CHAPITRE PREMIER
Cet état d’équilibre existe déjà , en grande partie du moins , aux Etats-Unis d’Amérique. C’est là le gouvernement éminemment raisonnable; c’est celui-là vers lequel tendent évidemment toutes les sociétés européennes; elles l’obtiendront de ce côté-ci de l’Atlantique; il y a beaucoup d’obstacles à vaincre; le principal est sans doute l’intérêt matériel de ceux qui profitent de l’ordre de choses actuel. A côté de cet obstacle majeur, il vient s’en grouper beaucoup d’autres , dont le plus grand est l’ignorance du gouvernement que l’on désire adopter, pour ainsi dire, par instinct et sans le connaître.
Le gouvernement américain est une invention toute nouvelle , et n’a rien de commun ni avec les démocraties et les républiques de l’antiquité et du moyen âge , ni avec les confédérations anciennes et modernes, ni avec les monarchies constitutionnelles de nos jours. C’est un gouvernement sui generis , qui n’a pas encore été décrit , et pour lequel il n’existe pas de nom. Il est à la fois démocratique , représentatif et fédératif. C’est dans l’heureux accord de ces trois principes que consiste sa beatité. Je vais m’efforcer, dans les pages suivantes, d’exposer la théorie de ce gouvernement nouveau , et de combattre l'erreur trop générale qu’ilne convient qu’à un pays neuf , et n’ayant pas de voisins. Je tâcherai de faire voir qu’il serait
INTRODUCTION
applicable à presque toutes les nations de l’Europe. La France est peut-être celle qui en est le plus éloignée, parce qu’elle s’est servie de la liberté qu’elle avait conquise pendant un moment pour se fourvoyer et se créer un système de centralisation qui l’éloigne du but [qu’elle cherche : car l’objet d’un bon gouvernement n’est pas la force intérieure ou extérieure, mais le bonheur du peuple gouverné. D’ailleurs, tout gouvernement qui ne mène pas au bonheur ne remplit pas son but, et ne saurait être fort. 11 manque donc doublement son objet.
Quoique mon but ne soit pas de traiter particulièrement des Etats-Unis, il m’arrivera de les citer souvent dans cet ouvrage , parce que là seulement se trouve appliqué le principe de gouvernement que je veux faire connaître. La constitution des Etats-Unis est certainement la meilleure qui ait jamais existé ; il est cependant probable qu’à l’avenir on y en fera de plus parfaite , rien ne s’oppose au perfectionnement progressif et tranquille des institutions du pays ; pour l’Amérique une brillante carrière de gloire est ouverte , et le gouffre des révolutions est fermé. Nous n’arriverons à ce but en Europe , nous autres de la race blanche perfectible , que lorsque nous aurons des gouvernemens construits sur le même principe. Jusque-là tout ce que l’on fera ne sera