ÉCOLE DE LA LOIKE. JEAN FOLQLET ET SES ÉLEVÉS
SI l'àmc chaude et mobile, passionnée, familière ou tragique, de hi France méi'idionale éclatait (huis les salles d'Avignon et d'Aix, ràmc plus discrète et réfléchie, l'àmc douce et tempérée, de la France centrale se révélait dans les salles de Tours et de Moulins. Ici s'arrêtait le plus volontiers et s'attardait notre publie, car c'est ici qu'il trouvait ce qui correspond le mieux à ses habitudes et ses goûts : une science, line et profonde, émue et bienveillante, de la physionomie humaine, avec un sentiment, net et franc, de la grâce délicate dans les êtres faibles, la femme et l'enfant, autant que de la virilité intelligente dans les hommes. C'était pnur lui. encore, une grande jciie de n'y point éparpiller des admirations anonymes et d'y reconnaître, dans la plupart des onivres recueillies, la marque indiscutable de deux maîtres supérieurs dominant tout leur entourage. L'un de ces maîtres est Jean Fouquet (Ii20'?f vers i48:V), de Tours, triomphalement rentré dans la gloire depuis l'acquisition de ses miniatures par le duc d'Aumale. L'autre, hier encore oublié, un peu postérieur, travaillant de 1480 à lo^O environ, n'a point jusqu'ici révélé son nom; on se contente de l'appeler, provisoirement, le « Maître des Bourbons » ou le « Maître de Moulins ».
On a beaucoup écrit sur Jean Fouquet. Il est inutile de rappeler à nos lecteurs les découvertes les plus récentes faites à son sujet par -MM. Bouchot, Paul Durrieu, Paul Leprieur, etc. Néanmoins, il reste encore beaucoup à Iniuver sur lui et son école. A quelle époque et par qui s'est formé, dans la peinture, cet aimable et clair génie de la Loire? Dès le xm'' et le xiv" siècle, nous l'avons vu, il y a de bons peintres à Orléans. Au xv" siècle, on en trouve aussi à Blois, Tours, Angers, et, parmi eux, des artistes étrangers, italiens ou septentrionaux. Comme les grandes cours, royale à Paris, pontificale à Avignon, ducale à Dijon, les petites cours de Charles d'Orléans, comte d'Asti, à Blois, et de René, roi de Xaples, à Angers, sont cosmopolites. Piètre André est le favori de Charles, Coppin Deift celui de René. A Tours, en 1 129, c'est un Écossais, James Pol-
wer, qui peint l'étendard de Jeanne d'Arc, et lui fait, probablement, ce portrait que ses juges iniques lui reprochèrent comme un acte d"idolàtrie. Or, nous le savons, Tadmirablc tille, aussi intelligente des arts que de tout le reste, aimait les belles étoiles, les belles armures, les belles orfèvreries, les belles images, et, sur sa route, elle s'adressa toujours aux bons faiseurs. A Tours, depuis des siècles, llorissait, d'ailleurs, une école de miniaturistes autour de la riche librairie de Marmoutiers. Au commencement du xv'' siècle, on y trouve, par douzaines, des décorateurs, des verriers, des tapissiers, des brodeurs, des sculpteurs, des peintres achalandés. Lequel de ces bons ouvriers instruisit Jean Fouquet? Nous l'ignorons; nous ne savons pas même ce dont le jeune Tourangeau était capable avant son séjour en Italie, entre liiT et 1450 environ.
A partir de ce moment on suit à peu près sa carrière, fort paisible, autant qu'il semble, comme peintre royal, dans sa ville natale, par une série d'œuvres retrouvées, série d'ailleurs fort incomplète. Néanmoins, avec quelle impatience nous attendions la réunion de ces trop rares peintures, jusqu'à présent dispersées entre Paris, Berlin, Anvers, Vienne! Quel serait le résultat de cette épreuve comparative? Fouquet allait-il nous apparaître, dans les grandes figures, dans la peinture d'histoire, aussi personnel, aussi novateur que dans ses minialiires? Justifierait-il, décidément, comme portraitiste, la renommée exceptionnelle dont il avait joui de son temps, et même au siècle suivant, en Italie autant qu'en France?
Sur le premier point, il faut l'avouer, nous sommes encore mal éclairés. Le seul retable exécuté, probablement, dans l'atelier de Fouquet, n'en est sorti que deux ans après sa mort, soit achevé, sur une ébauche, soit même complètement peint, d'après ses esquisses, par des élèves. On ne peut donc s'étonner de trouver dans le triptyque de l'église Sainl-Auloiue à Loches des pesanteurs ou des mollesses de facture qui ne lui sont point coutumières. On y peut, d'ailleurs, reconnaître, notamment dans le volet de gauche, le Po?tement de Croix, à certaines façons relâchées d'amplifier et d'arrondir les formes, à la bonhomie un peu banale des types placides dont il ne se départira guère, autant qu'à l'aspect terni et comme poussiéreux des colorations hésitantes, la technique, déjà très personnelle, de Bourdichon; car les mêmes caractères reparaîtront dans les miniatures du livre d'Heures d'Aune de Bretaane, son œuvre la plus sûrement authentique, dans celles qu'a reconnues, [lar analogie,
M. Mâle à la Bibliothèque Nationale, et celles qui sont exposées ici : Les Quatre États de l'Homme : le Sauvage, le Pauvre, l'Artisan, le Riche (coll. Jean Masson), toutes bien postérieures, de lîiOO à ISiO environ. Les deux autres panneaux, le Crucifiement et la Mise au tombeau, semblent exécutés, au moins en partie, par d'autres élèves, moins émancipés que Bourdichon, mais plus fidèles au style, serré et précis, de leur commun maître, peut-être ses propres fils. Là, le groupe des Saintes Femmes autour de la Vierge évanouie au pied de
SAINTE .MAKI. VE BIT E DANS IX P A Y S A fi E , M I M A ï l U E PAU JEAN FOiriLET PROVENANT DES 11 El' Il ES d'ÉTIEN.XE CHEVALIER
(Must'c du Louvre.)
la croix et les trois suppliciés, ici les mêmes femmes el le dona- Icur derrière le lieau cadavre du Glirist, sont Lien proches, par le style et le sentiment, des meilleures miniatures de Chantilly. Dans les trois panneaux, d'ailleurs, les compositions mouvementées se groupent, sur les fonds de paysage, avec cette aisance vivante qui est la marque du maître, et si l'on compare les nus, par exemple, avec ceux du diptyque de ^Nlelun ou du livre d'Heures, on y constatera les progrès faits, après lui, par son entourage même, dans l'exactitude plastique.
On ne saurait vraiment juger de la science que put apporter
Gazette des Beaux-