Le silence des anciens écrivains
Les huit premiers conciles œcuméniques , les anciens Pères, Denis le Petit, collecteur très exact et très sérieux, tous ceux, en un mot, qui avaient intérêt à citer, dans la controverse, s'ils avaient existé, plusieurs des documents donnés par Isidore comme authentiques ; tous ont gardé le silence à leur sujet.
2. Mef'catoî' prête aux ponlifes Romains des premiers siècles un style dont la barbarie insigne contraste, de la manière la plus flagrante, avec l'élégante manière d'écrire de ces pontifes.
3. Les divers monuments falsifiés par le collecteur sont tous dans le même style, bien qu'ils soient attribués par lui à divers auteurs, vivant à des époques différentes.
(1) — Ils sont les auteurs des centuries de Magdebourg, corps d'histoire ecclésiastique, composé dans le but d'attaquer TÉgiise romaine, d'établir la doctrine de Luther, de décrier les pères et les théologiens catholiques.
4. Il emploie des mots qui étaient inusités à l'époque et dans le langage des Souverains Pontifes dont il prétend reproduire les actes.
« Gonficta nomina Archiflaminum, priorum Flaminum; « voces Primatuum, Archiepiscoporum, Aprocrysadorum, « quae ab aitate et usu veterum Pontificum aliénée sunt. » SoGLiA, Instit. Juris publ., p. 109.
5. Isidore Mercator cite, dans les décrétales des trois premiers siècles, plusieurs passages de la sainte Écriture empruntés à la version de saint Jérôme qui n'avait pas encore paru à cette époque.
On le voit donc : la collection d'Isidore Mercator a été faite par un homme qui manquait de probité.
Est-ce à dire que tous les éléments qui la composent ont été inventés par l'auteur ?
Non, tous ne sont pas de son invention. Il y a dans cet ouvrage quatre sortes d'éléments distincts.
1. Les documents vrais et sincères, par exemple, les décrétales, les lettres empruntées au recueil de Denis le Petit.
2. Les documents supposés de la fabrication du compilateur : telles sont presque toutes les lettres des Souverains Pontifes, depuis saint Clément jusqu'à saint Sirice; plusieurs lettres, depuis ce dernier pape, jusqu'à saint Grégoire le Grand. Tels sont encore les actes du concile romain tenu sous Jules I", et ceux des cinquième et sixième conciles romains, tenus sous Symmaque.
3. Les documents apocryphes. Ce sont des documents trouvés ou recueillis par d'autres, qu'Isidore a insérés frauduleusement dans sa collection, comme Xepitome du second concile romain tenu sous saint Sylvestre, que l'on appelle : Sylvestri constitutum.
4. Les documents interpolés. Ce sont ceux qu'il a corrompus par des additions de son cru.
Les "frères Ballerini ont, dans le siècle dernier, relevé, avec beaucoup d'érudition et d'exactitude, ce qu'il y a de vrai, de supposé et d'interpolé dans l'œuvre d'Isidore Mercator. — De antiquis collectionibus canonum, part, m, cap. VF, § S.
Gomment se fait-il que, pendant près de sept cents ans, on ait accepté partout la collection d'Isidore Mercator, et que l'on s'en soit servi dans toute l'Église ?
Parce qu'elle ne contenait rien de contraire à la foi ou aux bonnes mœurs, et qu'elle ne changeait pas l'ancienne discipline de l'Église, en y introduisant un droit nouveau et tout à fait inconnu. Quels sont, en effet, les éléments qui entrent dans la composition de cette collection? Ne sont-ce pas, pour la plupart, les canons des conciles, les constitutions authentiques des pontifes romains, les sentences des Pères ?
Quant aux autres éléments, c'est-à-dire, à ceux propres au compilateur, ils expriment le plus souvent la discipline ecclésiastique déjà en vigueur. Au surplus, dirons-nous avec les frères Ballerini : « Stultus plane fuisset impostor, si speras- « set suam collectionem acceptum iri ab hominibus, quae « novam omnino disciplinam a sui quoque sseculi moribus « et consuetudinibus abhorrentem contineret ». — Op. jam citato .
La collection Isidorienne ne contient-elle pas cependant quelques innovations ?
Les seules que l'on y a relevées concernent les procès criminels des évêques. Encore, si elles ne sont pas conformes aux décrets des Souverains Pontifes, aux canons des conciles ou à l'époque auxquels l'auteur les attribue, toujours est-il que ces innovations se trouvent, soit dans des constitutions pontificales plus récentes, soit dans quelques canons conciliaires, soit dans certains écrits des Pères, ou dans la coutume.
Les Genturiateurs de Magdebourg, suivis plus tard en cela par l'école janséniste, ont accusé les Papes d'avoir été les
auteurs des falsifications qui déparent la collection qui nous occupe. Les pontifes romains les auraient faites, selon eux, pour étendre et augmenter leurs droits.
Nous ne nous arrêterons pas à prouver directement l'injustice et la fausseté de cette accusation calomnieuse : elle tombe d'elle-même, après ce que nous venons de dire touchant les innovations contenues dans l'œuvre de Mercator.
En résumé :
1. La collection Isidoriemie ne mérite aucune confiance, si l'on ne tient compte que de la science ou de la probité de son auteur.
2. Les documents y contenus ont seulement la valeur qu'ils auraient s'ils n'avaient pas été recueillis par lui.
3. Ils ont force de loi, non de par l'auteur : 7ion vi collectons, mais de par l'autorité de l'Église qui les a acceptés et approuvés, et aussi en vertu de la coutume.
Concluons donc avec Pierre Ballerini : « Nequc causetur « ignorantia falsarum Dccretaliiim quœ omncs diutius occu- ('■ pabat; nam praîterquam quod fere omnia, qua3 pseudo Isi- (( doro tribuuntur, anteriorem, ut indicavimus, habent ori- « ginem, nonne in materia disciplinée jus novum, eliamsi « quibusdam in capitibus errore aliquo inductum ac propa- « gatum, cum légitima potestate proprio jure receptum et « approbatum est, non ex ignorantia, sed ex auctoritate « approbantium, nec non ex consuetudine légitima prœscri- (( bente vim legis acquireret, dum nil contra divinum, aut « nalurale jus receptum aut approbatum sit »? — Vinclicix auctorit. Pontif. contra opus Justini Febronii, cap. v.
Des autres collections latines.
65. — Outre les deux grandes collections latines dont nous venons de parler, on en compte d'autres moins considérables. Nous en citerons quelques-unes pour mémoire :
NOTIONS PRÉLIMINAmiîS SUR LE DROIT CANONIQUE 65
Les collections de Ferrand, diacre de l'égiise de Garlhage, qui écrivit vers l'an 372; celles de Martin, archevêque de Braga (Bracarensis), en Portugal, qui écrivit en S79 ; celles de Réginon, abbé de Prum, au diocèse de Trêves, qui vivait au commencement du x° siècle ; celles de Burchard, évoque de ^A^orms, et d'Yves de Chartres, connues toutes les deux sous le nom de décret. Burchard vivait en 1020, et Yves de Chartres, au temps d'Urbain II jusqu'en 1114.
On trouvera, dans VIiistoi?'e du droit canonique de Jean Dougat, jurisconsulte français du xvii" siècle, d'amples détails sur ces diverses collections.