TABLEAU A MUSIQUE
PROSPER BIDOUCHE, dessinateur géographe, 34 ans. CORALIE ROBERT, sa douce compagne, 26 ans.
Ils vivent très modestement, très simplement, dans un logement peu confortable, au troisième sur la cour, boulevard Edgar-Quinet. Lui travaille comme un nègre (je dis : comme un nègre, parce que l'on a pour habitude de se servir de cette locution ; les nègres sont généralement très paresseux). Son travail, très minutieux, il le fait chez lui, devant la fenêtre, qui donne sur des des jardins ; au printemps, les oiseaux égayent de leurs concerts le petit intérieur. Ce qui jette un froid, même par vingt-cinq degrés de chaleur, ce sont les concerts de Coralie. La pauvre fille a la déplorable habitude de chanter faux comme un jeton (encore une maudite locution que je me vois forcé d'employer, bien qu'il existe des jetons absolument vrais! —Enfin, passons!). Elle chante du matin au soir ; son galoubet ne rappelle que de très loin la voix de la Melba, et on peut être sûr qu'elle ne donnera jamais l'air exact. La seule chose qui soit juste, la voici... —à quoi bon vous le cacher? — :
c'est qu'elle chantera toujours le poème de la façon la plus scrupuleusement fidèle, aussi bête que ce poème puisse être. Oh ! ça, le poème, ça y est! Elle a une mémoire étonnante pour les paroles, absolument nulle pour la musique. Abrégeons ce préambule ! Il travaille devant sa fenêtre, elle repasse son linge sur la table au milieu de la pièce, et elle chante.
Coralie, sur un air faux :
Manon, voici le soleil !
C'est le printemps! C'est l'éveil!...
Prosper. — Écoute, ma petite Coralie, c'est très gentil les Stances à Manon, je ne dis pas le contraire, mais quand c'est toi qui les chantes, ça manque totalement de galbe.
Coralie. — T'es vraiment difficile, y a pourtant des gens qui trouvent que je chante bien.
Prosper. — Oui, ceux qui ne s'y connaissent pas.
Coralie. — Bien sûr que j'ai pas fait des études au Conservatoire !
Prosper. — Je n'avais jamais espéré un tel bonheur !
Silence ! — Il est rompu au bout de trois minutes.
Coralie, sur un air très faux :
Dans les sentiers remplis d'ivre. ..es. ..se
Allons ensemble à petits pas.
Je veux t'offrir, ô ma maître... es... se...