XIV' SIÈCLE
iCoUection de M. Doistau, Paris.)
gination plasticiue de ces couleurs de légendes. La [jlupaii sans doute, comme Villard, voyageurs et cosmopolites, admiraient l'anliquilé, soit gréco-romaine, soit liyzanline, aussi naïvement que la nature et la réalité. Dans le carnet que nous a laissé l'architecte picard, souvenir de ses voyages en France, en Allemagne et en Hongrie, il y a tel croquis d'après le vil', telle esquisse pour une sculpture 011 une peinture qu'on pourrait déjà mettre en parallèle avec les dessins les plus vigoureux ou les plus souples du xv" siècle. C'est un art complet, vivant, à la fois très franchement national et très généreusement humain, l'idéal, déjà presque réalisé, de l'art français tel que le comprendroni plus lard ,lean Fouquet et Poussin, Ingres et Delacroix, et. autour d'eux, les plus grands peintres de notre pays.
IiIVEliSlTÉ DICS KCOLES AUX X 1 V" ET X V"" SIÈCLES
Di it ANT tout le xn"" siècle, le Paris, prospère et glorieux, de Dhili[)pe-Augusle et de saint Louis, le « Paris sans per», restera, sous leurs successeurs, jusqu'à Cluiries VI. le centre de vie intellectuelle et mondaine le plus luilianl de l'Europe. Centre d'allraction 011 se pressent les étrangers, centre d'expansion d'oii ra\ onnentnotre lillérature et nos arts ! Les Flandres, l'Italie, l'Allemagne y ont, en résidence, des princes, des marchands, des étudiants, des artistes. En revanche. la France ne cesse de leur (Mivoyer les siens, et, depuis Etienne de Bonneuil, qui. en 1287, va hàlir la cathédrale d'Upsal, jusqu'à ,lean Mignot (jue Giovanni Galeazzo appelle en 1398 à Milan, pour la construction du Dôme, tous deux maîtres d'tfuvres royaux et de la Ville de Paris, le nomhre sera grand encore il'areliitectes, de sculpteurs, de verriers, d'enlumineurs, de tapissiers, de brodeurs, qui continueront d'exporter les traditions fécondes créées par notre xin*" siècle. Cette ardeur aux éludes et aux plaisirs, à travers les désastres, les émeutes, les épidémies, semblera même, depuis les désastres de Crécy et de Poitiers, comme surexcitée et aiïolée par les malheurs du pays, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, ou, du moins, se ralentisse, pour un temps, de lilO à 1 i.'JO environ, durant les grandes misères de la folie royale, des discordes intérieures, de l'occupation anglaise, du dépeuplement, de l'isolement. de l'abandon. L'activité de nos artistes se sera alors réfugiée et concentrée, d'abord (1381-1419) dans les provinces réunies sous la main de
Philippe le Hardi cl ilc .Ican sans l'oiir, les Bourgognes et les Flandres : c'est l'école franco-llamande. Elle passera, de là, en suivant les étapes de la royauté nomaile, à Bourges, Tours, Anilioise, Blois : c'est l'école de la Loire (1422-1521). ParallMemenI, durant cette période, conlinm idiil à prospérer, dans les régions méridionales, autour d'Avignon, ville ecclésiastique, neutre et libre, de refuge, de luxe et de paix, des ateliers nombreux dont quel(|ues-uns l'onctionnent depuis l'installation des l'apcs f 1M()!I) : c'est l'écide du Midi (Comtat, Lyonnais, Languedoc, Provence). Dans la dernière moitié du xv*" siècle, tous ces centres divers, où se mêlent, en des proportions changeantes, les traditions locales, italiennes et llamandes, se trouveront reliés par l'action personnelle du roi llené, comte d'Anjou, de Provence, roi de Napics, promenant ses aventures et ses artistes de Bourgogne en Italie, de Naples à Angers, d'Angers à Aix et vice versa (1417-1480), puis sous la protection des princes de Bourbon, alliés aux maisons de France et de .Mantoue (1474-1.')03) : la dernière floraison de cette culture éparpillée et voyageuse sera l'école de Moulins, dérivée à la l'ois des écoles de la Loire et des écoles ultrcmiontaines de la Haute-Italie et de Toscane.
Par toutes ces écoles, le génie national, impressionnable et mobile, se développe, sous des excitations diverses et variables, suivant les lois essentielles de son atavisme compliqué, dans une direction générale, constante, nette et franche, facile à reconnaître. Très fidèle à ses tendances naturelles comme à ses habitudes antérieures, mais, en même temps, naïvement ouvert aux admirations contemporaines, il ne cesse, même en ces rudes époques, de vivre au dehors autant qu'en lui-même, ainsi qu'il fera toujours. L'isolement absolu, qui est la mort des peuples comme celle des individus, la mort des arts comme celle de la pensée, lui répugne plus qu'à tout autre. Ce n'est donc point dans l'ignorance ou dans le mépris des grandes manifestations des Flandres et d'Italie qu'il cherchera et réalisera sa propre originalité; c'est, au contraire, par une intelligence, constamment éveillée, des exemples et des conseils qu'il en peut et veut recevoir, dans l'adaptation spontanée, libre, hardie, vivante, communicative, qu'il en saura faire aux traditions et aux exigences de son propre tempérament. L'Exposition dite des Primitifs a bien mis, nous le croyons, ces deux faits en lumière : d'une part, nos peintres, non plus (|ue nos autres artistes, n'ont jamais perdu contact, un contact de curiosité ardente et de sympathie féconde, avec leurs confrères des autres races: d'autre part, aux xiv''
et XV'' siècles, ils ne se sont jamais servilement agenonillés, dans une extase exclusive et irréfléchie, devant des idoles étrangères, ils n'ont jamais encore sacriiié à des formules exotiques, d'ateliers ou de modes, ni leur insatiable liesoin de clarté, d'harmonie, d'unité, de vie, d'esprit, de sincérité, significatives et expressives dans la conception, ni leurs habitudes de simplicité, d'exactitude, de justesse attentive et discrète dans l'exécution. Cette émulation, inévitable et heureuse, n'a été pour eux, au contraire, que l'occasion d'affirmer, avec plus de conviction modeste, la sincérité loyale de leur amour pour la nature et pour la vérité.
XIV'' SIF.CLF. : ÉCOUC ru: TAUIS. I,E PÛBTRAII' Dl ROI JEAN
SI 1! t'affiche de l'Exposition dessinée par M. Gorguet, aux pieds de la noble dame leur protectrice, le premier nom des vieux peintres qui se présentait était celui d'Kticnue d'Auxerre.Cenom, tout d'abord, éveille le souvenir des bas-reliefs, si mutilés, mais si charmants, de VHistoire de Dari/l aux soubassements de la cathédrale d'vVuxerre, oîi l'élégante souplesse des figures annonce, un siècle d'avance, Lorenzo Ghiberti. Sculpteur et peintre, serait-ce le même? En ce cas, quelle tristesse de n'avoir plus rien de son pinceau! Perte d'autant plus fâcheuse qu'on y aurait vu en quoi Etienne différait ou se rapprochait de son illustre contemporain, le grand Giotto, avec lequel lise rencontra à lionie en 1298. C'est l'année où Etienne y fut envoyé par le roi lMiili|i|)e le Bel, en lutte diplomatique, dès lors menaçante et acerbe, avec Boni l'ace VIII. C'est l'année aussi oii le grand rénovateur de la peinture y achevait, pour la façade du vieux Saint-Pierre, le carton de la Navicella, son chef-d'œuvre, révolutionnaire et exemplaire, dans l'art monumental, la plus éclatante manifestation, jusque-là, de son extraordinaire génie, dans toute sa force et dans toute son étendue. Etienne d'Auxerre l'estat-il à Rome jusqu'en 1300 ? Assista-l-il au grand jubilé avec Dante et les autres Florentins, anciens étudiants à l'Université de Paris? Est-ce lui qui décida Filippo Rusuti, Toscan, auteur récent d'une mosaïque à la façade de S. Maria Maggiore, l'un des précurseurs ou émules de Giotto, à traverser les Alpes? Toujours est-il que, durant quatorze années (1308-1322), nous trouvons Rusuti, son fils Giovanni et un troisième « Romain », de Massis, pensionnés par les rois de
l'rancc '. IMiilippe le Bel, (jiii les avait appelés, était, on le \oil. comme devaient l'être tous ses successeurs, naïvement, généreusement, intelligemment éclectique: à côté d'Etienne d'Auxerre et de Filippo lîusuti, il fait travailler un des premiers fondateurs sans doute de l'école de la Loire, Evrard d'Orléans.
D'Etienne d'Auxerre, d'Evrard d'Orléans, de Filippo Rusuti et de ses compagnons, qui ne demeurèrent certes pas. en France, pour s'y croiser les bras, que nous reste-t-il ? Rien, hélas! rien, rien, rien. Il en sera de même pour tous leurs successeurs, jadis illustres. Que furent et que valurent ces grands décorateurs de murailles, Jean Coste, Girard d'Orléans, bons Français de France, Pierre de Bruxelles, Jacques, Vincent et Laurent de Boulogne, bons Français d'Artois et de Brabant, provinces françaises alors comme la Flandre septentrionale et le Hainaut, par les liens féodaux, les alliances de famille, les mœurs, la littérature ? Et que savons-nous, hélas ! de leurs grandes peinturesau cou vent des Cordelières de Lourcines(i:J20), dans l'église des Pèlerins Saint-Jacques ! 1.3i8-1327i, dans les châteaux de Hesdin, du Marais, de Conflans, aux princes d'Artois (1299- 1344), dans le château de Vaudreuil, au duc de Normandie, depuis Charles V i l3.'Jo-l.'{o6 '? Bien, presque rien, sinon que c'étaient des peintures à l'huile, avec des figures de grandeur naturelle ou colossale, sur des sujets variés, tant profanes que sacrés, antiques et contemporains, d'imagination et d'observation. On y admirait, à Vaudreuil, les Gestes de Jules César et des Scènes de citasse; aux Cordeliers, le Pèlerinage de saint Louis en Terre-Sainte; à Hesdin, les Gestes des comtes d'Artois avec des portraits de chevaliers. A ces noms de peintres royaux il faudrait joindre une longue liste d'autres maîtres, soit indigènes, soit provinciaux, résidant alors à Paris ou dans l'Ile-dc-France. Dans le quartier Saint-Denis, autour de la « Porte aux Peintres », ces bons ouvriers se pressaient, actifs et laborieux, souvent bien rentes, avec pignons sur rue. presque aussinombreux que les enlumineurs dans le Quartier latin. Celan'est doncpointdouteux : nous possédions alors, à Paris, une école de peintres d'histoire et de grands décorateurs. Mais comment ressaisir leurs traces? Où retrouver des témoignages de leur vaillance? Les miniatures nous font bien pressentir le caractère de leurs compositions, les tendances de leur style; elles sont insuffisantes ànous prouver leurs qualités techniques.
A ce point de vue, le Portrait du roi Jean, exécuté, suivant toute
1. B. Prosl, (Jtichiiies docuincnts sur l'Iiiiluire des arts en France [Gazette des Beaux-Arts, 1887, t. I, p. 322 et suiv.).