Karl Vogt, Leçons sur l'homme, 16e leçon
158 \Mi:.\ m: i.a VIE MORALB.
tain, si co n'est, Messieurs, cette vie éternelle que nous annonce le dogme catholique au nom d'un Dieu rémunérateur et vengeur. Vie qui commence dans l'autre monde, à l'heure même où finit l'épreuve terrestre; vie qui dépend d'une sentence irréformable ; vie dans des abîmes de gloire et de félicité ; vie dans des abîmes de honte et de tourments; vie d'un éternel et ineffable bonheur en Dieu ; vie d'un éternel et ineffable malheur loin de Dieu. Quelle sanction ! Quoi de plus efficace pour asseoir définitivement la vie morale? Peat-on mieux engager l'homme à faire le bien et à éviter le mal qu'en lui disant comme Moïse au peuple d'Israël : « Je te propose, au nom de Dieu, la bénédiction et la vie, la malédiction et la mort, choisis1. »
Voilà, dit le Souverain Pontife Léon XIII dans une de ses admirables encycliques : ce Voilà les véritables fondements de la vie morale, les sources, les principes de toute
\. Testes invoco hodie cœlum et terram, quod proposuerim vobis vitam et mortem, benedictionem et raaledictionem. Elige ergo. (Deuteron., cap. xxx, 19.)
justice et de toute honnêteté : Un Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa Providence, une loi éternelle dont les prescriptions ordonnent de respecter l'ordre de la nature et défendent de le troubler, une fin dernière placée pour l'âme dans une région supérieure aux choses humaines et au delà de co séjour terrestre. Faites-les disparaître, aussitôt il devient impossible de savoir en quoi consiste la science du juste et de l'injuste, et sur quoi elle s'appuie1. » Au contraire, faites resplendir, avec le dogme catholique, ces vérités premières ; affirmez le droit souverain de Dieu créateur, faites entrer sa loi par toutes les portes ouvertes de la nature humaine, promettez à notre faiblesse la coopération secourablc de sa Providence et les pardons de sa miséricorde, assignez d'une manière précise à
1. Mundi enim opifex idemque providus gubernator Deus ; lex œternanaturalemordinem conservari jubens, perturbari vetans; ultimus hominum finis multo excelsior rebus humanis extra h»e mundana hospitia constitutus : hi fontes, hœc principia sunt totius justitia? et honestatis. Ea si tollantur.... continuo justi et injusti scientia ubi consistât et quo setueaturomninononhabebit. (Léo XIII, Encyc. Humanum genus, 20 april 1884.)
1 GO AMEN DE LA vu-: morale.
la vie morale le terme de ses évolutions et de son épreuve terrestre, alors la science du bien et du mal sera fortement assise et vous Y(>vicy. se produire l'idéal du juste et de l'honnête : Thomme religieux, fidèle au culte de Dieu et soumis à sa volonté sainte, respectueux de tous les droits, compatissant à la faiblesse et au malheur, pardonnant les injures, sage en ses desseins, prudent en ses actions, fort dans l'adversité, maître de ses sens et de ses passions, modéré clans ses désirs, ayant horreur de toutes les fautes, même avant qu'elles soient exprimées par des actions, rapportant tout à Dieu et attendant de lui la seule récompense qui soit cligne de ses mérites. Cet idéal du juste et de l'honnête vous le chercherez en vain dans les autres religions, vous vous efforcerez en vain de le construire de pièces et de morceaux avec les maximes isolées des philosophes ; il est d'une seule venue, le fruit propre, original, inimitabledenotredivine doctrine. Et cependant, Messieurs, même dans sa plus haute perfection, ce n'est encore que le petit Amen de la vie morale au dogme catholique. J'en ai un plus grand à vous faire entendre.
AMEN DE LA VIE MORALE. 1l>
J'ai dit, Messieurs, que le dogme catholique nous o.ppelle à une perfection transcendante, perfection élevée au-dessus de l'idéal du juste et de l'honnête, autant que le ciel est élevé audessus de la terre. Cette perfection n'a point sa racine dans la nature, si bien douée et si bien ordonnée qu'on la suppose, mais dans un état qu'on appelle surnaturel. L'enseignement catholique affirme et définit cet état, dans lequel l'homme, destiné à la vision intuitive el à la possession immédiate de Dieu, à l'union intime de son essence avec l'essence divine, est dès maintenant préparé à cette fin sublime par une mystérieuse surélévation et transformation de sa nature et de sa vie, participant à la nature et à la vie de Dieu, et opérant divinement. Une si grande merveille ne se peut constater à la manière des phénomènes na-
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turels, mais il suffit pour y croire de la voir dans ses effets, c'est-à-dire dans cette perfection transcendante de la beauté morale qui, selon l'expression du Père Lacordaire, « ravif le sens humain1 » et qu'on appelle la sainteté.
La sainteté est le fruit propre et réservé de la doctrine catholique. Elle nous en révèle le type, la règle et le principe surhumain.
Le type de la sainteté c'est Dieu. Sa suprême beauté nous appelle et nous invite à la reproduction de son infinie perfection. « Sanctifiezvous, clisait-il à son peuple, et soyez saint parce que je suis saint2. » Mais, comment imiter une perfection qu'on ne voit que de loin et à travers le voile des créatures ? Dans quelle mesure pouvons-nous et devons-nous la reproduire? Il y aurait lieu de nous étonner de cette exigence de Dieu, Messieurs, si le dogme catholique ne nous apprenait que la sainteté parfaite a quitté les inaccessibles profondeurs
\. Vingt-huitième conférence.
2. Sanctificamini et estote sancti quia ego sanctus (Levit., cap. xx, 7.)
où les anges la contemplent; « que le saint par excellence a été vu sur la terre et a vécu au milieu des hommes. » Le Christ, centre des vérités révélées, est la sainteté incarnée do Dieu; il est saint par cela même qu'il est le Christ. Il ne reçoit pas la sainteté, il se la donne à lui-même; cette sainteté n'est pas accidentelle, elle est substantielle; elle ne gravite pas vers sa perfection, elle est parfaite dès le premier instant ; elle ne peut pas disparaître, elle est inamissible : car le Christ ne peut pas cesser d'être l' Homme-Dieu, il Test à toujours. Substantielle, parfaite, inamissible, la sainteté du Christ est en lui la racine de tous les dons divins qui doivent embellir sa nature humaine; ou, pour nous servir delà comparaison de saint Thomas : « C'est le soleil fécond qui prodigue ses splendeurs et ses magnificences dans rame bénie du Sauveur1. » Participant de notre nature, il ne peut être étranger à aucune des perfections qui nous
l.Gratiahabitualis(inChristo)intelligiturutconsequcns unionem sicut splendor solem. (Summ. Theol., III a P., quiost. 7, a. 13.)
honorent; premier-né de l'humanité, il doit posséder ces perfections au degré suprême. Dons naturels et dons de la grâce, tout est en lui jusqu'à la plénitude. Son âme est pleine de vertus dont la divine lumière se projette sur tous les actes de sa sainte vie : vertus contemporaines et toutes élevées au même degré de perfection. De quelque côté qu'on regarde, on admire partout la même grandeur et la même magnificence. Charité, miséricorde, prudence, justice, religieux respect, obéissance, amour du vrai, zèle du bien, libéralité, force, pieuse audace, magnanimité, persévérance, patience, austérité, pureté, mansuétude, modestie, humilité, toutes les vertus du Sauveur sont comme une avenue d'arbres géants, d'essences diverses et de même venue, qui nous conduisent, à travers des flots de parfums, jusqu'au palais de sa divinité.
Comprenez-vous, Messieurs, que le Christ ait pu dire : « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme j'ai fait1. — Je suis
1. Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci ita et vos faciatis (Joan., cap. xnr, 15.)
descendu vers vous et me suis fait votre semblable; maintenant, montez vers moi et devenez semblables à moi. — Regardez-moi et imitez : Insplce et [ne secundum exemphir. » — Le genre humain a regardé, et déjà les générations antiques se formaient sur le juste désiré dont les prophètes peignaient à grands trails la surhumaine perfection. Mais, depuis le jour béni où les anges ont chante sa naissance, nous ne sommes plus obligés de tendre violemment nos désirs vers les siècles futurs, ni de percer les ombres de l'avenir pour y découvrir la ligure exemplaire du juste : un simple souvenir, un acte de foi, la lecture d'une page de l'Évangile, un regard sur le crucifix nous met en présence de celui qu'il nous faut imiter pour arriver à la perfection transcendante, et contenter les sublimes exigences de notre Dieu, qui veut que nous soyons saints comme il est saint.
Mais, être en présence d'un type, le voir, le regarder, l'étudier, l'admirer, cela ne suffit pas pour qu'on puisse l'imiter. Comme tous les arts, le grand art de la sainteté doit avoir ses règles, et il va sans dire qu'il faut les chercher
ailleurs que dans les préceptes naturels qui nous donnent la stricte mesure du juste et de l'honnête. Aussi, le dogme catholique, en rapprochant de nous la perfection typique de Dieu, dans la personne du Verbe incarné, nous enseigne-t-il que le Christ est par ses lois et ses conseils le suprême régulateur de notre vie surnaturelle. Nous ne voyons guère de l'œil de la raison que les plus prochaines et les plus évidentes applications des commandements de la nature; la loi évangélique, expression de la sagesse et de la volonté du Christ, les éclaire à fond, et nous en fait voir les plus lointaines et les plus délicates conséquences. A cela elle ajoute des préceptes positifs de religion, des conseils de détachement, d'abnégation, de pureté, de miséricorde, de chanté, de dévouement, de sacrifice qui mettent ces vertus hors de la portée naturelle de nos tendances et de nos efforts.
En effet, si déjà notre nature déchue ne peut marcher toute seule dans les voies du juste et de l'honnête, comment espérer qu'elle s'élèvera dans les régions transcendantes où commande et conseille la loi évangélique ? — Ne
vous inquiétez pas, Messieurs ; d'après notre divine doctrine, Jésus-Christ, type et régulateur de la sainteté, en est encore le principe. « Il nous la mérite, dit saint Thomas, par des actes libres et saints, qui, réfléchis sur sa personne, acquièrent une valeur infinie, et il la répand sur nous1. » Dieu ne pouvait le récompenser de ses mérites et de ses vertus autremont que par la plénitude. Or, la plénitude contient tout. Il se fait donc dans le Christ une accumulation des grâces sans nombre que reçoit l'humanité, et ces grâces doivent être considérées comme une dérivation du Saint par excellence. Grâces permanentes et grâces transitoires; grâces de régénération, d'accroissement et de force; grâces d'alimentation spirituelle, de réparation et d'union ; grâces de pardon, de purification et de préservation; grâces qui illuminent, excitent, enlèvent l'âme et lui donnent des ailes : « Tout nous vient par
1. Actiones ipsius ex virtute divinitatis fuerunt nobis salutifeno ; utpote gratiam causantes, et per meritum et per efiieientiam quamdam. (Sunuii. Theol., a III P., quœst. 8, a. 1, ad I.'i
168 amkn DE LA VIE MORALE.
Jésus-Christ, Notre- Seigneur, dit l'Apôtre : Gnitla l)ci per Jcsurn Christum Dominum
nostrurn1. »
Quelle haute et complète doctrine! Messieurs. Quel puissant appel adressé à la vie morale, pour l'élever à la suprême perfection ! Nous répondons plus ou moins bien à cet appel . Cependant, même avec les imperfections que ne peut éviter l'humaine nature, la vie surnaturelle d'un chrétien véritablement digne de ce nom est infiniment supérieure à la vie de l'honnête homme. Combien plus la vie d'un saint! Ravi par le type divin qui s'est manifesté dans une vie humaine, dirigé par les préceptes et les conseils de la loi évangélique, pénétré de la grâce, enlevé par la grâce, le saint se jette avec ardeur dans la voie du progrès qui le doit conduire à la perfection transcendante où l'appelle la divine doctrine dont il a médité les enseignements. Je vous l'ai dépeint lorsque je vous expliquais l'action de la grâce; c'est l'occasion, plus que jamais, de le remettre en pied