'ai toujours entendu dire qu'un médecin était comme un confesseur.

Le docteur. — Et c'est la vérité, madame.

Armande. — J'ai fort peu de religion et j'ai plus de confiance en vous qu'en la personne du curé de ma paroisse, que j'ai négligée depuis bien des mois.

Le docteur. — C'est un tout petit malheur !

Armande. — Donc, je viens vous consulter, mais j'espère que tout ce que je vous dirai ne sortira pas d'entre nous.

Le docteur. — Vous pouvez avoir en moi la plus grande confiance. (Litzp?*enanf les mains.) Chère Armande !

Armande. — Tiens ! vous vous souvenez de mon prénom ?

Le docteur. — Je l'ai trouvé peu commun et très joli; je l'ai retenu. Causez, je vous écoute.

Armande. — Je suis mariée depuis quatre ans.

Le docteur. — Déjà?

Armande. — Oui, le temps passe très vite. Or, avant mon mariage, j'avais entendu vanter par toutes mes amies et camarades les joies infinies du mariage et la satisfaction physique qui en découlait. C'est en vain que je l'ai cherchée, cette joie, dans les rapports conjugaux qu'il m'a été donné d'avoir avec mon mari pour lequel j'ai la plus grande sympathie.

Le docteur. — Tout cela est une affaire de tempérament.

Armande. — Je vous avoue que j'ai eu une certaine désillusion ; cependant, consciencieusement, j'ai rempli mes devoirs d'épouse; pendant trois ans j'ai été, je puis bien le dire, la femme la plus fidèle de Paris.

Le docteur. — Et maintenant vous trompez votre mari depuis un an ?

Armande. — Non, pas encore ; mais depuis un an j'hésite.

Le docteur. — Pourquoi?

Armande. — Vous allez me trouver ridicule... Enfin voilà. J.e suis assez bien de ma personne.

Le docteur. — J'allais vous le dire.

Armande. — Onme le répète sur tousles tons. J'ai une foule d'adorateurs, et depuis le lendemain de mes noces, il ne se passe pas un jour sans que quelque seigneur de ma cour ne me fasse une déclaration. J'aitoujours repoussé avec

dédain les avances qui m'étaient faites, mais, hélas ! le cœur est faible, et je sens que je vais tromper ce pauvre Edouard.

Le docteur. — Edouard, c'est votre mari?

Armande. — Oui, docteur !

Le docteur. — Pourquoi hésitez-vous?

Armande. — J'ai une certaine appréhension. Celui qui me fait battre le cœur, car j'ai le cœur qui bat, est un jeune homme beau, élégant, vif, le type le plus complet de l'homme distingué, un peu dans votre genre.

Le docteur, lui baisant la main. — Merci!

Armande. — Vrai ! Je ne veux pas vous dire son nom, vous ne le connaissez pas. t

Le docteur. — Je ne tiens pas à le savoir, j'envierais son bonheur !

Armande. — Or, certainement, il me plaît, mais je crains que les joies de l'adultère ne me donnent pas plus de satisfactions physiques que les rapports légitimes.

Le docteur. — C'est la seule raison qui vous empêche cle tromper ce pauvre Edouard, comme vous dites !

Armande. — C'est la seule.

Le docteur. — Vous avez bien fait de venir me consulter ; avec moi vous pourrez faire des comparaisons qui

Armande s'est prêtée à l'expérience avec une telle bonne volonté, qu'au bout d'une demi-heure, à demi pâmée elle murmure :

Armande. — Et tes clientes qui attendent?

Le docteur. — Oh ! celles-là peuvent attendre, elles sont vraiment malades; seulement, à l'avenir, tu viendras me consulter le matin, nous aurons plus de temps à nous.

Armande, en l'embrassant. — Oui, mon chéri !

Page 1