‹ Exposition des principes du gouvernement républicainChapitre 5 sur 30 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

d’une régularité parfaite. Tout y prospère et y va de l’avant, et tous les ressorts de sa machine me sont connus. C’est dans ce monde que je vis. Ce n’est que là que je me trouve à l’aise. Si l’univers réél lui ressemblait, tout le monde serait • heureux, ou du moins il ne dépendrait que de chacun de le devenir en s’harmonisant au grand tout. Mais cela est-il possible ? Les hommes ontils fait des progrès vers l’ordre et la vertu depuis le commencement de leur existence ? Ces progrès sont-ils autre chose qu’un rapprochement du monde réél à mon monde intellectuel ? Les réponses que je suis obligé de me faire à ces questions me démontrent, non-seulement la vérité de mon système , mais, de plus, qu’il est et a été senti, si non avoué, de tout temps, par une grande partie du genre humain , qui tend et qui gravite vers lui.

Ce système pourtant est une unité complète, et toutes les parties en sont liées comme cela doit l’être de tout système qui est vrai. Les hommes ne l’ont pas encore suivi dans son entier ; mais là oii ils en ont adopté une partie, ils en ont rejeté une autre. De façon que, quoique je me trouve toujours d’accord avec beaucoup de monde pour les détails, pour l’ensemble je reste seul. Exposer les liaisons que les différentes parties de ce système ont entre elles serait une œuvre majeure à

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laquelle je travaille depuis long-temps , mais qui est encore loin d’être ébauchée. Une synthèse v complète de l’ordre moral et politique manque entièrement, et n’est pas l’ouvrage de quelques jours. 11 faut, avant de pouvoir le présenter au public, faire beaucoup d’études de détails, et, pour cela, il faut du temps et l’occasion, ce qui m’a presque toujours manqué dans ma vie.

Ne voulant pas cependant retarder la publication de quelques-unes des vérités pratiques que ce grand ouvrage devrait contenir, j’ai cru bien faire en présentant au public le peu de pages qui suivent. C’est une déduction de ceux des principes de mon système qui sont applicables h l’ordre politique. Une considération plus forte que toutes les autres m’a déterminé à ne pas différer cette publication. Elle est expliquée à la fin de l 'introduction. Je crois en effet qu’il est important d’ouvrir les yeux à la nation française, gardienne de toutes les libertés de l’Europe, sur les vrais principes de la liberté et de l’ordre public. Je sais qu’aux yeux de la partie plus jeune et plus fougueuse du parti républicain, en France, ces deux mots jurent d’une terrible manière ; mais est-ce ma faute à moi, si la haine de la tyrannie leur fait prendre l’anarchie et le viol des garanties sociales les plus importantes pour la république? A mon avis, la forme républicaine est la

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meilleure, parce tpie c’est celle qui assure le plus l’ordre public. La marche du gouvernement, sous celte forme, est une, stable, quels que soient les agens, parce qu’elle ne change pas à chaque règne, ou suivant les caprices du moment ; mais qu’elle n'est altérée qu’en même temps que les opinions et les intérêts de la majorité, c’est à dire d’une manière séculaire. C’est celle aussi qui » offre le plus de garanties contre toute révolution, parce qu’elle présente des remèdes legaux contre tous les abus, tandis que, sous d’autres formes de gouvernement, la loi n’en présentant aucun, le peuple est obligé d’avoir recours à la force brutale pour se faire justice par lui -même.

Ce n’est pas ma faute non plus si le gouvernement actuel de la France appelle ordre public la mollesse qu’il a mise à réprimer le* mouvcmens carlistes du midi et de la Vendée , s’il donne ce nom aux poursuites contre la presse, aux charges faites dans les rues, aux émeutes sans cesse renaissantes, provoquées par les agéns de police, et à l’état de siège proclamé après que le danger est passé ; s’il décore de ce nom enfin l’état de quasi-terreur dans lequel il tient le pays. , Je sais bien que l’on me dira qu’une terreur pour l ire, comme celle du présent, vaut mieux qu’une terreur réelle comme celle de quatre-vingt-treize. Sans disputer sur leur mérite relatif, il n’en est

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pas moins vrai que l’on peut tuer aussi à coups d’épingle, et que la mort est résultée d’un chatouillement prolongé “L'ordre publia ne consiste que dans l’observation scrupuleuse de la loi, quelle qu elle soit, tant qu elle existe. Or, le gouvernement a été constamment le premier, soit à la violer ouvertement, soit à l’éluder avec une escobarderie et une mauvaise foi insignes.

L’existence même du gouvernement, actuel est en opposition directe avec les principes sur lesquels il fut établi. Le régime présent est encore pire que celui de la restauration, et le seul avantage qu’il ait sur lui est la certitude qu’il ne durera pas aussi long-temps. Ceux pourtant qui sont chargés de l’exécution des lois et sont les premiers à les violer, de toutes les manières, ont bien mauvaise grâce à inscrire ordre public sur leurs bannières, lorsque tout le désordre vient de leur fait. Les mots les plus simples, les plus faciles à comprendre, reçoivent quelquefois de circonstances particulières une signification exceptionnelle. L’expression d'ordre public en est un exemple. Prise dans son acception littérale et grammaticale, elle indique l’état de société politique le plus désirable, de même que juste-milieu exprime la plus parfaite des théories, celle qui, évitant des erreurs opposées et l’exagération des différentes écoles, suit un éclectisme mitoyen

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entre elles et se rapproche davantage de la vérité. Mais ces expressions ont été perverties par le gouvernement, qui a voulu «ouvrir sous leur apparence spécieuse ses faux systèmes. Cependant le gouvernement actuel passera, son système de désordre et de peur universelle sera peu à peu complètement oublié, et les expressions d 'ordre public et de juste-milieu reprendront bientôt leur véritable signification. C’est de cette signification que tout écrivain qui n’écrit pas dans un journal et qui compte être lu l’année prochaine doit faire usage : car, sans cela il ne serait bientôt plus compi’is. J’en reviens donc à dire que ce n’est pas ma faute si l’usage que les partis ont fait des mots de république et à' ordre public, leur ont donné des significations exceptionnelles et temporairesopposées, et je soutiens, au contraire, qu’en les prenant dans leur sens naturel, l’une ne saurait aller sans l’autre.

Le nom de république n’est pas populaire en France, et c’est tout simple. Ce nom a laissé dç profonds souvenirs de gloire , mais peu de traces de bonheur.. Le peuple n’a pas eu le temps de recueillir, sous le régime qui portait ce nom, tous ce qu’il avait semé. D’ailleurs, une république réelle n’a jamais existé en France. Un état révolutionnaire, une dictature forcée, a durée jusqu’en 1814. La Convention elle-même avait proclamé

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que le gouvernement de la France était révolutionnaire jusqu’à la paix, et cet état s’est prolongé même au travers de l’empire. La faute en fut à l’hydre sans cesse renaissante de la tyrannie, qui, soudoyée par l’aristocratie anglaise, rendit de nouvaux triomphes sans cesse nécessaires, et força l’empereur Napoléon à entrer dans une carrière de conquêtes, où il finit par succomber. La république se présente donc, aux yeux d’une majorité des Français, sous l’aspect d’un état exceptionnel rempli de gloire, de sacrifices, de dangers et de privations, et auquel aucune des personnes qui l’ont vu ne voudrait revenir. Cette majorité a raison ; mais ce qu’elle appelle république et redoute n’est pas ce que je vais lui présenter sous ce nom. Qu’elle examine sans préventions, et qu elle juge.

Cet éloignement de la majorité pour la république, c’est à dire pour une espèce de croquemitaine de>sa propre création, un revenant imaginaire de g5 , est encore augmenté par l’exagération des doctrines d’une portion du parti républicain. Mais cette exagération, quelque tort qu’elle fasse à la cause en général, est la conséquence de la conduite du gouvernement depuis la révolution de Juillet. Lorsque des doctrines opposées restent long-temps en présence, les esprits s’exaspèrent par la contradiction mutuelle.

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et les plus bouillans et généreux sont aptes à se laisser emporter à une exagération funeste. Le bon sens, la froide et saine raison la condamnent, mais l’esprit humain est ainsi fait. Qui rendit la révolution de 8 g nécessaire, sinon les abus sans nombre du gouvernement de l’époque ? Après qu’ils eurent été redressés par l’Assemblée constituante, qui empêcha la constitution de 91 dose consolider et de durer, si ce n’est la trahison continuelle de la cour? La révolution de Juillet semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à la France. La nation était unanime. Une monarchie aux institutions républicaines devait servir de transition facile pour arriver enfin à la république, seul terme où puisse s’arrêter l’esprit progressif qui nous agite en ce moment. Qui a détruit les chances de durée de cette nouvelle monarchie ? qui l’a entraînée dans l’ornière de la restauration ? Qui a obligé la nation de faire divorce avec elle? Certes, ce ne sont pas les républicains. En juillet i83o, ils étaient satisfaits des succès obtenus, ils étaient et seraient restés partisans du nouveau gouvernement, si cela eût été possible. Mais la marche rétrograde que le gouvernement adopta dès les premiers jours, mais sa mauvaise foi patente , mais les persécutions dont eux-mêmes devinrent immédiatement l’objet, les forcèrent à s’éloigner de leur propre ouvrage, et leur firent

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appeler la république à grand cris. Chacjue nouvelle persécution n’a fait que redoubler leur irritation, et n’a servi qu’à augmenter l’exagération de principes que les persécutions précédentes avaient fait naître. Si cet état de choses continue, la marche de l’exagération ne s’arrêtera qu'après avoir tourmenté jusqu’à la folie les esprits les plus généreux.et les plus impatiens du joug et de la contradiction. Cette exagération est donc le fruit delà conduite du gouvernement, peut-être même sa conséquence prévue et calculée....

De quelque part qu’elle vienne pourtant, elle fait grand tort au parti de la république, et tend même souvent à le rendre ridicule. Est-ce que la république consiste à des modes d’habillement particuliers, à des tournures de phrases rejetées par l’usage ? Ce serait avoir une bien pauvre idée du parti qui dans cinquanteans gouvernera le monde. Mais ce qui fait le plus de tort au parti républicain, c’est son alliance momentanée avec les saint- simoniens , ou du moins l’adoption de quelques-unes des doctrines économiques de ces derniers. La réforme politique est tout-à-fait indépendante de la réforme sociale, et doit nécessairement la précéder. Les saint-simoniens et autres sectes à doctrines coopératives ont donc nécessairement besoin de la république pour pouvoir comweiifcer l'expérience de leurs théories;

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niais les républicains n’ont pas besoin d’eux. Bien au contraire : car rien n’est plus opposé à la doctrine de la liberté républicaine, qui est basée sur l’élection, la libre concurrence et l’individualisme, que le principe despotique du classement saint-simonien. Si le système saintsimonien est un progrès ( ce que je suis loin d’admettre) , c’est un progrès sur le principe républicain, et le monde doit d’abord passer par là, avant de l’essayer. Après que la république aura détruit de fond en comble le monopole et le privilège, et égalisé les droits et les devoirs de chacun, viendra le pape saint-simonien qui détruira la propriété , émancipera la femme, et fera d’autres petites gentillesses ; si pourtant le développement que la république aura donné aux facultés intcllectueles des citoyens, appelés sans cesse, sous un régime de concurrence, à discuter leurs intérêts politiques, n’empêcbera pas entièrement la prise en considération des doctrines du pape. Quelles que soient les opinions que plusieurs républicains entretiennent à présent sur la question économique, ils doivent sentir que ce n’est pas le moment de les discuter, ou de les mettre en avant, et qu’au contraire en agissant ainsi , ils compliquent la question, et réunissent contre eux beaucoup d’intérêts individuels à celui du gouvernement. La question politique est une

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question constituante. Il faut d’abord constituer le gouvernement avant de voir l’usage qu’il fera de ses pouvoirs, pour réformer l’ordre social et économique. Il faut d’abord constituer le gouvernement, mais sur les principes purement républicains et équitables, de manière à ce que tous les intérêts y soient, également représentés.

L’intérêt le plus général, dans ce moment, est celui de la propriété : car il embrasse toutes les classes. Tout le monde, même le plus pauvre, est propriétaire. Nos lois actuelles sont certainement imparfaites en ce qu’elles accordent des privilèges à quelques espèces de propriétés, qu’ elles refusent) à d’autres ; mais ces taches légères peuvent être facilement effacées, sans toucher aux sauvegardes de la propriété. Il est impossible d’égaliser les fortunes. Ce n’est pas non plus par une loi agraire que le pauvre peut s’enrichir. C’est au contraire én respectant scrupuleusement la propriété de celui qui a déjà fait fortune, afin qu’on respecte sa propriété lorsqu’il en aura amassé une à son tour. C’est à le protéger dans sa carrière industrielle, c’est à lui assurer une concurrence libre et salutaire, que de bonnes lois doivent tendre. 11 faut bien se garder d’ameuter le pauvre contre le riche : car cela ne mènerait à aucun résultat définitif général, quoique cela pût détruire le bonheur de millions d’individus, sans

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