A ANDRÉ JACKSON
fut si mal gouvernée. Pas un homme de mérite ne brille ou sur les trônes ou à leurs côtés. La voix des hommes d’état s’est éteinte et a fait place aux diplomates. C’est avec de petites intrigues et de petits moyens que l’on gouverne actuellement l’Europe ; et c’est ainsi que tous les intérêts des hommes réunis en société sont sacrifiés par les • gouvernans aux vues de leur ambition personnelle et à l’avancement de leur famille.
Yous qui n’avez dû votre élévation graduelle qu’à votre mérite transcendant, vous qui t venez d’être réélu à la première place de la . terre par un nombre de suffrages représentans les votes de 9,600,000 ( neuf millions six cent mille) de vos concitoyens, regardez autour de vous ceux qui sont placés à la tête des nations , et faites une comparaison entre eux et vous. Y en a-t-il un, parmi eux, que ses talens eussent pu faire élire constable en Amérique? Combien d’entre eux eussent même été repris de justice , s’ils eussent vécu sous une règle d’égalité ? Comparez, Monsieur, la maxime politique de votre longue et honorable vie : Neither to court *
DÉDICACE
nor to décliné popular favour (i) , aux principes de corruption qui font la règle de la conduite de tous les hommes publics en Europe, et vous comprendrez, tout de suite pourquoi notre république, quoique sous d’autres rapports placée dans des circonstances défavorables, est si prospère. On gouverne bien chez nous, et l’on gouverne mal en Europe: voilà tout le secret. J’espère, - Monsieur, que vous verrez avec intérêt l’essai que je fais de naturaliser les principes de notre gouvernement en Europe , et que vous recevrez avec bonté l’assurance du pro- ê fond respect avec lequel je suis votre servi- ; teur, ami et concitoyen.
Achille MURAT.
(1) La popularité ne doit être ni recherchée, ni évitée.
PRÉFACE
Il est d’usage que, de retour chez lui , le voyageai - raconte ses aventures à sa famille et ; à ses amis réunis autour de son foyer, et leur fasse part des découvertes qu’il a pu faire, et des choses rares et étranges qu’il a vues. C’est là un des plus grands plaisirs du retour ; mais, de plus, c’est un devoir que d’introduire chez soi ce que l’on a observé de bon dans les pays lointains, et de faire ainsi profiter toute une nation de l’expérience qu’un seul à acquise à ses propres dépens. Il arrive souvent, il est; vrai, que le voyageur n’a rapporté que des observations saugrenues et inutiles à tout le monde , mais que son ainour-propre cependant lui représente comme très importan-
PREFACE
tes et valant la peine d’être consignées dans un livre.
Lecteur , je suis dans ce cas. Quoique n’ayant pas encore terminé mon long voyage, et n’en prévoyant plus le terme , il fut pourtant un temps ou je me croyais près du port , et où je m’étais préparé à répondre aux questions que mes amis m’eussent faites sur les nombreux pays que j’ai visités. Privé du bonheur de revoir mes foyers, je ne pus me résoudre à avoir fait des notes en pure perte , et je publSî, qn volume d’Esquissessurles États-Unis. Ijta-'ce faisait, mon premier but était de faire profiter le public des connaissances locales que j’avais pu acquérir en voyageant ; mais j’avais, outre cela, en vue un but moral d’une bien plus haute importance. C'était de jeter en terre les semences d’un système philosophique complet, et de voir comment elles prospéreraient. Il paraît pourtant que j’avais si bien réussi à les cacher sous un enveloppe étrangère, que très peu des personnes qui lurent mon ouvragé s’aperçurent de leur existence. Je fus en général très bien traité par la presse. Elle me fit beaucoup d éloges, que j’étais loin d’avoir mérités, sur tout ce qui était descriptif êt local, et servait, pour ainsi dire, de coquille à l’amande que je désirais voir germer ; mais, quant à cette amande elle-même, fruit de mes veilles et de
.mince
mes élucubrations continuelles pendant quinze ans, personne n’eut l’air de s’apercevoir de son existence. Quel désapointemont pour un auteur î
Ne voulant pourtant pas en rester là, et, d’un autre côté, n’étant pas préparé a publier mon système dans son entier, avant d’avoir de nouveau son-
dé l’opinion publique, je me remis à l’ouvrage, et composai un nouveau livre où je le montre plus à cfecouvert. Dans mon premier essai, j’avais voulu faire passer une médecine salutaire , mais amère à beaucoup de palais, à l’aide d’un peu de sucre ; mais j en mis trop. Cette fois-ci, j’ai changé la dose, et, si je suis plus ennuyeux, au moins aurai-je quelque chance d’être utile. J’ai tâché de montrer mon système à nu dans tout ce qui se rattache à l’ordre politique, et j’ai laissé de nombreuses pierres d’attente, où je pourrai quelque jour, rattacher ce qui a rapport à l’ordre moral, et à l’ordre économique, et qui me permettront ainsi de compléter l’exposition de mon système dans son entier.
11 faut, pourtant, lecteur, que je te fasse une confession bien honteuse. C’est que j’ai le malheur de ne penser comme personne. Je n’ai jamais pu m’assujettir au credo d’une secte, 'd’une école, ou d’un parti. Je ne me suis jamais dit : « Puisque je suis républicain, il faut que je sache comment monsieur un tel, de la chambre
PRÉFACK.
des députés, pense ou du moins parle, et que je dise la mèiue chose. » Je ne jure pas par les doctrines d’un homme, d’un journal, d’une assemblée ou d’un parti. J’examine tout, et rejette sans balancer ce qui me semble mauvais, quelque part que je le trouve : car l’erreur n’en est pas moins erreur pour se trouver en compagnie de beaucoup de vérités. Je me suis, en un mot, oc- * cupé de la recherche du vrai, du juste et de l’utile, sans m'inquiéter du nom qui servait d’étiquette à 1 idée, et qui souvent fesait tout son mérite aux yeux des autres. En travaillant ainsi, l’on a raison il est vrai ; mais on a raison, tout seul. Les doctrines collectives, fondées sur la parole du maître, sont au contraire souvent fausses; l’errèur, une fois qu elle s y est introduite, s’y perpétue ; mais ces doctrines font masse, et l’on arrive par ellés à de grands résultats.
La vérité est si simple, si pure, si belle, si resplendissante; elle s’offre à mes yeux d’une manière si claire et si définie, qüe je ne puis résister h l’envié de la montrer, comme moi individu, usant de mes facultés individuelles; je la vois et l’adore. Lecteur, si, après que je te l’aurai montrée ainsi, lu ne la trouves pas adorable aussi, c’est que nos yeux ne sont pas faits de même. Mais , comme je ne puis m’abonner à loucher pour te faire plaisir, quelque envie que j’aie de te.com-
FRÉFACZ.
plaire, si mon idole ne te charme point, je ne l’en adorerai pas moins qu’auparavant, à moins que tu ne me fasses découvrir en elle des défauts que j’y cherche inutilement tout seul.
Je dois problablement cette singularité dans ma manière de voir au genre de vie que j’ai mené. Depuis l’àge de quinze ans, je n’ai jamais eu de maîtres d’aucune espèce, et j’ai été obligé de faire mon éducation tout seul. Depuis cet âge, j’ai vécu dans l’exil, souvent parmi des ennemis, plus souvent isolé à la campagne ou dans les bois, toujours éloigné des salons, où je m’ennuie à périr. Je n’ai pas eu occasion de ressentir les effets de l’esprit de coterie ou de secte, ou d’apprendre h plier ma raison aux formes d’une école. J’ai très peu lu. La vie errante, agitée et fugitive, où j’ai été jeté, m’en a empêché ; mais j’ai beaucoup médité. Cela peut se faire partout. C’est une ressource toujours prête contre l’ennemi. Errant dans les montagnes d’Autriche, traversant à cheval les bois de pins brûlans de la Floride ou de la Géorgie, ballotté par la tempête au milieu de l’Atlantique, ou coudoyé par la foule des rues de Londres, où je me trouve aussi seul que dans le désert, j’ai toujours eu recours à mes deux compagnes fidèles, l’imagination et la mémoire. Elles ont toujours créé autour de moi, à ma volonté, un monde intellectuel d’une admirable beauté et