CHAPITRE V
Les cerfs- volants électriques. — Expériences de Romas ù Nérac.
Les découvertes intéressantes qu'avaient amenées l'emploi des barres de fer élevées dans l'espace, devaient engager les observateurs à tenter d'obtenir des résultats plus brillants encore. Mais on ne pouvait, avec des barres métalliques plantées dans le sol, recueillir l'électricité aérienne qu'à une bien faible élévation. C'est alors que se présenta l'idée d'aller puiser l'électricité au plus haut de l'air, au moyen d'un corps léger armé d'une pointe, et retenu de terre par un fil, c'est-à-dire l'idée du cerf-volant électrique.
Nous allons nous écarter beaucoup de l'opinion commune, en essayant de prouver que la prenûère idée du cerf-volant électrique n'appartient pas à Franklin, comme on l'a toujours admis depuis un siècle ; mais qu'elle est due à un physicien
(I) Journal des Savants, ocl. 1753, page 222. -MussenOroeky 1. 1, l>ugc 3*J7.
LE PAftATOHUMlE. IBS
pais, à Romas, de Nérac. Les faits que nous allons râper à l'appui de cette opinion, paraîtront , nous citons érer, suffisamment confirmatifs.
existait, dans les classes élevées de la société du dernier e, quelques hommes d'élite qui, préparés par une éducasupérieure, distingués par l'élévation de l'esprit et du ctère, se sentaient instinctivement attirés vers tout ce que elligence humaine peut produire dans les régions diverses îfle s'exerce. Beaux-arts, littérature, sciences, rien n'était nger aux membres de cette société, souverainement éléte et polie. On trouvait, dans ces cercles distingués, lespece intéressant de l'aristocralio de la naissance accueillant et lerchant l'aristocratie du mérite ; les savants étaient toujours i d'y rencontrerdes protecteurs géuéreux, quelquefois môme émules.
V est un cénacle de ce genre qui existait, au milieu du
IIe siècle, dans la province de Guyenne. Le fondateur, l'ar-
•e de cette petite société bordelaise, était le chevalier de
ens. Littérateur brillant, agronome de premier ordre, versé
is les différentes branches des connaissances scientifiques, le
svalier de Vivens, l'un des esprits les plus distingués de son
nps, était éminemment digne de présider et de diriger
hommes d'élite dont il aimait à s'entourer, et que son
gpitalité généreuse rassemblait d'habitude dans son château de
tirac. Dans ces assemblées familières, qui se tenaient sous
\ frais ombrages de Clairac, on trouvait réunis, Montesquieu,
d aimait à se délasser de ses hautes spéculations sur l'histoire
s lois et de la philosophie par la culture de l'histoire natu-
Ue et de la physique ; — le baron de Secondât, son fils, à
li l'Académie de Bordeaux dut plusieurs mémoires scienti-
|ues estimés; — le docteur Raulin, qui fut médecin par
rartier de Louis XV; — les frères Dutilh, qui habitaient un
lâteau des environs de Nérac, gentilshommes instruits et
particulièrement habiles dans les expériences de physique ; — les abbés Guasco et Venuti; — enfin, M. de Romas, que ses fonctions d'assesseur au présidial avaient fixé à Nérac, sa ville natale.
Le chef scientifique de cette docte assemblée, l'inspirateur de ses travaux modestes, était Romas, savant d'un mérite réel, et qui, comme nous l'avons dit, ne resta étranger à aucune branche de la physique. C'est grâce à la sagacité de Romas, et au concours du petit cénacle de ses nobles et savants amis, que les expériences commencées à Paris sur l'électricité atmosphérique, trouvèrent à Nérac un complément et une suite, qui forment une des pages les plus brillantes de l'histoire de la physique moderne.
On a vu, dans le chapitre précédent, que Romas, depuis longtemps voué à l'étude expérimentale de l'électricité, s'empressa, dès qu'il en eut connaissance, de répéter à Nérac l'expérience de Marly. On a vu que, dès le mois de juin 1752, c'est-à-dire un mois après l'expérience de Dalibard, Romas faisait des recherches sur l'électricité atmosphérique avec une barre de fer isolée ; et qu'il obtenait des résultats intéressants au moyen de sa verge de fer mobile, qu'il rendait tantôt verticale et tantôt inclinée sur l'horizon.
C'est dans le cours de ces dernières expériences qu'il vint à l'esprit de Romas la pensée d'envoyer vers les nuages orageux un cerf-volant armé d'une pointe métallique, afin d'amener l'électricité des cieux jusqu'à la terre, au moyen de la corde du cerf volant. Au mois d'août 1752, il communiqua, sous le sceau du secret, le projet de cette expérience à ses amis, le chevalier de Yivens et les frères Dutilh. L'un de ces derniers fut chargé de s'occuper de la construction du cerf-volant ; il fut même convenu qu'il serait lancé dans son domaine de Nérac ; mais M. Dutilh mit de la négligence à s'occuper de ce soin, de telle sorte que l'automne de 1752 s'écoula sans qu'on prit n*e à exécution l'expérience projetée.
lomas faisait allusion au projet de ce cerf- volant électrique, s une lettre qu'il adressa à l'Académie de Bordeaux, le juillet 1752, pour faire connaître le résultat de ses obserons sur la barre isolée. Il s'exprimait comme il suit, )loyant à dessein des termes détournés, pour ne pas ébruid avance le projet d'une expérience qu'il n'avait pu mettre ore à exécution : « Je me réserve de mettre au jour la îrnière, quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d'enfant, lorsque je le serai assuré de sa réussite, par l'expérience que je me x)pose d'eu faire (1). «
l) Par ce terme de jeu d'enfant, Romas entendait désigner le cerfnt. C'est ce qu'il prouve dans le passage suivant de sa Lettre au icleur du Journal encylopedique , dont nous parlerons plus loin et t nous citons ici ce fragment isolé à titre de confirmation de ce précède.
Mais on m'objectera peut-être , dit Romas , que ces termes iwiqu'elle ne soit qu'un jeu d'enfant, » qu'on lit à la fin de la lettre 1 2 de juillet 1 752, ne désignent point la machine du cerf-volant d'une lière aussi claire que vous l'avez soutenu. Ainsi il vous reste de pro- •e des preuves plus certaines de votre prétention au sujet de cette ihine.
» Comme je n'ignore pas qu'il y a des yeux troubles ou louches, qui jnt obscurément ou de travers les objets qui sont reconnus par d'autres ; distinctement et tels qu'ils sont en effet , je ne dédaigne point de ondre à cette objection. Pour satisfaire tout le monde, je demande si émoignage de trois personnes dignes de foi sera capable de terminer ontestation? Si ce témoignage est trouvé suffisant, je prie quelqu'un ceux qui se sont déclarés contre moi , de vouloir prendre la peine iterpeller MM. Dutilh, Bégué, curé d'Asquets, et le chevalier de ens, qui est très connu dans la république des sciences, et l'on sera ntôt assuré que , par ces termes , quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d'en- 4, j'entendais parler du cerf-volant électrique. • M. Dutilh répondra que , dès le lendemain de ma première expéice, qui fut faite le 9 juillet 1752 avec la barre de M. Franklin, ainsi il paraît par ma lettre du 12, je lui confiai, sous le sceau du secret, ée que j'avais d'employer le cerf-volant des enfants aux expériences l'électricité du tonnerre ; qu'il se chargea de construire tout de suite le machine, afin de la mettre à l'épreuve, avant que la saison des ges ne fût passée ; et que si je ne l'éprouvai point avant l'hiver, ce
îv. \fc.
186 DÉCOUVERTES SWEITTIFIQUES.
Mais laissons nôtre physicien nous raconter lui-même comment lui vint, en 1752, l'idée du cerf-volant électrique, et par quelles circonstances l'expérience qu'il avait méditée dut être renvoyée à l'année suivante. On trouve ce récit dans un petit ouvrage de Romas, qui parut à Bordeaux en 1776, et qui a pour titre : Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons. Après avoir rappelé les résultats qu'il avait communiqués le 12 juillet 1752 à l'Académie de
fut parce qu'il ne trouva point les matériaux dont il avait besoin pour le construire.
» M. Bégué, curé d'Asquets, dira que je lui confiai le môme secret; qu'à la vérité ils ne se ressouviennent pas précisément du temps; mais ils affirmeront que ce fut cinq à six jours après la première expé* rience que j'avais faite avec la barre de M. Franklin, et ils ajouteront que, si l'on sait le jour de cette première opération, on saura le jour de la confidence (a).
m M. le chevalier de Vivens déposera qu'il se rappelle très bien que je me rendis à Clairac, à la prière de M. de Secondât et à la sienne, vert la mi-août 1752, pour leur faire voir, si l'occasion s'en présentait, l'électrisation de la barre de M. Franklin par le feu du tonnerre; que le 18 du même mois je dressai cette machine au-dessus du toit du château de Vivens; qu'elle fut éprouvée avec succès le lendemain; que l'expérience finie, étant entrés lui et moi dans son cabinet, il me loua beaucoup sur la simplicité que j'avais donnée à la suspension et ù l'isolement de la barre; qu'ayant répondu comme je le devais à son compliment, je lui dis que j'avais l'idée d'une machine qui serait beaucoup plus simple et de laquelle je comptais néanmoins tirer des effets mieux marqués; qu'enfin je lui parlai du cerf-volant des enfants, tel que je l'ai exécute et perfectionné depuis.
» Voilà, Monsieur, à peu près les termes dans lesquels les dépositions de ces trois messieurs seraient conçues, si quelqu'un venait à les interpeller. Mais comme mes adversaires ne voudraient peut-être pas se donner le soin de rassembler ces dépositions , et que par bonheur elles sont consignées dans des lettres qui datent d'assez loin, j'offre de vous en confier les originaux, si vous jugez qu'il soit nécessaire de les faire connaître au public, ou môme si vous les désirez, pour votre propre satisfaction. »
(a) Cela est sûr, puisque ma première expérience avec la barre de M. Franklin est .du 9 juillet 1752, comme il est prouvé par ma lettre du 12 juillet 1752 a "académie de Bordeaux.
leaux, concernant ses expériences avec la barre de fer risée, Romas continue en ces termes :
De cette observation je conclus que si je pouvais élever un i non électrique et l'isoler eommodément, j'obtiendrais de des lames de feu au lieu de petites étincelles. Pour vérifier cette conclusion, je pensai d'abord à substituer barre, qui avait sept a huit pieds de hauteur verticale aura du toit de ma maison, un des plus longs mâts de naque je pourrais trouver. Mais, ayant bientôt entrevu la «site d'une grande dépense, soit pour me procurer cette e, soit pour l'isoler, et plus encore dans la crainte de ne t obtenir des effets fort considérables, j'abandonnai celte presque dans le moment où je la conçus. Néanmoins, toujours plein du désir d'augmenter le volume eu électrique, il fallut chercher le moyen qu'il y avait ù troupou r y parvenir ; en conséquence, je me plongeai dans de velles méditations. Enfin une demi-heure après, tout au plus, w»f- volant des enfants se présenta tout à coup à mon esprit, et une j'y vis aussitôt, sinon les effets éclatants que cette machine lonlrés depuis, du moins en partie, il me tardait de la mettre épreuve.
► Par malheur je n'en avais pas le temps ; je devais rendreiplede mes observations sur la barre de M. Franklin à l'Acaniede Bordeaux. C'est ce dont je m'acquittai, par une grande re que j'adressai à cette compagnie le 4 2 juillet 4752. Je ne bornai pas à cela : je lui parlai aussLdu procédé à la faveur |uel j'espérais dt? faire produire plus de feu électrique que je n avais vu sur la barre : je lui indiquai même suffisamment en >i ce procédé consistait, puisque je le lui annonçai comme un iplejeu d'enfant.
• L'Académie reçut cette lettre avec un contentement des plus itibles. Elle m'en donna une preuve, en me disant dans sa relise, que le public, qui se plaît naturellement aux choses exordinaires, serait bien aise, sans doute, de connaître mes lervations sur le feu électrique du tonnerre, et l'utilité que je isais pouvoir en retirer ; que cette considération l'avait déteroée à faire lire ma lettre dans l'assemblée publique du 25 août >cbain ; mais que comme nous étions dans la saison des orages, que peut-être il s'en élèverait quelqu'un avant le jour de cette
séance, elle m'exhortait à continuer les expériences sur la barre, afin qu'elle eût quelque autre particularité à présenter au public sur la môme matière.
» La façon d'électriser avec une barre, sans prendre d'autres soins que ceux de l'isoler, et de l'exposer à l'air, en temps d'orage, était trop piquante par elle-même, et la réponse de l'académie m'était trop flatteuse, pour que je ne tinsse point compte de suivre sa recommandation. Animé par ce double motif, je renvoyai l'essai de mon cerf- volant à la première occasion qui se présenterait après le 25 août, et je continuai, sur la barre de M. Franklin, les expériences qui m'offrirent effectivement de nouveaux phénomènes dont je fis part à celte compagnie.
» Le mois d'août étant passé, il n'y eut presque plus d'orage, je ne pus même pas me procurer un cerf-volant avant l'hiver. Ainsi forcé d'attendre le printemps de l'année suivante , je ne lançai en l'air cette espèce de châssis, que le 4 4 du mois du mai 4753. »
C'est, en effet, au mois de mai 1753 que Romas commença, avec son cerf-volant électrique, de procéder à ses expériences, qui furent poursuivies et variées avec une sagacité et un courage vraiment extraordinaires. Ces expériences doivent être rapportées avec détails.
Le premier cerf-volant qui fut lancé par Romas, avait d'énormes dimensions ; il mesurait 18 pieds carrés de surface. Attaché li une simple corde de chanvre, il fut lancé une première fois le \k mai 1753; mais on ne put tirer de la corde aucune étincelle, bien qu'il tombât alors une pluie légère qui devait en augmenter la conductibilité, et que l'existence de l'électricité dans l'atmosphère fut rendue évidente par l'élcctrisation des barres de fer isolées que Romas avait élevées pour ses expériences antérieures.
L'issue de cette première tentative aurait découragé une volonté moins forte, un jugement moins sûr que celui du physicien de Nérac. Il ne se laissa pas déconcerter par cet échec , qu'il expliqua fort bien en remarquant que pendant
LE PABATONNERRI. 189
sxpérience, la pluie avait été faible, la lorde de chaneu mouillée, et • qu'une corde de chanvre, qui n'est pas aillée, ne conduit jamais bien le feu électrique que lors-
5 l'électricité est très forte (1). » Sur cette réflexion, il ba aussitôt le moyen de remédier au défaut- de conduc-
6 de son appareil.
moyen consista à huiler le papier du cerf- volant, et à r la corde de chanvre, sur toute sa longueur, d'un fil de e continu, c'est-à-dire d'un excellent conducteur du fluide îque. Romas fut aidé, dans la longue opération qui cont à enrouler le fd de cuivre autour de la corde, par Hitilh, son collaborateur ordinaire dans ses expériences hysique.
i 7 juin 1753, par une journée très orageuse, lecerf-vofut lancé à différentes reprises dans les allées qui servent romenade extérieure à la ville de Nérac. La corde dont lit muni avait une longueur de 260 mètres. L'absence ont, pendant une partie du jour, empêcha le cerfit de se soutenir en l'air ; mais à deux heures et demie, ant qu'il tonnait du côté de l'ouest, le vent s'étant on réussit mieux, bien qu'on eût lâché toute la corde faisant alors avec l'horizon un angle d'à peu près 45 es, maintenait le cerf-volant à une hauteur d'au moins mètres.
e vent s'étant fortifié, il devint probable que le cerf-volant omberait pas. Romas attacha donc à la partie inférieure de
) Mémoire où après avoir donné un moyen aisé pour élever fort : et à peu de frais un corps électrisable isolé, on rapporte des alitions frappantes , qui prouvent que plus le corps isolé est élevé essus de la terre, plus le feu de V électricité est abondant, par M. de as, assesseur au présidial de Nérac, publié dans les mémoires des nts étrangers à l'Académie des sciences (Mémoires de mathématique » physique présentés à V Académie royale des sciences de Paris pairs savants, et lus dans les assemblées publiques, I7.*»îî, Inme 11, s 393).
la corde du cerf-volant, un cordonnet de soie de 1 mètre 15 centimètres de longueur, et ce cordon lui-même vint M p l'attacher à une sorte de pendule formé d'une pierre trèi ■ lourde, qui fut placé sous l'auvent d'une maison, A la corde et f avant le cordonnet de soie, on suspendit un cylindre de fer blanc de 55 centimètres de longueur et de 3 centimètres de diamètre, qui, communiquant avec le fil de cuivre du cerfvolant, devait servira tirer des étincelles en casd'électrisatkm. Pour éviter tout accident, et préserver l'opérateur, Romas avait eu soin de préparer un excitateur, qui consistait en un petit tube de fer-blanc d'un pied de longueur, fixé a un tube de verre.
Plus de deux cents personnes, sorties de la ville, assistaient, avec une curiosité facile à comprendre, à la belle expérience qui se préparait.
Les premières étincelles que Romas tira avec l'excitateur étaient faibles; elles provenaient seulement de quelques petites nuées .détachées du gros de l'orage, encore éloigné. La médiocre intensité de ces effets électriques l'encouragea a les tirer avec le doigt, sans se servir de l'excitateur ; et bientôt, à son exemple, tous les assistants s'approchèrent et se divertirent a faire partir des étincelles du tube de fer-blanc. Chacun s'approchait à tour de rôle, et s'amusait à faire jaillir le feu électrique ; les uns l'excitaient simplement avec le doigt, d'autres avec leur épéc, avec une canne, un bâton ou une clef.
(le petit exercice, qui dura vingt minutes, fut interrompu par un défaut d'électricité, dont la cause apparat manifestement aux yeux des spectateurs. Les petits nuages noirs qui avaient occasionné les premières étincelles, avaient disparu; on ne voyait à leur place qu'un image blanc à travers lequel on apercevait distinctement le bleu du ciel.
Dix minutes après, l'électricité reparut, mais d'abord très faible. Après avoir langui quelques instants, elle reprit avec
U PAftAT03l3liaiI. 191
rtaine force. Tous les spectateur» se rapprochant alors, nenctrrent leurs amusemeut& On jouait çaiinent am* lerre ; au milieu des rires et des propos animés, on Fcillait de voir étiuceicr sous ses doigts le feu descendu es. Mais tout à coup, et sans que rien eut fait présager sque retour offensif de l'électricité, llomas. en tiranl incellc, fut frappé dune commotion si tiolente qu'il à demi remersé. A ses mouvements comulsifs, les ils reconnurent bien qu'il avait été gravement frappé, lanl, sept ou huit personnes ne craignirent pas de s'etau même coup ; elles se donnèrent la main comme expérience de Le} de, et la première toucha de son doigt 3 de fer-blanc ; aussitôt une forte commotion fut resjusqu'à la cinquième personne, nas, comprenant alors que l'heure des amusements est i, éloigne la foule qui l'entoure, et demeure seul auprès i appareil, tenant l'excitateur à la main, rage s'approchait et s'animait de plus en plus. Quoiqu'il nbât encore aucune goutte de pluie, de gros nuages noirs aient à l'horizon, et d'autres, placés au-dessus du cerft, faisaient craindre qu'une très forte électricité n'apparut il coup, et n'occasionnât quelque accident tragique. mé de son excitateur, Romas s'approche du tube de fer- ;, et il en tire, à la distance de quatre pouces, des étincelles avaient plus d'un pouce de longueur et deux lignes de or. Il excita ensuite, à une plus grande distance, des et ins de deux pouces de long et grosses à proportion. Bientôt firent place à de véritables lames de feu, qui parlaient à itance de plus d'un pied, et dont l'explosion se faisait enre à plus de deux cents pas.
mdant qu'il continuait ainsi, il sentit au visage, bien qu'il )uvât éloigné de plus de trois pieds de la corde, comme une ession de toile d'araignée : c'était l'émanation électrique du
lil du ceri"-\oIaut qui, disséminée dans tous les sens, produisait cet effet, que Ton remarque souvent quand on se tient près du conducteur d'une puissante machine électrique en activité. Jlomas cria de toute sa force aux assistants de se reculer au [dus tôt. 11 fit lui-même un pas en arrière; mais bientôt cette même sensation de toile d'araignée s'étant fait sentir une seconde fois, il s'écarta un peu plus.
Malgré le péril, croissant de minute en minute, Romas demeura alors seul à son poste d'observation, affrontant stoïquement la mort pour les intérêts de la science et de l'humanité. Dans cette situation émouvante, dramatique et la plus solennelle peut-être qu'aient enregistrée les annales des sciences, il conserva assez de sang-froid et de calme fermeté pour observer tous les phénomènes qui s'offraient à ses yeux, comme s'il eût procédé, dans le lal)oratoire, à une expérience ordinaire.
On entendait un bruissement continu comparable au bruit d'un soufflet de forge. Une forte odeur sulfureuse émanait du conducteur; clic était analogue à celle des machines électriques. Malgré la lumière du jour, on distinguait autour de la corde du cerf-volant un cylindre lumineux de trois a (juatre pouces de diamètre. Il est probable , d'après cela, (pic si l'on eût oi>éré pendant la nuit , on eût assisté au spectacle admirable et vraiment unique d'une immense colonne de lumière partant de la terre pour se perdre dans les deux.
Trois longues pailles, qui se trouvaient 'par hasard sur le sol. commencèrent une sorte de danse de pantins, qui réjouit beaucoup les spectateurs. Ces pailles, soulevées de terre, circulaient en sautillant, comme des marionnettes, au-dessous du tuyau de fer-blanc : ce spectacle dura un quart d'heure. Ensuite, quelques gouttes de pluie étant tombées, l'électricité redoubla d'énergie.
Romas cria "de nouveau aux assistants de se reculer, et lui- 'uéme, se tenant plus a l'écart, jugea bon de ne plus tirer
diucelles, même avec l'excitateur. Cet acte de prudence itait que trop justiûé. Ce ne fut pas, eu effet, sans effroi 'on entendit une explosion violente, qui provenait de l'éiecâté du conducteur se déchargeant sur la plus longue des lies. Le bruit de l'explosion, formée de trois craquements xessifs, ne fut pas aussi fort que celui du tonnerre, mais l'entendit jusque dans le milieu de la ville. Quelques assises le comparèrent au bruit que ferait une grosse cruclic terre que Ton jetterait avec violence sur le pavé. La lame feu qui parut au moment de cette explosion, avait la forme in fuseau de quatre à cinq lignes de diamètre. La paille s'éleva ongdc la cordedu cerf-volant ; on la vit, jusqu'à une distance 100 mètres, tantôt attirée, tantôt repoussée, avec celte constance que chaque fois qu'elle était attirée par la corde, ;n partait des lames de feu accompagnées d'explosions. A cette décharge, qui était certainement un petit coup de inerre, en succédèrent bientôt deux autres, occasionnées is doute par quelques menus corps qui se trouvaient sur la •rc au-dessous du tuyau de fer -blanc.
Une demière observation que fit Romas dans le cours de tte expérience, et certainement la plus importante de toutes, îst qu'à partir du moment où les étincelles tirées du conducnr de fer-blanc furent un peu fortes, jusqu'à la fin de l'expé- »nce, les nuages ne donnèrent plus ni éclairs ni pluie, et qu'à ine entendit-on le tonnerre dans le ciel. Les signes d'orage prirent après la chute du cerf-volant. Ce fait prouve bien îe Romas, dans cette expérience extraordinaire , fit avorter irage, déchargea les nuages électrisés, c'est-à-dire les dépouilla ; la plus grande quantité de leur fluide, qu'il fit descendre, loffensif, jusqu'à la terre (1).
L'expérience se tennina par la chute du cerf- volant. Le vent
(I) L'expérience de Romas fait concevoir la possibilité d'un projet li a été mis en avant par Arago et qui consisterait à transformer tes nr. M
ayant tourné à l'est, la plnie devint plus abondante et M tomba un peu de grêle; dès lors le cerf- volant ne put phis se soutenir en l'air.
Pendant qu'il tombait, la corde ayant touché à un toit, on crut pouvoir la manier sans danger. On en pelotta environ /i0 mètres; mais le cerf-volant s'étant par hasard un peu soulevé par l'effort du vent, le conducteur ne toucha plus au toit, et celui qui le tenait sentit dans les mains un craquement si fort, et dans le corps une commotion si violente, qu'il fut obligé de tout lâcher. La corde qu'il abandonna tomba sur le pied de l'un des assistants, qui éprouva une forte secousse.
Le mémoire dans lequel R ornas décrit l'expérience admirable que nous venons de rapporter, se termine par des conseils aux personnes qui, selon son expression, « ayant un courage màlc » , voudraient faire la même tentative. Ces conseils, donnés avec une précision rigoureuse, sont en harmonie avec les faits les mieux établis en électricité, et la science moderne ne trouverait aucun changement à y apporter. Les indications données par Romas pour se mettre à l'abri des dangers de l'électricité soutirée des nuages par le cerf-volant sont applicables aux l>arres métalliques. Si elles avaient été connues pins tôt, l'infortuné Richmann, à Saint-Pétersbourg, ne serait pas mort foudroyé.
Le mémoire de Romas, racontant les détails de l'expérience du cerf-volant, fut lu dans une séance publique de rentrée de l'Académie des sciences de Bordeaux, où il excita un véritable enthousiasme. L'Académie des sciences de Paris, sur le désir de l'abbé Nollet, en ordonna l'insertion dans les Mémoires
nuages orageux en nuages ordinaires, à l'aide de cerfs-volants ou d'aérostats munis de conducteurs convenables. En empochant les orages, ce moyen pourrait aussi probablement prévenir la formation de la grélc, qui semble liée à la présence, dans les nuages, d'une grande quantité de lluide électrique.
ê&ocmis étrangers: flparat dans ce recueil en 1755 (1\
louas coDtîima pendant plusieurs années ses expériences
l'électricité atmosphérique, soit arec des barres, soit avec
cerfs-volants. Selon M. Mergey, professeur de physique au
e de Bordeaux, auteur d'une excellente Etude sur Us tra-
x de Romas, couronnée en 1853 par Y Académie de Ror-
ii, et à laquelle nous avons emprunté divers renseignements,
ornas consigna les nombreux résultats de ses observations
ins un journal d'expériences qui n'a pas été consené.
uelques extraits de ce journal, relatifs à l'électricité de l'air
i temps ordinaire et en l'ahsence de tout nuage orageux, lui
jurnirent la matière d'un Mémoire présenté à l'Académie de
M-deaux (avril 1755), et qui existe encore en manuscrit. »
îomas crut avoir constaté le premier la présence de l'éleclri-
dans l'atmosphère par un ciel serein ; mais sa mauvaise for*
e voulut que Lemonnier, comme nous l'avons dit plus haut,
fait avant lui la même découverte, dont il donna communica-
i à l'Académie des sciences de Paris, en novembre 1752.
is devons dire pourtant que les expériences de Nérac, si elles
rent après celles de Paris, furent faites sur une bien plus
(e échelle, et que les conclusions en furent plus nettement
mulées.
iucun physicien n'a jamais déployé, dans un cas semblable, idace dont Romas donna les preuves dans toutes ses expéoces avec le cerf-volant électrique. Les résultats qu'il obt sont vraiment prodigieux et n'ont jamais été égalés. I<c ysicien Charles, qui, à l'exemple de Pilatrc des Kozicrs, jeuta plus tard des expériences avec le cerf-volant électrique, : loin de reproduire les phénomènes observés par Romas. jsieurs Cois la vie du physicien de Nérac fut en danger. Le
(I) Mémoires de mathématique et de physique présentés à l'Académie taie des sciences par divers savants et lus dans tes assemblées, ne H, p«f e 303.
21 juin 1756, il reçut une commotion si forte, qu'il fat jeté par terre. Les effets qu'il obtint en 1757 furent d'une intensité effrayante. Ce n'étaient plus des étincelles électriques qu'il excitait du fil du cerf-volant, mais des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur, et d'un pouce de large, qui éclataient avec le bruit d'un coup de pistolet.
La description de ces derniers résultats est contenue dans une lettre écrite par Romas à l'abbé Nollet, le 26 août 1757, et qui aété reproduite dansles Mémoires des savants étrangers :
t Vous jugeâtes, Monsieur, écrit Romas à l'abbé Nollet, que ma première expérience électrique du cerf-volant, où j'eus le plaisir de voir des lames de feu de sept à huit pouces de longueur, méritait d'être connue du public, puisque vous m'avez fait l'honneur de l'insérer dans le second volume des mémoires fournis par les étrangers à votre académie; mais les effets électriques du même cerf-volant ont été bien autre chose dans une expérience que je fis le 4 6 de ce mois, pendant un orage que j'ose dire n'avoir été que médiocre, puisqu'il ne tonna presque point et que la pluie fût fort menue. Imaginez- vous de voir, Monsieur, des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur et d'un pouce de grosseur, qui faisaient autant ou plus de bruit que des coups de pistolet; en moins d'une heure j'eus certainement trente lames de cette dimension, sans compter mille autres de sept pieds et au-dessous. Mais ce qui me donna le plus de satisfaction dans ce nouveau spectacle, c'est que les plus grandes James furent spontanées, et que, malgré l'abondance du feu qui les formait, elles tombèrent constamment sur le corps non électrique le plus voisin. Cette constance me donna tant de sécurité, que je ne craignis pas d'exciter ce feu avec mon excitateur, dans Je temps même que l'orage était assez animé, et il arriva que, lorsque le verre dont cet instrument est construit n'eut que deux pieds de long, je conduisis où je voulus, sans sentir à ma main la plus petite commotion, des lames de feu de six à sept pieds avec la même facilité que je conduisais des lames qui n'avaient que sept ù huit pouces (î). »
(1) Mémoires de mathématique et de physique présentés à V Académie royale des sciences par divers savants, tome IV, page 5! 4.
In voit, d'après cela, que, dans cette expérience, Romas défgeait un nuage orageux, et donnait l'exemple qxtraordie d'un homme osant, de ses propres mains, détourner et ger la foudre. L'intensité des phénomènes électriques prob dans cette dernière circonstance tenait à l'excessive Ionnr de la corde du cerf-volant, qui n'avait pas moins de mètres de longueur.
our manœuvrer plus commodément un cerf-volant muni le telle longueur de corde, Romas avait imaginé une petite Jiine portée sur un chariot mobile, à l'aide de laquelle il ralait la corde sans avoir besoin d'y toucher. Il remplaça d, à la même époque, Y excitateur à manche de verre par instrument d'un nouveau genre, consistant en un fil métale attaché à la corde du cerf-volant, et que l'on manœut de loin à l'aide d'un cordon de soie; mais il revint ensuite s premières dispositions.
les expériences étonnantes sur l'électricité atmosphérique, nas les exécutait presque toujours en présence des curieux ux portes de la ville. La population de Nérac, qu'impresinaient fortement ces effrayantes scènes, avait fini par ouver une sorte de terreur superstitieuse en présence de irome qui osait jouer ainsi avec le plus terrible des mères, et grâce aux préjugés du temps, l'assesseur au présidial sait à Nérac pour un sorcier.
]e fâcheux renom s'était étendu jusqu'à Bordeaux, et Romas lit un jour en être victime. En 1759, il s'était rendu dans te ville pour répéter son expérience du cerf-volant élecpie, en présence de M. de Tourny. Le jardin public fut risi comme le lieu le plus convenable pour lancer le cerfant, qui fut déposé provisoirement, et en attendant un jour rage, chez un cafetier logé dans les bâtiments de la terrasse jardin. Par malheur, la foudre vint inopinément à tomber • ces bâtiments. La clameur publique ne manqua pas dès îv. \1.
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lors d'accuser le cerf-volant du physicien de Nérae d'i attiré la foudre. Le peuple se rassembla en tumulte le café, menaçant de tout saccager. Le maître de la pour donner satisfaction aux mécontents, se hâta de jeter de chez lui l'innocente machine, que la multitude eut mise en pièces. L'expérience projetée ne put avoir lieu, ce jour, lorsque Romas passait dans les rues de Bordeaux, s'écartait à son approche, et on se montrait au doigt le gistrat impie qui tenait d'une puissance infernale le secret If \ faire tomber la foudre. \