‹ Exposition du dogme catholique (volume 2)Chapitre 24 sur 89 · L'OUVRIER · texte numérisé non relu

L'OUVRIER

lectuelles : détrompons-nous. « C'est moi, dit le Seigneur à Moïse, qui ai appelé nommément Beseléel fils d'Uri, fils de Hur, de la tribu de Juda; c'est moi qui l'ai rempli de fesprit divin, de sagesse, d'intelligence et d'habileté en toute œuvre, afin qu'il devienne un artiste émérite pour travailler l'or, l'argent, l'airain, le marbre, les pierres précieuses et tous les bois. Je lui ai donné pour compagnon Oosiab, fils d'Âchisamech, de la tribu de Dan. C'est moi qui mets ma sagesse dans l'âme de tout habile ouvrier. In corde omnis eniditi posui sapientiamK y> Origène, commentant ces paroles, en conclut que Dieu, prodigue de ses lumières, les envoie même à ceux qui travaillent aux plus humbles ouvrages. Sur le sentiment de ce grand homme nous pouvons greiïer hardiment ce vieux proverbe: « Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes

1. Ecce, vocavi ex nomine Beseléel, filium Uri, filii Hur, de tribu Juda, et implevi eum spiritu Dei, sapientia, et inleJligentia, el. scienlia in omni opère, ad excogitandum quidquid fabrcfieri potesl ex auro et argento, et aère, rnarmore et gommis, et diversitate lignoruni. Dedique ei socium Ooliab filium Achisamech de tribu Dan. Et in corde omnis erudili posui sapientiam : ut faciant cuncta qUcTî proeccpi tibi (Kxod., cap. xxxi, 2-6. >

1>I) Vit DE JESUà.

gens. D Lessottes gens sont ceux qui prétendent isoler le travailleur de la loi et delà perpétuelle assistance de Dieu.

Le travail vient de Dieu : voilà, Messieurs, la raison fondanfientale de sa dignité, je dirai plus, de sa nécessité. Il suffit que rhomnne soit honnnfie, c'est-à-dire un être intelligent et doué d'activité, pour qu'il soit sounfiis à la loi du travail. Mais combien plus impérieuse, noble et salutaire, nous apparaît cette loi, si nous considérons l'homme dans sa condition d'être déchu, en butte aux exigences odieuses des passions.

Pendant que le péché nous abaisse, la dignité du travail grandit, bien qu'il devienne plus difficile et plus dur ; car deux lois augustes viennent se grouper autour de la loi primordiale : la loi d'expiation et la loi de préservation. Pour expier le péché, il faut des peines. Le travailleur n'a pas besoin d'aller les chercher ailleurs que dans le travail même. Les forces amoindries de la nature ne nous permettent plus de supporter sans fatigue le poids de la loi qui nous condamne au labeur. Ne pouvant plus compter, comme dans Tétat de justice, sur la docilité delà créature, originairemen t esclave de nos forcer

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nous voyons se succéder, dans l'écrasement de notre vigueur spirituelle et corporelle, les soucis, les angoisses, les déceptions, toute une interminable série de tribulations, dont Tensemble, au témoignage des moralistes chrétiens^ torme la plus grande et la plus efficace des mortifications, parce qu elle est de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant. Ah! dans la distribution des croix, l'ouvrier a été largement partagé. S'il s'étend courageusement sur la croix de son travail, s'il sait offrir à Dieu sa vie immolée, on pourra dire de lui: Beaucoup de péchés lui sont pardonnes, parce qu'il a beaucoup souffert.

Moyen d'expiation, le travail est encore un moyen de préservation. Il y a en nous. Messieurs, toute une armée de forces qui doivent être dépensées d'une manière ou d'une autre. — Si elles ne sont pas dépensées dans la noble et sainte activité du travail, elles le seront dans l'odieuse et exécrable activité du vice. — Vous verrez infailliblement l'homme rebelle à la loi du travail prostituer ses forces à l'assouvissement de ses passions. S'il n'est pas un débauché vulgaire, ruinant sa santé, sa vie, sa famille, en de

cfi VIF. I)K JKSUS.

criminels pliiisirs, il deviendra un conTiplire violenl, lin îiulonnate aveugle des conspirateurs ambitieux, lâches et menteurs qui se feront, de sa liberté et de sa vie sacrifiées dans des luttes fratricides, un degré de plus pour arriver au faîte des honneurs et de la fortune, unique objet de leur amour. Peut être sera-t-il les deux choses à la fois: complice et instrument des agitateurs, parce qu'il sera débauché. Le travail, en appliquant à quelque œuvre honnête lexubérancede sa nature et le trop plein de ses forces, l'eût préservé de ces excès.

Le travail perfectionne l'œuvre de Dieu, le travail expie, le travail préserve: combien grande est sa dignité! Mais, je vous en prie, Messieurs, ne vous méprenez pas sur ma pensée; ne la faites pas étroite, quand elle estlarge; exclusive, quand elle s'étend à toutes les classes de la société. En fait de travail, il n'y a pas que celui qui fatigue les muscles, rompt le corps, gerce et noircit les mains. — Il y a, dans tous les ordres de connaissances, le travail de la pensée, qui recule à chaque instant, par ses conquêtes, les limites de la science humaine; le travail de la pensée, qui s'efforce de se communiquer et de pénétrer

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d*autres esprits; le travail delà pensée, qui rêve l'idéal et cherche sans cesse des formes nouvelles et plus parfaites pour l'exprimer; il y a le travail d'une administration intelligente, active et honnête des hommes et des choses; ily a le travail de la vigilance sur Tordre public, du dévouement à la patrie ; enfin, il y a le travail du bien faire^ le travail de ceux dont toute la vie s'emploie à rendre des services, à guérir, ou, du moins, à soulager les infinies misères de Thumanité.

Chacun de ces travaux est grand et noble, parce que, venant de Dieu, il est régi par la loi de Dieu ; chacun de ces travaux fait grand et noble celui qui s'y consacre avec joie. On cherche à classer les membres du corps social, à cet eiïet on établit des divisions plus ou moins justes. Une théorie expéditive a imaginé, pour supprimer toutes les distinctions, de partager la société en vieilles couches et en nouvelles couches. Eh bien, Messieurs, moi, je ne supprime aucune des distinctions dues au talent, à la vertu, au mérite; mais, tout en maintenant ces distinctions légitimes, je prétends qu'il n'y a dans la société que deux grandes classes : 1^^

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classe (les nobles el la classe des ignobles. Le noble, selon l'étymologie du mot, est celui qui mérite d'être connu : Nohilis id est noscibilis. Or, l'homme obscur, l'honnôle père de Camille, fût-il attaché par le sort au plus bas des métiers, s'il comprend la dignité du travail, s'il l'accepte comme venant de Dieu, s'il s'en sert pour élever son âme vers le créateur, s'il le porte pieusement comme une croix, s'il y emploie toutes ses forces pour échapper à la tyrannie des passions et gagner le pain de justice et d'amour qu'il distribue à sa famille, celui-là mérite d'être connu, celui-là est un noble. Au contraire, Messieurs, l'homme qui méconnaît la dignité du travail ; l'homme qui le porte en grondant, comme une fatalité à laquelle il voudrait soustraire ses épaules nonchalantes ; Thomme qui s'y livre avec excès, espérant y gagner de quoi contenter un jour ses basses convoitises , mais, surtout, l'homme qui répudie le travail et se pose insolemment en consommateur égoïste, n'aspirant qu'à remplir de jouissances sa vie paresseuse sans jamais rien produire, celuilà, eût-il quarante quartiers, fût-il assis sur un trône et perpétuellement encensé par la foule

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humiliée de ses courtisans, celui-là est indigue d'être connu : celui-là est ignoble.

Je ne pense pas, Messieurs, qu'aucun d'entre nous mérite cette flétrissure; mais n'est-il pas vrai que nous ne comprenons pas ou que nous comprenons mal la haute dignité du travail? Nous le subissons avec une mélancolique résignation, et quand il fait sentir trop lourdement son fardeau, nous sommes tentés de n'y voir qu'une malédiction de la justice divine ou bien une fatalité malséante pour notre grandeur native. C'est afin de corriger cette double erreur de conduite et de jugement que Jésus s'est fait ouvrier. Il voulait d'abord ramener la joiedans nos cœurs attristés et nous apprendre à chercher notre véritable gloire là où Dieu l'a mise. Fils de race royale dans le temps, Fils de Dieu dans l'éternité, il était assez puissant pour faire valoir en sa personne les droits de ses aïeux, transformer son berceau en un trône superbe et attirer, même à ses pieds d'enfant, les hommages de l'humanité convaincue de sa grandeur; mais il n'aurait pas servi, comme il l'entendait, la grande cause du monde ouvrier. H a mieux aimé pencher de son côté, afin de

ràif3ver jusqu'à soi et prendre ainsi lonles les noblesses à la fois : la noblesse du sang, dont so;i âme magnanime dédaignait les avantages, oi avec la noblesse du sang, la sainte noblesse du travail, dont son amour a fait, pour nous encourager, une chose divine quenosyeux de chair ont pu voir. Après avoir contemplé et compris Nazareth, l'homme, relevé de son abattement, ne s'écriera-t-il pas avec joie : Le travail est la loi, le travail est la gloire du genre humain. Travaillons : un Dieu est ouvrier?

Etconsidérez, Messieurs, l'excès de son amoureuse condescendance. Parmi les travaux auxquels se dépense l'activité humaine, il en est qui se concilient plus facilement notre estime parce qu'ils flattent notre amour-propre, soit en dirigeant le cours de notre vie vers des régions plus élevées que le monde sensible, soit en nous assurant une supériorité qui étonne les petites gens. On ne rougit pas, on est même fier d'être homme d'État, homme de science, homme de lettres, homme d'art, homme d'affaires; mais, être homme de peine, travailler de ses mains une matière triviale, cela nous paraît humiliant, et ceux que la naissance et la fortune ont af-

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franchi de cette humiliation, laissent parfois tomber sur l'ouvrier un regard de hautaine pitié. Et pourtant, Messieurs, le travail des mains a singulièrement grandi, dans l'estime des hommes, depuis dix-huit siècles.

A l'époque où Jésus vint au monde, il était l'objet d'un souverain mépris, d'une universelle réprobation. Les plus grandsgénies de la Grèce, Platon et Aristote, n'avaient pas hésité à le flétrir et à proclamer qu'il était indigne d'un homme libre *. Formés par leur enseignement, les citoyens en possession de leurs droits craignaient de profaner leurs mains paresseuses au contact des instruments de travail, qu'ils passaient auxescl ^ves ^. Le Romain regardait, avec Gicéron, les manouvriers comme des barbares et des gens de rien ^, et croyait que, pour être respecté et honoré, il fallait mener une vie oisive et n'être pas obligé de travailler pour vivre. Engourdi dans un honteux repos, il ne demandait au pouvoir que deux choses : du pain e

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