‹ Exposition de tableaux à la plumeChapitre 76 sur 81 · ÉTUDE TROUBLANTE · texte numérisé non relu

ÉTUDE TROUBLANTE

RAYMOND LAMBERTIN, 30 ans.

DOMINIQUE MONTAL, 32 ans.

Chez Dominique1, qui possède une jolie petite garçonnière dans la rue de Lubeck. Il est deux heures ; il fait un temps merveilleux. Dominique est en tenue d'intérieur. Il attend évidemment une visite, mais ce n'est certainement pas celle de son ami Raymond Lambertin, que le domestique vient d'introduire.

Dominique. — Toi?

Raymond, qui a le visage décomposé. — Oui, moi ; tu ne m'attendais pas ?

Dominique. — Tu es dans le vrai !

Raymond. — Tu vois un homme au désespoir !

Dominique. — Il y a au moins quinze jours que je ne t'ai vu ; que deviens-tu ?

Raymond. — Je dépéris à vue d'oeil ; tune me trouves pas maigri?

Dominique. — Si, un peu.

Raymond. — C'est l'amour qui me met dans cet état-là.

Dominique. — Tu en abuses?

Raymond. — Au contraire, je me dessèche pour une femme qui me repousse ; elle me rebute, elle ne veut pas de moi. Et moi qui blaguais les camarades autrefois, je suis obligé de convenir aujourd'hui qu'on peut mourir d'amour.

Dominique. — Pas à ton âge! Plus jeune, je ne dis pas le contraire, mais quand on a passé la trentaine, c'est très rare.

Raymond. — Je serai donc l'exception : j'ai eu trente ans avant-hier, et je sens que cela me tient à un tel point que je serai vaincu par Cupidon ; j'ai le cœur transpercé de part en part,

Dominique. — Pauvre ami !

Raymond. — Si encore c'était une vertu farouche, je comprendrais son insistance à me refuser; mais ça n'est pas cela du tout...

Dominique. — Écoute, mon vieux, tu me fais une peine inouïe, mais je vais te donner un bon conseil, un conseil d'ami ; je suis un copain, moi, tu le sais, et je passe pour ne pas être tout à fait un imbécile ; or, je puis te garantir que

mon conseil aura du bon. Une femme te repousse, il te faut immédiatement un antidote ; prends vite une autre femme, dix femmes, vingt femmes ; tu t'étourdiras, et au bout de quinze jours tu ne penseras plus à celle qui te torture le cœur, tu seras même le premier à rire de ta naïveté. Ce n'est plus à notre âge qu'il faut s'emballer sottement, sous peine de passer pour un ramolli.

Raymond. — Je ne demanderais pourtant qu'à lui prouver le contraire.

Dominique. — Alors, c'est dit, hein? Tu vas faire la fête?

Raymond. — Oui, si tu veux venir avec moi. Dominique. — Demain je ne dis pas, aujourd'hui c'est impossible. Dans un quart d'heure j'attends ici une belle fille qui est folle de moi.

Raymond. — Veinard!

Dominique. — Malgré mes trente-deux ans, hein, c'est joli?

Raymond. — Ça m' arriver a peut-être quand j'aurai ton âge. En attendant, comme je veux te laisser à tes amours, je ne suis pas un égoïste, moi, je neveux pas troubler le bonheur des autres... Je vais te laisser, mais avant tu vas me faire une promesse.

Dominique. — Quelle promesse?

Raymond. — Je veux que tu prennes l'engagement d'aller trouver demain celle que j'aime et lui faire de la morale.

Dominique. — S'il ne faut que cela pour t'ètre agréable? Tu peux compter sur moi.

Raymond. —Tu es gentil! C'est juré?

Dominique. — C'est juré !

Raymond. — Tu lui dépeindras ma triste situation, tu lui diras que je l'aime à en perdre la tète, et que si elle ne veut pas de moi, je ferai certainement une boulette.

Dominique. — Je lui dirai tout cela, mais, mon vieux lapin, tu oublies d'éclairer ta lanterne. Où demeure l'objet de ta flamme? Et comment s'intitule la noble demoiselle?

Raymond. — Tu vois, j'en perds complètement la boule! Elle demeure 56 bis, rue Juliette-Lambert, et elle se nomme. Léonide Lenoir.

Dominique. — Alors, mon vieux, il n'y arien

de fait !

Raymond, interdit. — Pourquoi?

Dominique. — Parce que c'est elle que j'attends !

Raymond, devenant subitement livide. — Infâme! Canaille! Voilà bien les amis! Tiens! je te méprise et je ne te reverrai de ma vie ! ! !

Il se sauve. Un quart d'heure après, Léonide était au-

près de Dominique. Huit jours après, ils étaient tous les trois ensemble dans une avant-scène des Bouffes-Parisiens. Ils étaient les meilleurs amis du monde et ils •avaient tous obtenu satisfaction.

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