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TABLEAUX DE GENRE

Nous avons, dans le précédent chapitre, examiné et cité cent et quelques tableaux traitant l'histoire ancienne et moderne , religieuse et mythologique , symbolique et allégorique. Aujourd'hui nous abordons des compositions moins sérieuses, moins difticiles. Mais si le tableau de genre exige moins de style dans la forme, moins d'élévation dans la pensée , il demande plus de vérité, plus de sentiment, plus de finesse d'observation ; aussi est-ce le genre le plus goûté de la majorité du public qui visite les expositions des beaux-arts.

M. CSërAme, qui avait une si grande toile à l'Exposition universelle , n'a , au Salon de cette année, que des tableaux de chevalet ; mais l'un d'eux fait révolution , et suffirait au succès d'une exposition. Et cependant , le sujet est bien simple ; il est intitulé : Sortie du bal masqué (1159}* Deux jeunes gens, l'un sous le masque du pierrot^ l'autre sous

celui d'arlequin, se sont pris de querelle, sans doute pour une futilité. Ils se sont rendus dans une avenue du Bois de Boulogne où, à la pâle clarté du crépuscule du matki , ils se sont battus au fleuret , et le pierrot, touché en plmne poitrine, tombe mortellement blessé dans les bras de seç témoins, également déguisés, qui retendent sur le sol couvert de neige et examinent avec inquiétude l'état de la blessure. L'arlequin, entraîné par son témoin, rejoint un fiacre qui attend et que Ton aperçoit à travers le brouillard. Dire Tirapression que produit cette scène si simple, si vraie, serait impossible. Il faut voir ce tableau où l'artiste a mis tout son talent de peintre et de dessinateur.

La Prière chez un chef Arnaute (11 58) du même peintre, est d'un caractère plus grave, plus solennel et pourtant d'une grande simplicité. Des vieillards, des jeunes gens, des enfants sont rangés sur une même ligne, debout sur une natte, ayant devant eux leurs babouches qu'ils ont quittées ; ils tiennent les bras levés et prient. Il faut le talent de M. Gérôme pour savoir intéresser à si peu de frais ; mais tout est si vrai, tout est si bien rendu, qu'on aime à s'arrêter devant cette petite toile comme devant celles, non moins bien peintes, qu'il a encore exposées : les Recrues égyptiennes traversant le dé' sert (1157) et Piffèrari (1163).

M. Horace Temet a aussi un petit tableau qui impressionne beaucoup , mais d'une manière touchante : c'est le Zouave trappiste (2634). Un zouave couvert de la robe de trappiste, la tête nue et rasée,

est agenouillé près d*une croix placée sur une fosse nouvellement fermée ; il incline son front à peine cicatrisé et prie dans le plus profond recueillement, tandis qu'au loin , appuyé sur la barrière de rentrée du cinaetière, un frère d'armes» un zouave, le considère avec attendrissement. Celte petite scène si bien peinte n'est pas de l'invention de M. Horace Yemet; c'est un fait historique qu'on racontait ainsi : « Il y a quelques années, un soldat se présenta ausupérieur de la maison des trappistes deStaouéli. Il déclara qu'il faisait partie d'un régiment de zouaves , et qu'il avait , depuis trois jours , droit à son congé. Il ajouta qu'ayant été grièvement blessé à la tête dans une affaire meurtrière, il s'était trouvé, pendant plusieurs jours, entre la vie et la mort, et que, dans cette extrémité, il avait fait vœu, s'il revenait à la santé, de se consacrer désormais à Dieu. Le supérieur le reçut avec bonté, l'engagea à repasser dans quelques jours, et prit sur lui, auprès de ses chefs, les renseignements les plus circonstanciés et.excellents à tous égards. Le zouave revint k jour dit ; le supérieur l'interrogea longuement, lui demanda s'il avait une vocation bien réelle, s'il était prêt à souffrir toutes les privations, résigné à subir, sans se plaindre, toutes les épreuves, même les plus cruelles, n'ayant de confiance qu'on Dieu pour le juger. Le soldat répondit aflSrmativement. » Le lendemain matin, le supérieur rassembla toute la communauté dans la chapelle, et adressa ces paroles aux religieux réunis : « Frères, un nouveau venu nous demande à entrer parmi nous.

C'est un soldat indigne de ce nom ; il a toujours été

noté pour sa mauvaise conduite et son manque de courage. II sollicite dans cette maison un asile où il puisse réparer au sein de Dieu les erreurs de sa vie. Que chacun de vous réfléchisse, et que demain, à pareille heure, il nous fasse connaître le résultat de ses méditations. »

» Pendant ce discours, l'étranger, agenouillé sur les dalles de la chapelle, priait Dieu avec ferveur. Quelques larmes, qu'il ne pouvait retenir, s'échappaient de ses yeux, et il passait, comme par un mouvement convulsif et involontaire , la main droite sur une large plaie, à peine cicatrisée, qu'on voyait à son front. Il resta en prières pendant la journée et une partie de la nuit. Lorsque le jour parut, les religieux se réunirent de nouveau dans la chapelle. Le supérieur, comme la veille, prit la parole et leur adressa l'allocution suivante : « Mes frères, vous avez devant vous non seulement le plus brave, le plus digne des soldats , portant au front une noble cicatrice, mais encore le plus résigné, le plus humble, le plus vertueux des chrétiens. Hier, pour le soumettre à une dure épreuve, la plu& injuste des accusations a été portée contre lui ; il a tout souffert, tout enduré, mettant sa confiance en Dieu seul, et attendant de lui une réparation méritée. Il vous a donfté ainsi, dès le premier jour de sa présence parmi nous , un exemple unique des grandes vertus chrétiennes nécessaires à la vie monastique. Désormais , le nouveau frère que le ciel nous envoie marchera à la tête de la communauté pour nous servir d'exemple. »

)) Le zouave trappiste vécut quatre années encore.

pendant lesquelles il édifia la comoouQattté par sa piété profonde. Un jour, la plaie qu*il avait à la tète se rouvrity et au bout da quelque temps il vit la mort s'approcher de lui avec le même courage quMI avait mis autrefois à la txraver sur les champs de bataille. »

M. Horace Vernet fait en ce moment, comme pendant au Zouave trappiste de l'exposition actuelle, le zouave à la chapelle» s'entendant accuser de lâcheté par le supérieur en présence de la communauté rassemblée.

M. Crlaixe est un esprit satyrique et philosophique; toutes ses compositions portent en elles un enseignement. Dans son tableau intitulé: les Amours à l'encan (1203), il nous montre Tespèce humaine sous ses différents types, à tous les âges et de tous rangs, achetant des amours à la criée. M. Glalze est un agréable coloriste ; les amours sont charmants et quelques-unes des jeunes femmes sont fort jolies. — Le second tableau de cet arliste a pour titre : Devant la porte d* un changeur (1203). Ici, ce ne sont plus des personnages de l'antiquité qui sont en scène ; ce sont de pauvres gens , une malheureuse mère et ses enfants en guenilles , grelottant de froid, qui, le soir, regarde avec convoitise, à travers^ la vitrine éclairée d'un changeur, un étranger qui offre du papier pour de l'or. Cette scène, qui se présente chaque jour sous nos pas dans les rues de Paris, a été rendue avec wie grande vérité par M. Glaize.

M. Hamon a exposé une série de charmantes et naïves compositions; ce sont : Ricochet : enseigna ment mutuel (1294>); — Boutique à quatre sous (1295) ; — Papillon enchaîné (1296) ; — Cantharide esclav^e (4297) ; — Saison des Papillons (1298) ; — Jewne Fille arrosant des fleurs (1299) ; — Femme auxhouquets (1300); — Décideuses (1301). Toutes ces petites figures sont ravissantes de naïveté, de finesse de dessin et de coloris ; mais partout c'est la môme tête, tête de convention qui, par ce motif, manque de caractère et d'originalité. M. Hamon ignore-t-il que le public se lasse des meilleures choses, et que, cette année, en revoyant encore sa petite fil]e des expositions précédentes, il s'est écrié : « Encore I » Nous reconnaissons assez de talent à M. Htimon pour être convaincu qu'il saura trouver une variante même dans le néo-grec, en admettant qu'il ne puisse quitter ce genre.

M. ^obbë^DaTaly pour peindre son tableau :

le Rêve, effet de brume, s'est inspiré de ces deux vers d'André Chénier :

« De légères beautés, troape agile er dansante,

« Ta sais, ta sais, ma mère, aax bords de TËrymanthe. >

Cette composition est gracieuse, poétique; la couleur est suave, les tors de femmes sont bien dessinés et largement touchés. C'est de la grande peinture dans un petit cadre.

M. IHelssoniiler semble vouloir grandir ses toiles, tandis que ses singes, ses iniitateurs, s'in-

génuent à faire de la peinture microscopique. Plusieurs des huit tableaux exposés ont une dimension plus grande que celle des toiles ordinaires de ce peintre et n'en réunissent pas moins toutes les qualités de ce maître : pureté de dessin, esprit d'observation , vérité des détails, finesse d'exécution, transparence et vigueur de coloris. La Confidence (1883), le plus grand des huit, est un véritable chef-d'œuvre de sentiment et d'exécution. Le Pemtre (1884) , est une peinture d'un effet de lumière on ne peut plus Hche de tous, de même que l'Amateur de tableaux chez un peintre (1887), V Attente tl886), Un Homme à la fenêtre (1888) et le Portrait ô!A lexandre Batta (1890) . Quant aux deux tableaux : Un Homme en armure (1885) et Jeune Homme du temps de ia lUgenee (1889), ce sont deux figures d'étude peintes avec toute la délicatesse de pinceau que M. Meissonnier possède seul.

M. CbeTet est un des imitateurs de H. Meissonnier qui en approche le plus ; mais son coloris est froid et sa touche est sèche à force de vouloir être fine. Ses quatre tableaux sont encore plus petits que ceux du peintre précédent; ce sont de vraies miniatures. Celui qui représente la vue intérieure d*Un Estaminet en 1857 (502) offrait de grandes difficultés d'exécution heureusement surmontées. Cependant, nous lui préférons, ainsi qu'à la Partie de domiinos (504.), le jeune Homme lisant (505) et l'Étude (503), d'un modelé plus large et d'une couleur plus vraie, ^lus solide.

M. BellftQgé a rendu, avec le sentiment simple

de la vérité, une scène touchante qu'il intitule : Dernières volontés (iW). C'est un officier des zouaves qui est blessé mortellement et qui remet sa troix à un de ses soldats qui reçoit ses adieux et ses dernières instructions pendant que le combat conftînue autour d*eux. Ces deux types militaires sont peints de main de maître.

H. BenouTiUe, dont nous avons déjà parié, a traduit, avec un sentiment délicat, la touchante fable des Deux Pigeons (166] de La Fontaine. C'est le meilleur tableau de cet arii&te , qui y a .mis une verve et une puissance da coule^ur qu^on ne re* trouve pas dans ses autres peijuiiires.

tf . ^ioH-^mwitmaBA aussi us peintre de aentimeoi et 4e verve dans son taUeau ; £» Viaiiqme (891). Mal^é um ieiilf)ét6JtffiBeiiae9. malgré la plu^e qui tombe à torrent^ nn.prâtire fetetoa, reii^éta du surplis et de Tétole, a pris le ciboire,, et va^ par des cheniins impraticables,, porter .le viatique h un mourant. Deux jeunes paysans Xs iprécèdant.portant les fanaux, et le sacristain agite la somietta. Derrière le prêtre, des femmes suiveat épLorées, et tous pressent la marche en priant pour r^agonisant. Cette composition est empreinte d'un \caractère religieux qui impressionne et attache. Ce tableau est un de ceux qui auront le plus de succès; nous le préférons 9i}i Mroit de passage Ifi9Si dunoLéfue peintre-

M. WlUem» lient à l^éenieHamunde par la finesse <fa\\\ met dans l^fdétails de ses peitiles com -

positions et surtout par le soin qu'il apporte à rimîtatipn des étoffes. Ces qualités sont plus saisissantes daps les AdHeuan [2693], Is Choix de la Nuance (2692), que dans ses deux autres tableaux: La Visite (2690), et Ty étaisl (2691).

Sf . Knfliaii, de Técole de Dusseldorf, est un coloriste des plus remarquables. Son Contoî faTièbre {Ï^Wl^ est ravissant de couleur et de vérité comme sentiment qt comme dessin. Mais c'est dans les Petits Fourrageurs (14.81), que ce peintre a prodigué les richesses de sa palette.

M. Blard , que nous avons cité aux peintures historiques, a envoyé six de ses plus spirituelles charges : Le Mal de Mer, ûu bal, à bord d'une corvette anglaise (212), Arrivée en France (213), Arrivée en Angleterre (^ik), Fête villageoise (215), les Buveurs d^eœu (216), et la Sttisie mobilière (217). U Mal de Mer, au bal, est une scène à faire pâmer de rire, et comme M. Biard sait seul les peindre. V Arrivée en Angleterre est aussi une composition très plaisante; mais c'est dans^ la Fête vilktgeoise que l'artiste a accumulé charge sur charge, et les types les plus drôles.

M. Breton a exposé une des bonnes toiles du Salon : ta Bénédiction des blés en Argots (381). C'est une procession religieuse à travers des champs de blés magnifiques. Cette composition semble avoir été saisie par le daguerréotype, tant elle est simple ^* vraiei Bien que l'effet de lumière soit très vigou-

reux, les ombres portées ont de la transparence» et contribuent à Tharmonie générale de la couleur au lieu d'y nuire, comme cela a lieu lorsque les ombres d'un tableau sont d'un ton lourd et noir.

M. Hébert nous représente les Fienarolles de San-Angelo vendant du foin à Ventrée de la ville de San-Germano (1317). Cette petite toile est d'un effet charmant, et, pour quiconque connaît Tltalie, elle a surtout le charme de la couleur locale. Nous voudrions pourtaat un dessin plus accusé, plus arrêté, et plus de fermeté dans Texécution qui est généralement floue.

M. HiUeiMacliier n'a pas ce défaut dans les Écoliers de Salamanque (1355), lisant sur une pierre tumulaire ces paroles castillanes : a Ici est renfermée Tâme du licenciée Pierre Garcias. )> Le plus jeune des écoliers, vif et étourdi, rit. bien de cette épitaphe, tandis que son compagnon, .plus judicieux, reste agenouillé et réfléchi. Cette composition est largement peinte et les figures bien dessinées.

M. Ijacoste traduit avec intelligence cet Épisode du dernier des Mohicans{ik9&), «La timide et blonde Alice et Tintrépide Cora, escortées par le major Hedwart Duncan et David la Gamme, professeur de chant religieux des recrues, vont rejoindre leur père, le colonel Munco. Egarés à dessein par leur guide, rindien Magna, qui cherchait à les livrer aux Mingos, les voyaf;i;eurs rencontrent heureusement

l'éçlaîreur anglais, la Longae*Carabine, et les deux Mûbîcans, Chingachgook et son fils Uncas, qui se dévouent pour les soustraire à la fureur de leurs féroces et sauvages ennemis, les Peaux-Rouges. Dans une situation des plus critiques, au milieu des forêts impénétrables, les fugitifs , poursuivis avec acharnement, s'embarquent à la hâte dans un canot que le courageux éclaireur dirige à travers des rapides dangereux, vers une grotte qui leur servira de refuge. î> —Les sentiments diveris qui animent tous les personnages groupés dans cette barque, sont bien exprimés et n'ont rien d'exagérés. Les types sont jolis et vrais.

M. Iiandelle a deux charmants petits tableaux : la Messe à Béast (IS&O) , et les Vanemes de Béast (Basses-Pyrénées). Ce dernier est d'une couleur délicieuse ; la vaneuso est jolie et gracieuse. Le premier se distingue par une grande naïveté et une grande finesse de dessin. Deux autres jolies petites toiles de cet artiste appartiennent à M. A. Fould; ce sont : Une Jeune Fille finlandaise (1554) et Une Femme arménienne {1555). .

M. Roelin, peintre gracieux et spirituel dont nous avons eu souvent à louer les œuvres qui on figuré à nos Expositions, nous offre, cette année, trois compositions : V Amateur de tableatM^ (2299), l'ApprenH magister (2300) , V Apprenti ménétrier (2301). Les deux dernières sont fort piquantes; elles sont peintes avec le fini que M. Ro^n met dans ses ouvrages.

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