Psalm. LXXXIII
gion naturelle guide la raison en la respectant, tandis que la religion positive dédaigne la raison et la remplace1. » Eh bien, non, Messieurs. La religion naturelle, telle que la c mçoivent nos philosophes modernes, ne guide pas la raison en la respectant, car, nous l'avons vu, elle est incapable de donner au sens religieux, dont la raison constate l'existence, les exigences et les aspirations, toutes les satisfactions qu'il désire. Non, la religion positive, telle que nous la propose le dogme catholique ne dédaigne pas la raison pour la remplacer, car aux indications qu'elle reçoit de la raison, sur les besoins religieux de la nature humaine, elle répond par les promesses d'un commerce complet, sublime, transcendant, de l'homme avec Dieu.
En effet, le dogme catholique n'oublie rien de ce qui peut convenir à la religieuse nature de l'homme. Le sens religieux veut se mettre en rapport avec Dieu. — Le dogme catholique lui montre dans les cieux l'infini réel et vivant,
!. Jules Simon, La religion n&turelle, quatrième partie: Le culte, chap. h.
84 A. M in i»i LELIGIE1
un Dieu, maître des maîtres, roi des rois, bon comme un père qui ne veut que le bien de ses enfants, écoute leurs prier*-, et, pour les exaucer, offre à ceux qui l'implorenl les services de sa toute-puissance. — C'esl bien! Amen !
Le sens religieux aspire à des rapprochements qui mettent Dieu à la portée de toute notre nature humaine. — Le dogme catholique enseigne qu'un Dieu s'est revêtu de cette nature; qu'il est venu instruire et consoler visiblement l'humanité, et qu'il se survit dansa doctrine et ses institutions. — C'est bien ! Amen !
Le sens religieux demande, pour l'homme coupable, des assurances de pardon. — Le dogme catholique promet une abondante rédemption dans le sacrifice d'un Dieu mort pour le péché. — C'est bien ! Amen !
Le sens religieux tend à la perfection de tous les actes sacrés du culte. — Le dogme catholique nous apprend qu'ils sont divinisés par le prêtre éternel et universel, Jésus-Christ, adorateur parfait, intercesseur parfait, sacrificateur parfait. — C'est bien! Amen!
Le sens religieux veut des signes sensibles, qui lui servent de livrée et soient pour l'âme humaine le principe d'une vie meilleure. — Le dogme catholique nous offre les sacrements, dont la force vive imprime dans l'âme un caractère ineffaçable, et par lesquels s'écoule en nous la vie divine, jusqu'à la plus intime union. — C'est bien! Amen!
Le sens religieux aspire à l'éternelle fixité de nos rapports avec Dieu et à leur consommation par un suprême et parfait rapprochement. — Le dogme catholique nous affirme, nous promet et nous assure l'éternelle vision, l'éternelle possession, l'éternelle jouissance de Dieu dans l'âme et dans la chair revivifiée. — C'est bien! Amen!
Arrière, les hérésies et les schismes qui altèrent quelques-uns ou même un seul de ces enseignements du dogme catholique ! Ils mutilent, du même coup, le sens religieux et se rendent indignes de prendre sa direction. Cette direction appartient évidemment à la sainte doctrine de laquelle le sens religieux reçoit une plénière satisfaction, à laquelle toutes les exigences et aspirations peuvent
dire: Arrwn! Malheur, dit l'Apôtre, malheur à ceux qui s'écartent de cette doctrine après
l'avoir connue. « Il eût été meilleur pour eux de ne point savoir le droit chemin qui devait les conduire au vrai culte de Dieu, que retourner en arrière, au mépris du saint enseignement qu'ils ont reçu1. »
Et pourtant, Messieurs, combien d'âmes résistent aux appels du dogme catholique qui leur propose la vraie religion ! Combien retournent en arrière après avoir dit leur Amen ! Combien se mettent dans une condition pire que celle des malheureux qui n'ont eu jusqu'ici et n'ont encore, pour les conduire à Dieu, que de fausses religions ! Faut-il croire avec un de nos apologistes contemporains, « que nous marchons vers une séparation de plus en plus profonde entre une religion complète, conservant et résumant tout ce qu'il y a de bon dans les traditions religieuses du passé,
1. Melius erat illîs noncognoscere viam justiti?e,quam post agnitionem retrorsum converti ab eo quod illis traditumest sancto mandate (II Petr., cap. n, 20.)
et une complète et absolue irréligion â? » C'est à craindre. Mais alors, Messieurs, vous serez, j'en suis certain, vous et vos enfants, du côté de la religion complète. Toutefois, j'aime mieux espérer que le sens religieux, endormi ou égaré par l'erreur, se réveillera et reprendra le droit chemin, sous la conduite du dogme divin auquel il dira, avant la fin des temps, un universel Amen, en attendant Y Amen de la religion et du culte éternel qui nous réunira dans le même Dieu et le même bonheur. Ainsi soit-il : Amen !
1. Abbé de Broglie, Problèmes et conclusions de V histoire des religions, p. 3l.j.
CENT CINQUIÈME CONFÉRENCE
AMKX DU SENS ESTHETIQUE
CENT CINQUIÈME CONFÉRENCE
Eminentissime Seigneur, Monseigneur1,
Messieurs,
Non seulement l'homme cherche le vrai, objet propre et connaturel de son intelligence, et reçoit de ce côté une complète satisfaction du dogme catholique, mais, constamment en rapport avec les images et les formes créées, il possède encore la faculté d'être ému jusqu'à l'admiration par cette splendeur du vrai, cette
1 . Étaient présents : Son Imminence lo cardinal Richard, archevêque de Paris, et Mgr Bouvier, évoque de Tarentaise.
92 AMEN DU sens B8THÉTIQI i:.
éclatante perfection de l'ordre qu'on appelle le beau : c'est le sens esthétique. Je n'ai pas à faire ici l'analyse de cette faculté complexe, ni à déterminer la part de concours qu'y apportent l'intelligence, l'imagination et les sens. Il me suffît de constater que le beau nous touche, nous émeut et se fait admirer, et de vous montrer l'action du dogme catholique clans ses relations avec le sens esthétique.
Déjà, Messieurs, je vous ai dit, au début de mon exposition, que le dogme catholique parle au sens esthétique par sa seule structure1. En effet, si on le considère comme un édifice intellectuel, c'est une merveille à laquelle on ne peut comparer aucune production de l'esprit humain. Tout en lui est divin, la grandeur et la majesté de ses formes, la pureté de ses lignes, l'harmonie de ses proportions. ïl s'élève à une hauteur infinie au-dessus de ce que la raison peut concevoir, et, soit que nous considérions les perfections de Dieu et le mystère de sa vie, l'union du fini et de l'infini, l'unité de ces deux
4. Cf. Première Conférence, Vue générale du dogme catholique, deuxième partie.
termes dans une seule personne sans qu'ils soient confondus, la réparation du mal par les abaissements et les douleurs d'un Homme- Dieu, la pénétration de la vie divine dans la vie du genre humain, son unité religieuse par l'incorporation mystique au Verbe incarné, transformateur et divinisateur des actes les plus vulgaires delà société chrétienne, et enlin la consommation de tous ces mystères par l'éternelle vision, possession et jouissance de Dieu, il nous est impossible de ne pas reconnaître que notre intelligence est infiniment surpassée par chacune de ces vérités, combien plus par leur magnifique ensemble !
Dans cet ensemble, toutes les lignes sont pures, d'une pureté admirable. Ni l'infini n'est ravalé, si bas qu'il descende, ni le fini n'est surfait, si haut qu'il monte ; ni l'un ni l'autre ne sont confondus, si intime que soit leur union. On les distingue toujours sans qu'on puisse les séparer.
Tout se tient, tout est en ordre, tout con* court à l'harmonieuse beauté de ce monument intellectuel. Les dogmes se groupent autour du dogme central de l'incarnation, dans lequel
!)•'» amkn i)U BBN8 ESTHÉTIQUE.
nous apparaît Celui par qui et pour qui tout a été fait. Les proportions sont si bien gardé ({lie ce qui appartient à la nature semble s'élever au-dessus d'elle, et que ce qui s'élève au-dessus de la nature semble lui appartenir. La nature supporte tout le surnaturel, le surnaturel explique toute la nature. On voit mieux, on comprend mieux toutes choses, quand on les regarde dans l'ordre admirable de cette doctrine sainte.
Non, la raison humaine n'est pour rien dans cette gigantesque construction de vérités. Le progrès et les soudures des dogmes nous révéleraient sa touche ; l'inégalité d'âge attesterait la longueur et la difficulté du labeur ; l'incohésion des parties accuserait l'imperfection de l'ouvrier. Le dogme catholique est d'une seule venue ; on y reconnaît l'œuvre de Celui qui est descendu du ciel, et qui, témoin incorruptible, a raconté à la terre ce qu'il voyait et entendait, depuis l'éternité, dans l'essence divine. En présence de cette belle œuvre, et avant l'exposition raisonnée de chacun de nos dogmes, le sens esthétique a déjà exprimé son ravissement par ce cri : — c'est divin ! C'était son
premier Amen, dans la glorieuse forme où T intelligence a plus de part que l'imagination et
les sens.
Mais aujourd'hui, Messieurs, je veux aller plus avant, car j'ai le droit de profiter de tous les développements que j'ai donnés à la doctrine catholique. Cette doctrine révèle le vrai et unique principe du beau. Elle le rapproche de nous, et nous le montre dans ses manifestations les plus émouvantes et sous les formes les plus capables de ravir notre admiration. De là, une excitation puissante de l'âme humaine à des créations d'art religieux qui sont, dans l'univers chrétien, l'amen du sens esthétique répondant aux appels du dogme catholique.
« Le .sentiment du beau, a dit un écrivain trop célèbre, naît en nous du spectacle de l'univers. » A la condition toutefois « que, par la vision des idées, l'homme lie aux formes contingentes leurs types nécessaires, et qu'à travers l'enveloppe matérielle, visible à l'œil de chair, l'esprit découvre l'invisible essence1. » S'en tenir aux phénomènes que constate une froide expérience, aux formes apparentes qui charment les sens et frappent l'imagination, c'est arrêter l'essor de l'âme et vulgariser son admiration.
Il y a en moi quelque chose qui se révolte lorsque j'entends dire au savant : « Quand pour la première fois on découvre la vie réelle, et que, pénétrant dans sa structure, on com-
i. Lamenais, De Vart et du beau, chap, n.
prend le mécanisme admirable de ses parties, cette contemplation suffit, on ne désire rien au delà1. » — Je veux davantage, et avec l'artiste de génie, Michel Ange, je m'écrie : « Déployant ses ailes pour s'élever vers les cieux d'où elle est descendue, l'âme ne s'arrête pas à la beauté qui séduit les yeux et qui est aussi fragile que trompeuse ; mais elle cherche dans son vol sublime à atteindre le principe du beau universel2.
Ce principe, Messieurs, c'est la perfection suprême, en laquelle subsistent et vivent les idées de tous les êtres, et en laquelle il faut les aller chercher : « Celui, dit saint Thomas, que tout le monde appelle Dieu : Quod ab omnibus nominatur Deus. » Partant de l'existence créée, la raison monte à Lui comme à la cause première; partant de l'ordre, de la proportion, de l'harmonie, de la beauté des êtres, le sens esthétique monte à Lui comme à la première beauté. Il est l'idéal qui plane au-dessus des imperfections de la nature, et attire à lui l'âme