Renan, Vie de Jésus, p
les élans de cet enthousiasme il s'écrie : « Empire du monde, vains ornements du siècle, passagères beautés de la terre, je vous méprise, laissez-moi passer, je veux aller à mon Seigneur Jésus-Christ. Je l'ai vu, sa beauté m'a ravi, je l'aime, je m'abandonne à lui, je l'ai choisi pour mon partage.
Toute âme sincèrement et profondément croyante est capable de cet enthousiasme religieux. Il en est même, vous le savez, qui, pour mieux obéir aux appels du dogme catholique, se désintéressent des spectacles de la nature et de l'art, et se laissent absorber en des contemplations mystiques, où le ravissement et l'extase les fixent pendant des heures entières à l'idéal divin. Mais ce n'est pas la loi commune que l'âme s'oublie dans le repos des grandes contemplations. Il résulte des révélations du dogme catholique, et du rapprochement qu'il établit entre nous et le principe de toute beauté, une puissante excitation du sens esthétique, qui le provoque aux plus sublimes créations de l'art religieux. C'est ce qu'il nous faut examiner.
11 i AMEN DU SENS ESTHÉTIQUE.
La première chose, Messieurs, qui, dans le dogme catholique, doit, au point de vue de l'art, exercer une vigoureuse et féconde influence sur les facultés créatrices de l'âme humaine, c'est la perfection des types qu'il propose à notre admiration.
Les religions orientales, presque toutes panthéistiques, ont promené l'esprit humain à travers les incarnations et les avatars divins. En confondant tous les êtres en un seul, elles réduisaient les phénomènes du monde extérieur à l'état d'ombres flottantes, se résolvant ellesmêmes en énergies idéales, pour s'évanouir dans l'unité de la substance absolue. Où trou* ver là des types à reproduire ? L'infini qui est tout n'ayant point de formes, l'art, pour exprimer ses fugitives manifestations, ne pouvait que recourir à des productions chimériques et
monstrueuses. De là, les divinités à plusieurs tôtes et à plusieurs corps, aux cent mamelles et; aux cent bras, dont les membres inférieurs se multiplient, se tordent, s'entrelacent commo les racines d'un tronc chargé de siècles, et où se combinent les formes de l'homme, des animaux et des plantes, images symboliques do l'identité du créateur et de la création. Ou bien, les sphynx énormes appuyant leurs avantcorps d'hommes ou de femmes sur des pattes de lion; les taureaux à face humaine, déployant pour s'envoler des ailes d'aigles ; les êtres mystérieux et bizarres qui promènent sur des corps grêles et raiclcs leurs têtes d'animaux ; les statues gigantesques dont les ligures impassibles dans leur grandeur solennelle et leur majesté formidable peuvent donner l'idée d'êtres au-dessus de l'homme, mais sans élever le sens esthétique jusqu'à l'idéale beauté.
Dans le polythéisme occidental, l'hommo ne cherche plus les causes abstraites au delà de la nature qu'il adore. Il s'éprend de ce qui frappe ses regards, il suit l'évolution des phénomènes et la génération des formes, et au dernier terme c'est l'homme qui lui apparaît
comme la plus haute manifestation de la vie et le type le plus accompli de la beauté sensible.
Lo sens esthétique nova pas au delà; il y prend une perception exquise des grâces delà forme, et un profond sentiment de la vie. Mais Dieu n'étant pour lui que l'homme même agrandi indéfiniment, l'homme parfait, selon sa nature idéale, essentielle, aucune impulsion ne sollicite l'art à franchir les limites do la beauté purement humaine. Les créateurs des chefsd'œuvre de l'art grec concentrent tous leurs efforts dans le perfectionnement de la forme déterminée qui, pour les Phydias, Les Lysippe, les Myron, les Scopas, les Polyclète, les Praxitèle, est l'expression du beau absolu1. Le dogme catholique n'absorbe point l'homme en Dieu, ni Dieu dans l'homme, mais il nous montre un Homme-Dieu dans lequel la nature divine et la nature humaine sont unies, sans confusion et sans mélange, en l'unité d'une seule et même personne. Quel merveilleux type, Messieurs, et à quelle hauteur le sensé sthétique ne doit-il pas s'élever devant