CHAPITRE VIII
Le télégraphe sous-marin. — Expérience de M. Walker sur la propriél ' isolante de la gutla-percha. — Pose du fil télégraphique entre Dm vres et Calais en 1850. — Reprise et fin des travaux en 1851. - j Télégraphe sous-marin entre l’Angleterre et l’Irlande, entre l’An gleterre et la Hollande, entre l’Angleterre et la Belgique. — Télé graphe sous-marin entre la France et l’Algérie. — Télégraphe sous marin de Varna à Sébastopol à travers la mer Noire. — Projet d ■ télégraphe sous-marin entre l’Europe et l’Amérique,
Nous n’avons encore parlé que des télégraphes électrique i établis sur la terre ; nous n’avons considéré jusqu’ici que ce (ils métalliques élevés dans l’espace, et abrités par la masse noi conductrice de l’air, contre la déperdition du fluide pendan le trajet. .11 nous reste à faire connaître l’entreprise extraordi maire qui a eu pour résultat de créer des communications di même genre à travers l’Océan, c’est-à-dire au milieu de 1; substance la moins propre, en raison de son extrême conductibilité électrique, à servir au fluide de moyen de transmission.: Considérée longtemps comme un beau rêve, cette œuvre glorieuse a été enfin réalisée avec un complet bonheur, et maintenant plusieurs contrées, séparées les unes des autres par lu! mer sur une distance considérable, sont en relation électriques continue, et correspondent d’une manière instantanée, comme si elles n’étaient séparées que par un intervalle de quelques lieues.
La théorie démontrait qu’il serait possible d’établir des communications électriques à travers l’Océan. Quelle que soit la conductibilité électrique de l’eau chargée de sels qui occupe le bassin des mers, un fil métallique n’a besoin pour la franchir, sans laisser disséminer l’électricité qui l’anime, que d’être revêtu siu’ toute son étendue d’une enveloppe isolante. Mais les
difficultés prati([ucs étaient immenses pour la réalisation de et; projet, car les substances de nature à servir de fourreau isolateur étaient toutes d’un prix élevé ou éminemment cassantes. Une matière nouvelle qu’a apportée en Europe la mission envoyée en Chine par le gouvernement français, la gutta-percha, vint fournir la substance si longtemps cherchée. La gutta-percha est un corps qui ressemble beaucoup au caoutchouc, mais qui ' a sur lui l’avantage, capital dans le cas qui nous occupe, d’être éminemment mauvais conducteur de l’électricité. M. Walkcr, eu Angleterre, fut le premier à saisir l’importance des applications que l’on pourrait faire de la gutta-percha à l’isolement des (ils d’un télégraphe. Il comprit que cette nouvelle substance allait offrir un moyen parfait pour l’établissement d’un lil télégraphique à travers les liquides, et l’idée à peine conçue, il se hâta de la soumettre à l’expérience. Le 10 janvier 1841), un premier essai, tout incomplet qu’il fut, suffit pour faire voir l’immense parti que l’on pourrait tirer de la gutta-percha dans la télégraphie sous-marine. M. Walker raconte ainsi l'expérience intéressante qui l’amena à cette conclusion.
« J’avais choisi, dit M. Walker, deux milles de cuivre n° 10, garni de gutta-percha, et j’avais éprouvé moi-même le tout sous l’eau, bout par bout, ainsi que les divers joints. Après l’avoir enroulé sur une espèce de dévidoir de bois, on le porta à Folk-
■ slone.
» La description du port de Folkstone rendra plus clairs les détails de l’expérience. Un embranchement d’environ un mille de [longueur descend delà ligne principale du chemin de fer au port, traversant la station sur un pont mobile. Le bureau du télégraphe est dans la dernière pièce des bâtiments, au delà de la station. Je plantai dans les sables un poteau plus élevé que la marque de l’eau, et qui me servit à établir un lil du bureau du télégraphe au bord de la mer. Le 9, au soir, j'essayai, pour la dernière lois, la conductibilité du lil en plaçant le dévidoir sur le sable et faisant communiquer le lil recouvert avec le lil venant, de Londres. Alors, l'eau à nos pieds et à la lueur des lampesj au milieu d’un groupe
môle et étonné de pêcheurs, de matelots, d’officiers et d’autres, nous reconnûmes que le circuit était bon, car nous pûmes entretenir une conversation avec les employés de Londres.
» Notre intention était de prendre le lendemain le dévidoir dans un petit bateau, de nous placer à peu près en ligne directe de la plage, de dévider et d’immerger notre fil tout en avançant, et d’attendre à l’ancre l’arrivée du train de Londres; alors le paquebot, avec nos amis et l'appareil télégraphique sur le pont, serait venu nous prendre avec le bout du fil. Mais l’aspect du temps changea dans la nuit; le vent s’éleva, et la mer devint si houleuse, que non-seulement c’eût été un essai stérile, pour des hommes qui ne sont pas marins, que de faire des recherches physiques sur un parquet aussi mal assuré qu’un bateau secoué par les vagues, mais qu’il eût été impossible d’éviter la rupture du fil. Alors donc, au lieu que le paquebot vînt retrouver le bateau, celui-ci s’en alla seul, fila le fil, et ramena le bout à la plage. Le lil le plus élevé des quatre fut continué, en ligne directe de sa terminaison actuelle, par le fil de gutta-percha, que l’on conduisit dans la mer plus loin que la jetée, et que l’on fila devant le port; il passait à l’entrée du port et aboutissait à l’instrument qui était sur le pont du paquebot amarré le long de la jetée, à l’endroit où on le voit dans le dessin. Ainsi les conditions de l’expérience étaient les mêmes, bien que l’effet ne fût pas aussi frappant que si le paquebot eût été en pleine mer avec l’extrémité du fil.
» 11 avait été entendu d’avance que ce jour-là le travail du télégraphe se ferait sur un 111 n° 2, et que le n° \ resterait libre pour ces expériences. Le bout du fil de Folkstone, comme je l’ai dit, était soudé au fil submergé dont l’autre bout communiquait alors avec un instrument à simple aiguille, qui était sur le pont, et le circuit se complétait par une plaque de terre qui était dans la mer.
x Ces opérations se firent en présence de nos invités, qui sc trouvaient à bord; il ne s’était pas fait de répétition , et le fil se trouvait battu par les Ilots contre la jetée. J’avoue que je n’étais pas fort à l’aise d’avoir tant de témoins, venus de si loin, pour assister à une expérience dont le premier essai allait être fait en public; je redoutais quelque circonstance fatale. Tout étant prêt, je pris la poignée de l’instrument, et je fis la lettre L, signal d appel de Londres; on eut instantanément connaissance du signal, et, a midi trois quarts, la première dépêche passa sous le
TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIOLE.
canal britannique, en ligne directe pour Londres; elle portait :
« M. Wall œr au directeur : • — Je suis à bord de la Princesse Clémentine : j’ai réussi. » Immédiatement une correspondance fut établie. Il s’échangea des communications avec d’autres stations de la ligne principale, et, après quelques heures d’immersion, le lil fut retiré sain et sauf. 11 est maintenant placé dans le tunnel de Merstam, et a servi depuis à l’envoi de toutes nos dépêches importantes de Londres (î ). »
Cette expérience intéressante de M. Walker établissait suffisamment les avantages de la gu tta -percha pour l’isolement d’un (il électrique sous-marin. Cependant ce n’était pas à M. 'Walker, mais à l’un de ses habiles compatriotes, M. Jacob Brett, qu’il était réservé d’exécuter cette belle entreprise.
Par une faveur toute spéciale, M. Jacob Brelt obtint du gouvernement français le privilège exclusif de l’exploitation du télégraphe électrique qui serait établi entre Douvres et Calais. Lin décret, en date du 10 août 18û9, accorda à M. Brett le droit privilégié d’exploiter pendant une durée de dix ans à partir du l‘r septembre 1850, la communication télégraphique entre l’Angleterre et la France. Cette autorisation obtenue, une compagnie anglo-française se forma pour mettre le projet à exécution. Un (il de cuivre d’une longueur continue de Û5 kilomètres, recouvert d’une enveloppe de gutta-percha de 0 millimètres et demi d’épaisseur, fut préparé pour servir de conducteur entre les deux villes. Les points choisis pour l’immersion du lil étaient : la cote de Douvres en Angleterre; en France, le cap Grinez, situé à sept lieues de Douvres, entre Boulogne et Calais.
Tout étant prêt, le 28 août 1850, le bateau «à vapeur anglais le Goliath sortit du port de Douvres pour se rendre a 1 extrémité de la jetée. On avait disposé au milieu du bateau un
(1) Manuel de télégraphie électrique, par M. Walker, directeur des télégraphes de la compagnie du Sud-Est, en Angleterre.
immense treuil autour duquel s’enroulait toute la longueur du îil métallique recouvert de son fourreau de gutta-percha. Sur le bâtiment se trouvaient, M. Jacob Brett, MM. Wollaston et Crampton, ingénieurs chargés de l’exécution des appareils, MM. Francis Edwards , Reid et quelques autres savants ou principaux actionnaires de l’entreprise. La première opération devait consister à amarrer solidement le lil conducteur sur la côte. La portion du lil destinée à reposer sur le sol était contenue dans une envelope de plomb de la longueur de 300 mètres, afin de la préserver du frottement contre le rivage. Cette opération terminée, cl le bout du câble solidement fixé sur la terre, le Goliath se dirigea vers le cap Grinez. Au signal de laissez tomber , l’opération du déc idément et de la pose du fil commença. Le conducteur venait porter, au sortir du treuil, sur un rouleau de bois placé à l’avant du bateau; on le retenait de temps en temps, pour en lester les portions successivement immergées. A cet effet, on le chargeait de poids de plomb de 8 à 12 kilogrammes, destinés à l’entraîner au fond de la mer ; le nombre de ces poids était de vingt-quatre à quarante-huit par lieue.
Les deux opérations du déroulement du fd et de son chargement s’exécutèrent avec une précision étonnante. Le Goliath était précédé d’un autre bateau à vapeur, le Widgeon, qui indiquait, par des bouées flottantes, la ligne à suivre. La profondeur de l’eau aux points choisis pour la submersion variait de 10 à 75 mètres. Tout en se dévidant et allant se fixer ainsi sur le fond de la mer, le lil conducteur était entretenu en communication constante avec la station de Douvres, et servait a envoyer et à recevoir des dépêches qui indiquaient les phases successives de la submersion.
\ux abords de la station de Douvres, se pressaient un nomlire immense de curieux, avides de suivre, de minute en minute, la marche de l’opération. L’enthousiasme fut grand dans
cette foule* palpitante d’émotion et d’aiixitîté, lorsque, à huit heures du soir, une dépêche télégraphique partie du cap Grisiez, sur la côte do France, vint annoncera Douvres l’heureuse lin de ce travail.
Pendant les jours suivants , un échange de coiTCspondance s’établit entre les deux points unis par le magique lien. Mais, hélas! quelques jours après, une dépêche partie de Dotnres ne parvenait pas à sa destination; le télégraphe restait muet, la dépêche s’était noyée dans h* détroit. On reconnut bientôt que le iil s’était brisé près des côtes de France. Là se trouvent des rochers constamment battus par les vagues et des écueils dangereux. On avait cru que le. tube de plomb enveloppant le Iil le préserverait des chocs résultant de l’action des lames contre les rochers situés près du riv âge ; mais ce moyen de défense n’avait pas suffi.
(.et accident, qu’il eût été facile de pré\enir, compromit le succès de cette grande entreprise et amena la dissolution de la société formée par M. Jacob Brelt. Cependant, dix mois après, une compagnie nouvelle, autorisée par charte royale, était constituée avec un capital de 2, 500, 001) francs. Un nouveau Iil lui construit, (pii présentait celte fois des conditions rigoureuses de solidité. Cet appareil , qui devait réunir à une résistance considérable assez de souplesse pour s’enrouler sans peine autour d’un treuil, était disposé de la manière suivante. Quatre (ils do cuivre de la grosseur d’un Iil de sonnette ordinaire, contenus dans une gaine de gutta-percha, étaient entrelacés avec quatre cordes de ehan\re, et le tout était réuni parun mélange de goudron et de suif, de manière à former un cordon unique d’environ \) centimètres de diamètre. I ne seconde corde de chanvre pareille à la précédente, sauf l’absence des fils de cuivre, enveloppait la première et lui servait de fourreau. Knfin , pour préserver de rupture 1 appareil intérieur, le tout était fortement serré au moyen de dix fils de 1er galvanises. Ce
système composait *u ne sorte de câble métallique, souple et solide à la fois, offrant quatre pouces et demi de diamètre. Il avait été construit dans les ateliers de M. Bloke, à Wapping, et coûtait plus de trois cent mille francs.
MM. Wollaston et Crampton, les deux ingénieurs chargés par la compagnie d’exécuter toutes les opérations relatives à l’installation du télégraphe sous-marin, choisirent pour le point d’arrivée du fil sur la côte de la France, une dune située près du village de Sangatte, à une lieue et demie de Calais. Enfoui dans le sable à sa sortie de la mer, le conducteur devait cheminer sous terre jusqu’à la station de Calais. Le point choisi sur la côte anglaise fut le cap de Southerland, près de Douvres. Le bout du câble, enfermé dans un tuyau, descend perpendiculairement sous le sol par un puits creusé dans la falaise, et se dirige ensuite vers la mer par un petit tunnel formant un angle droit avec le puits; il s’avance de cette manière jusqu’à une assez grande distance dans la mer et se trouve ainsi préservé du choc des lames qui déferlent sur la plage.
Ces dispositions parfaitement entendues faisaient présager le succès qui couronna l’entreprise. Le 2U septembre 1851, le câble métallique fut enroulé sur le bateau à vapeur le Blazer, autour d’un vaste treuil où il formait un énorme cylindre de 10 mètres de hauteur. Le lendemain, au point du jour, l’opération de la pose du fil commença sous la direction de MM. AYollaston et Crampton. Dans la soirée, le conducteur était déroulé tout entier, et reposait sur le fond de la Manche. Mais l’opération terminée, on reconnut avec douleur que la longueur du fil avait été mal calculée et que son extrémité s’arrêtait à près d’un kilomètre de la côte de France. La nuit arriva ; la mer était mauvaise, le câble exerçait sur le bateau à vapeur une traction violente qui menaçait à chaque instant de le faire chavirer; il fallut se décider à abandonner le fil à lui-même. On attacha donc une bouée à son extrémité, ei on le laissa tomber, non
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sans appréhensions, an fond de la mer. On prit sur-le-champ les dispositions nécessaires pour préparer en toute hâte un bout de câble provisoire. Ce câble supplémentaire ne fut terminé (pie le jour suivant. Tout faisait craindre que l’agitation de la mer et le choc des vagues contre le câble, abandonné deux jours au fond de la mer, n’eussent fait perdre le fruit de tant de travaux. Heureusement la bouée fut retrouvée à sa place, retenant encore parfaitement intacte l’extrémité du câble métallique. On hissa à bord ce bout libre. Une dernière fois, on essaya de tirer sur le conducteur, de manière à le rapprocher des côtes de France. N’ayant rien pu obtenir par ce moyen, on se contenta d’attacher fortement au câble la corde provisoire préparée la veille : c’était un petit câble enveloppé d’un mélange de goudron et de gutta-percha, et renfermant dans son intérieur quatre fils de cuivre qui furent soudés aux fils du câble principal. On put ainsi atteindre le cap de Sangalte. Uissitôt des dépêches furent échangées entre Calais et Douvres; les appareils transmirent les communications avec une entière
facilité.
Pendant la semaine suivante, on s’occupa de fabriquer le bout de câble définitif nécessaire pour compléter le conducteur : ce morceau supplémentaire fut substitué à la corde pro¬
visoire, et le 13 novembre 1851, s’effectua l’intéressante cérémonie de l’inauguration du télégraphe sous-marin. Ce jour-là, le courant électrique, parti du rivage français, vint mettre le feu à un canon placé sur le rempart de Douvres. I ne correspondance s’établit immédiatement entre la station anglaise et
les bureaux du ministère de l’intérieur a Paris, et 1 on célébra à Douvres, dans un banquet solennel, le succès de cette merveille de notre siècle. La première dépêche électrique expédiée d’Angleterre à travers l’Océan lut déposée entre les mains du Président de la République française, juste hommage rendu au prince éclairé dont le persévérant concours avait
puissamment contribué à la réalisation de celte belle entreprise.
Pendant près d’une année, les communications entre l’Angleterre et la France se sont faites exclusivement de Douvres à Calais. Pour atteindre Londres ou Paris, les dépêches devaient passer de chaque station sous-marine à la ligne télégraphique de Douvres h Londres, ou de Calais à Paris. Depuis le 1er novembre 1852, les stations intermédiaires de Douvres et de Calais ont été supprimées, et le fil télégraphique, à l’aide de travaux nouveaux et de dispositions convenables, se trouve réuni à la ligne ordinaire du télégraphe , de manière à faire communiquer Londres et Paris sans aucune station intermédiaire sur la côte. Le Morning Advertiser publiait, le 2 novembre 1852, l’article suivant:
« Hier, en présence d’une nombreuse réunion d’élite, a eu lieu avec beaucoup de solennité, aux bureaux de la compagnie Cornhill, à Londres, l’ouverture du nouveau télégraphe sous-marin qui met l’Angleterre en communication directe avec le continent. \ oici les messages qui ont été expédiés pendant les expériences.
» lie Paris à Londres : « M. Foy, directeur général des télégraphes français, présente ses compliments à l’honorable F. Cadogan. » Bientôt après, a été reçu le message qui suit : « Temps brumeux à Paris. » 11 a été transmis un autre message de Londres à Paris, c’est celui-ci : « Les étrangers visitent le London- Office, veuillez m’envoyer quelques mots. » Il a été répondu : « Attendez. » En peu de minutes est venue de Paris la réponse suivante: «Aujourd’hui, temps défavorable à la transmission entre Londres et Paris ; atmosphère très humide. Nous allons essayer l’instrument à double aiguille qui est en communication directe entre Paris et Londres. » — A deux heures dix minutes (temps de Londres), on a transmis à Paris cette question : « Quelle heure est-il ? » — lia été répondu : « Deux heures dix minutes après midi. »
On aurait pu être mieux inspiré dans la rédaction des dé
pêches qui devaient, pour la première fois, franchir d’un seul bond la distance de Londres à Paris. Le dernier message envoyé de Londres, pendant la même journée, répond plus ■dignement à l’inauguration solennelle de cet instrument.
« Voici, dit le Morning Advertiser en terminant, le dernier ► message expédié aujourd’hui à Paris :
« Les directeurs de la compagnie du télégraphe sous-marin ont l'honneur d’offrir à S. A. le Prince-Président leurs plus sincères remercîments pour l’appui qu’il a constamment prêté à l'établissement de ce moyen instantané de communication entre a France et la Grande-Bretagne. Puisse cette merveilleuse invention concourir puissamment, sous l’Empire, aux progrès de la prospérité du monde ! »
Depuis le 1" novembre 1852, le télégraphe électrique foncionnede Londres h Paris, à travers l’Océan, avec une facilité Merveilleuse. I n courant incessant de pensées s’échange d’un »ays à l’autre, et ce lien qui rattache les deux rivages est comme me main fraternelle que se tendent deux peuples amis à traders la mer qui les sépare. Perdu au fond de l’Océan, cet humble (il de métal semble un obstacle bien fragile, mais que les circonstances, dont tout contribue à écarter la pensée, .iennent jamais à se produire, et l’on verra quelle barrière «lissante il dresserait aussitôt contre tout esprit de divisions “t de guerre !
Le succès du télégraphe sous-marin de Douvres à Calais, la ertitude de braver avec ce merveilleux messager l’insulte des ‘ lots et la fureur des tempêtes, ont amené l’extension rapide le cet admirable système de communication. Un télégraphe •nus-marin semblable à celui de Douvres à Calais réunit auourd’hui l’Angleterre et l’Irlande, en traversant le canal Saintieorge, sur une distance supérieure encore à celle qui sépare louvros et Calais. Le fil est établi entre Holyhead et Hovvlh.
Le câble 11e sc compose point de quatre fils métalliques, comme celui de Douvres; il consiste en un seul fil de laiton isolé au moyen de la gutta-percha, et recouvert extérieurement d’un assemblage de (il de fer galvanisé qui le préservent de toute atteinte extérieure. Afin de le mettre à l’abri du contact des rochers et de l’agitation produite par la marée, le câble est recouvert, sur chacun des deux rivages, d’une double enveloppe de fil de fer, et cette enveloppe se prolonge autour du fil jusqu’à une étendue considérable dans la mer.
C’est le 1er juin 1852 que la communication électrique a été complétée entre l’Angleterre et l’Irlande. On lisait dans loi Morning Adverliser du 2 juin l’article suivant :
« Le Britannia et le Prospero ont quitté, hier matin, Holyhead à quatre heures ; le premier suivait le lil métallique avec une rapidité moyenne de cinq milles par heure, tandis que l’autre pilo-; lait la marche. Le steamer ayant le câble à bord a atteint la chaussée est de Ilowth peu après huit heures du soir ; alors a été immédiatement effectuée la jonction avec la terre, et il y a eu1 sur-le-champ échange de messages entre Howth et Holyhead. Dès que le Britannia a eu atteint la côte d’Irlande, le fait a été communiqué à Holyhead. Alors le fil métallique a été appliqué à l’un des canons du navire, et la note transmise à Holyhead a reçu presque aussitôt une réponse par la détonation de l’un des canons du bâtiment. »
Une communication du même genre a été établie entre l’Angleterre et la Hollande. Le 2 juin 1853, le bateau à vapeur le Monarch déposait le câble télégraphique, qui, partant d’Oxferdness, sur la côte de Suffolk, en. Angleterre, aboutit à Schevening, en Hollande. Ce câble a une longueur de 115 milles.
Enfin, la compagnie établie à Londres, pour l’exploitation de la télégraphie sous-marine ( svb-marine telegraph Compony ), a jeté un conducteur sous-marin entre l’Angleterre el
TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE. 21î 5
i l Belgique. Ce télégraphe part de Douvres pour aboutir à
distende.
Le succès désormais assuré de la télégraphie sous-marine a ^nit arrêter l’exécution d’un télégraphe sous-marin et terrestre litre la France et 1’ Vlgérie : deux plans étaient proposés au ouvernement français pour la réalisation de cette entreprise ardie. Une compagnie française offrait d’établir la ligne télé- : raphique en traversant l’Espagne, de manière à diminuer allant que possible l’étendue du câble sous-marin. Le fil parlant e Perpignan serait descendu le long du littoral méditerranéen e l’Espagne jusqu’à Gala ou Alméria. Arrivé là, il aurait I longé dans la Méditerranée pour aboutir à Oran; le fil sousîarin aurait présenté, dans ce cas, une longueur de lùOkiloîètres (35 lieues de terre). Une compagnie anglaise, sous la irection de M. John AValkin Brett, proposait une autre ircction, ayant cet avantage pour l’Angleterre de permettre lie pousser ultérieurement la ligne télégraphique le long du Moral de l’Afrique et de l’Asie, de manière à atteindre jusqu’à Vustralie et aux possessions anglaises dans les Indes orientales.
I ne loi promulguée le 10 juin 1853 a accordé la préférence h projet de la compagnie anglaise. Voici donc quel sera le ajet de la ligne télégraphique sous-marine, destinée à relier vec l'Afrique le continent européen. Partie de Douvres, la gne télégraphique sous-marine aboutit à Ostende, en mettant à rofit le télégraphe sous-marin, établi entre ces deux \illes. Arvé en Belgique, il traverse ce pays et atteint Cologne, d’où descend, le long des possessions allemandes, de Cologne a arlsruhe et Bàle. La Suisse et les Etats sardes sont ensuite tra- •rsés; le (il télégraphique descend de Chambéry a Turin, et e Turin au port de la Spezzia, situé eu face de la pointe septenionale de la Corse. C’est en ce point que le lil s’enfonce dans i mer pour aller toucher au cap Corse. L’îlc de Corse est Ira-
versée, du nord au sud, par une ligne de télégraphie terrestr Le détroit de Bonifacio, qui sépare la Corse de la Sardaign' est franchi ensuite au moyen d’un câble sous-marin. La Sa daigne franchie, le fil descend de nouveau dans la Méditeri née; il partira du cap Teulada pour aborder enfin la côte d’A gérie entre la v ilk» de Boneet la frontière de Tunis. L’étendi totale de la partie sous-marine de cette ligne sera de 440 kib mètres (110 lieues terrestres).
Hâtons-nous d’annoncer qu’une partie de ce travail, grandio est déjà exécutée. Depuis le mois de juillet 1854, les deux ( blés sous-marins destinés à relier la France avec la Corse et- Corse avec la Sardaigne sont déposés au fond de la Méditeri! née, de telle sorte qu’il ne reste plus à établir que la ligne sou marine entre la Sardaigne et le littoral de l’Afrique. Cette op; ration a présenté assez d’intérêt pour que nous en rappelioj ici les détails.
Dès le commencement du mois de mai 1854, les deux câbl; se trouvaient prêts : ils avaient été construits dans les atelic de M. Walkiu Brett à Greenwich. Le câble conducteur est cor posé de six fils de cuivre réunis de la manière suivante : les ; fils de cuivre sont chacun enveloppés dans un tube de guttj percha ;puis, tous les six sont fortement unis en faisceau par assemblage de cordages et de goudron, de façon à former | premier câble d’un centimètre cinq millimètres; vient par dessus un faisceau de douze .tiges de fer ; chacune d’elles a diamètre de huit millimètres; elles sont cerclées autour < câble; l’ensemble de ce système présente donc un diamèt d’environ deux centimètres et six millimètres. La longueur t taie du conducteur construit à Greenwich était d’environ qi rante-cinq lieues, d’une seule pièce.
Le bâtiment à vapeur Horbingrr fut frété pour transport!' cet immense conducteur sur la côte du Piémont et procéc aux travaux de la pose du fil entre le Piémont et le rivage de
brse. Ce navire allait partir lorsque le gouvernement anglais : mil en réquisition pour un transport de troupes en Orient.
I fallut donc en chercher un autre. L’arrimage d’un câble de 'lus de quarante lieues de longueur et d’un poids de huit cents anneaux rendait assez difficile le choix du navire; on ne put it trouver un qu’au commencement de juin, c’était le Persum, u port de huit cents tonneaux. En raison du poids de son largement, ce steamer ne put prendre de charbon que pour jt traversée jusqu’à Gibraltar. On mit à la voile avec le câble lectrique enroulé autour d’un immense treuil installé sur le ont.
I Mais après une courte trav ersée, le Persian , atteint par le gros ;mps, fut obligé de relâcher à Plymouth, et pour réparer ses \aries, il dut s’alléger de soixante kilomètres de câble. On ne , ornait songer à se procurer un autre bâtiment, car les transcris pour l’Orient absorbaient en ce moment tous les navires pnvenables. On se borna donc à réparer le Persian , qui, comjlétement remis en état, repartit le 18 juin, renouvela à Gibralr sa provision de charbon, et arriva le 18 juillet à Gènes, d’où se mit en route pour le Piémont; le 18 juillet il touchait au ip de la Spezzia, qui forme le point de départ du télégraphe 'Us-marin.
. Le 21 juillet, à trois heures et demie, le câble fut déposé à ne au cap Santa-Croce; et tout aussitôt commença l’opération ‘ la pose du fil, qui fut continuée par le I ei'sian jusqu’à huit 'tires et demie du soir; le travail fut suspendu pendant la lit ; le bâtiment n’avait alors pour tout ancre de retenue que câble électrique.
Le dévidement et la pose du lil furent repris le lendemain latin à huit heures; à midi, trente kilomètres étaient placés; (quatre heures du soir, la sonde indiquait une profondeur de uv cent trente brasses (ZibO mètres). Mais, en ce moment, le Me se précipita avec une telle vitesse que c’est a peine si les
hommes employés à ce travail pouvaient parvenir à l'arrêter ;i on y réussit cependant, et on le rendit fixe au moyen de poulies.! On fut obligé de couper la partie du câble endommagée par ces accidents et de réunir ensuite les deux bouts. Trente-six heures furent employées à celte opération.
Le 23, on se disposa h reprendre l’opération de la pose di fil ; la sonde indiquait une profondeur de plus de six cent; mètres.
Les sondages pratiqués quelques mois auparavant sur cett< ! partie du trajet du câble télégraphique n’avaient point accusr l’existence de cette vallée sous-marine qui surpassait de demi! cents mètres les plus grandes profondeurs que les ingénieur avaient signalées entre le Piémont et la Corse; elle dépassai aussi de beaucoup les profondeurs que l’on avait rencontrée) dans l’établissement du télégraphe sous-marin entre Douvres e Calais, comme entre l’Angleterre et la Belgique. Dans ces dem cas, les profondeurs n’avaient pas dépassé un maximum d< soixante mètres. Aussi tout le monde était-il convaincu, à bon du Persian, que le câble allait se briser sous l’énorme pressior qu’il aurait à supporter dans les couches d’eau voisines du sol Les officiers de la marine sarde , qui prenaient part à cetti grande opération, conseillaient tous de faire un détour de hui milles pour aller chercher les îles de Gorgona et de Carpuja où la mer n’a qu’une profondeur de deux cents mètres; ilétai à craindre, si l’on persistait à continuer l’opération , de voir K câble électrique se briser, et de perdre ainsi tous les travail exécutés jusque-là.
Ce parti était sans doute le plus prudent à adopter ; cepen liant M. Brclt ne jugea pas à propos de le suivre. Il fit coin prendre, avec beaucoup de raison, que le moment était vem de décider une fois pour toutes une question capitale pour 1
télégraphie sous-marine. Ln effet, la ligne que l’on s’occupa» à établir ne devait point s’arrêter à la pointe de la Corse; cllj
ne représentait que le début de la ligne grandiose qui , s’élançant de la Corse à la Sardaigne et de la Sardaigne à l’Afrique, ne doit se terminer qu’au fond des Indes. On aurait à renconircr, dans ce parcours immense, des mers dont la profondeur serait plus considérable encore; il était donc nécessaire de ! constater tout de suite si l’opération était possible. On se mit résolument à l’œuvre, et le câble fut abandonné à son poids. Il parut d’abord descendre sur la pente d’une montagne sousmarine longue de plusieurs milles, jusqu’à une profondeur de trois cent soixante à quatre cents mètres; ensuite, on crut sentir qu’il se trouvait tout d’un coup sur le bord d’un précipice dont le fond n’était pas à moins de sept cents mètres, profondeur qui excédait de plus de cent brasses celle que les cartes indiquaient sur la route suivie jusque-là. Le câble se précipita alors avec une rapidité effrayante, non sans faire courir des dangers et occasionner de graves avaries au navire; s’il n’avait pas été construit avec une solidité parfaite, la rupture du câble était inévitable. On finit cependant par rencontrer le fond, et la nuit fut employée à réparer les avaries occasionnées au bâtiment par cette opération dangereuse. Le câble fixé au fond de la mer servait seul d’ancre de retenue, et, certes, jamais «ancre d’une telle longueur n’avait servi à aucun nav ire depuis l’époque où le premier navigateur, au cœur armé d’un triple acier, osa, selon le poète, braver les dangers de l’élément perfide.
Cette belle expérience a pleinement démontré que les conducteurs sous-marins, tels qu’on les construit aujourd hui, permettront de défier à l’avenir les plus grandes profondeurs des mers.
Deux jours après, la pose du lil était complètement terminée ; le 25 juillet, à la hauteur de la tour d’Aguelto, le câble électrique fut attaché au cap Corse.
Ainsi, tout allait bien de ce côté, et pour continuer la grande
entreprise si heureusement commencée , il fallait s’occuper de la ligne de télégraphie terrestre qui devait traverser la Corse pour faire suite à ce premier conducteur. Mais en arrivant en Corse, M. Erett y trouva les ingénieurs et ouvriers de la ligne terrestre malades des fièvres intermittentes qui sévissent dans ces climats. Tous les travaux étaient suspendus ; on ne put les reprendre et les terminer qu’au bout d’un mois. Cependant, le 26 août, la ligne terrestre de la Corse, entièrement construite, put commencer de fonctionner.
Le 29, à quatre heures et demie du matin, le Persian procéda à la pose du fil électrique dans le détroit de Bonifacio, entre la Sardaigne et la Corse ; à dix heures du soir l’opération était entièrement terminée, et le Persian ayant définitivement accompli sa difficile tâche, reprit la route de Gênes pour rentrer ensuite à Liverpool.
La première partie de la traversée sous-marine du câblé télégraphique qui doit relier à l'Afrique le continent européen est donc, dès ce moment, établie. Reste à terminer la seconde partie du trajet, c’est-à-dire à déposer le dernier câble entre la Sardaigne et l’Afrique. Il avait d’abord paru naturel de suivre les côtes de l’Italie jusqu’à Naples et la Sicile, plutôt que d’aller d’un seul bond de la Sardaigne à l’Afrique. Mais on a redouté les embarras qu’auraient pu susciter les nombreux petits États qu’on aurait rencontrés sur la route, et l’on s’est décidé à adopter le trajet direct entre la Sardaigne et l’Algérie.
Au moment où nous écrivons ces lignes (août 1855) le câble destiné à compléter la ligne sous-marine, et qui doit relier la Sardaigne à l’Afrique, vient d’être embarqué à Greenwich sur un bâtiment de la marine royale d’Angleterre. Il a 162 milles de longueur et pèse 1250 tonneaux. Les travaux de placement de ce câble commenceront dès l’arrivée du navire, sous la direction du capitaine Robert’s. En même temps les travaux du télégraphe terrestre, le long de la côte d’Afrique, exécutés par
la compagnie anglaise, avec l’aide d’employés du gouverne- 1 mont français, sont poussés avec activité, et seront vraisemblablement terminés quand on aura posé le conducteur sous-marin. D’après les plans et le projet du gouvernement anglais, le
[télégraphe sous-marin, parvenu en Afrique, doit se diriger vers l’Égypte et Alexandrie, pour être ultérieurement poussé jusqu’aux Indes. Deux moyens se présentent pour atteindre l’Égypte. On peut déposer les conducteurs télégraphiques dans | les bas-fonds, le long des côtes de la Méditerranée, ou bien i enfouir sous les sables, le long du rivage, un fü souterrain.
M. Brett assure, d’après les rapports des ingénieurs envoyés i sur les lieux, que l’un ou l’autre de ces deux moyens, et mieux tous deux ensemble peuvent être employés sans que l’on ail rien à craindre pour la sûreté de la ligne en ces contrées loin laines.
Moins d’une année après la belle opération que nous venons de raconter, un télégraphe sous-marin a été établi à travers une étendue supérieure encore, et par conséquent dans des conditions plus difficiles. Une ligne télégraphique a été jetée à travers la mer Noire, reliant la Turquie avec la Crimée ; elle part de Varna pour aboutir au camp des alliés devant Sébastopol. Malgré l’immense étendue de la ligne, malgré les difficultés de la navigation sur la mer Noire, l’exécution des tra- 'aux n’a rencontré aucun obstacle, et quelques jours ont suffi pour terminer les opérations. C’est le 13 avril 1854 que cette ligne a été établie.
l.e Morning Herald adonné les détails qui vont suivre sur l'établissement du câble télégraphique entre Varna et Sébastopol.
« Le 10 avril, le télégraphe électrique sous-mariu a été complété, eu parlant du rivage, au monastère de Saint-Georges, pour arriver au cap Kaliacra, près de ^ arna : c’est le capitaine Spratt.
du Spitfire , qui a dirigé très habilement tous les travaux. Le lil! de la longueur de 377 milles, a été mis à bord de lMrgfus, as! sisté du Terrible. Le capitaine Spratt, sur le Spitfire, surveillai l’exécution des travaux. Les navires ont quitté le cap Kaliacra, 1 1 0 avril, dans l’après-midi, et ils ont laissé couler le câble 70 brasses ; ils ont dépassé Sébastopol le 1 2 au soir, et ont ameii'j le câble électrique au monastère de Saint-Georges le 1 3 au matin Le placement de 301 milles de câble sous-marin s’est fait sans 1<I moindre accident. Ce télégraphe sous-marin a 200 milles de Ion gueur de plus que tout autre existant. Le lil de Kaliacra à Varn;| (distance de 20 milles) sera posé très incessamment.
» Des messages du quartier général allié parviendront à Pari.| ou à Londres en quatre heures ; lorsque le travail sera terminf complètement, ils parviendront en moins d’une seconde. Le téléj graphe doit être conduit, le 14, au quartier général et mis er communication avec les tranchées, de telle manière que l’offîciei; de service, pendant la nuit, annoncera en même temps une! sortie à lord Raglan et au premier ministre dans Downing Street. >1
Le câble électrique déposé au fond de la mer Noire, et dont la longueur est de 377 milles anglais, ou en nombre rond de 600 kilomètres (150 lieues de U kilomètres), est un des plus beaux ouvrages scientifiques et industriels de notre siècle. Son étendue égale les trois quarts de celui de Paris à Marseille. I Le succès de cette belle tentative assure la réussite des travaux relatifs au fil électrique d’Europe en Algérie, depuis la Sardaigne jusqu’à l’Afrique, car la distance de la Sardaigne à la côte de Tunis est bien moindre que celle de Varna à Balaclava.
Ajoutons que, depuis son établissement, le télégraphe électrique qui traverse la mer Noire a fonctionné sans interruption avec le plus complet succès.
Pour en finir avec celte étonnante réalisation de rêves que j l’on croirait empruntés aux orientales chimères des Mille et j une nuits , nous parlerons du projet qui a été conçu en \ngle-
terre et eu Amérique d’établir un télégraphe sous-marin transatlantique, c’est-à-dire de relier par un câble de télégraphie l’Kurope avec le continent américain.
Depuis les premiers succès de la télégraphie sous-marine, depuis que l’expérience eût démontré avec quelle simplicité, avec quelle régularité admirables fonctionnent les fils conducteurs déposés sur le fond des mers, le magnifique projet de relier les deux mondes par un câble électrique sous-marin n’a pas cessé un moment d’occuper les esprits en Angleterre et en Amérique.
dette entreprise a paru longtemps devoir présenter des obstacles insurmontables. En admettant que l’on pût rencontrer, sur le bassin de l’Atlantique, un trajet où la profondeur de l’eau ne fût pas trop considérable pour recevoir le câble électrique, comment trouver un temps assez calme , une mer assez paisible, un conducteur assez long, des moyens de transport assez puissants pour l’établissement d’une telle ligne? Et, ces obstacles aplanis, pouvait-on espérer que l’électricité dégagée par une pile voltaïque aurait assez de puissance pour s’élancer , sans interruption , d’une extrémité à l’autre de cet immense trajet? beaucoup desavants n’hésitaient pas à répondre négativement sur ces questions, et particulièrement en ce qui concerne le dernier point, c’est-à-dire la possibilité de faire traverser à l’électricité, sans déperdition du fluide, l’espace entier de l’Océan. Telle était, par exemple, l’opinion de l’un •le nos physiciens les plus éminents, de M. Babinet, de l’Institut.
dépendant l’industrie anglaise et l’industrie américaine, à tort ou à raison , tiennent ordinairement peu compte des opinions ou des craintes des savants. En 1853, une compagnie américaine, d’après les ordres du département de la marine aux Etats-l nis, et avec des bâtiments de l’État, fit procéder aux premières études relatives à l’exécution de ce projet. Ces études furent entreprises sous la direction du lieutenant Maury, u. 1!>.
l’un des physiciens les plus distingués de l’Amérique. Des premiers travaux de ce savant, il résulta que la voie de l’Irlande à Terre-Neuve , dans l’Amérique septentrionale , serait la plus convenable à adopter pour établir les fils télégraphiques. A la lin de l’année 18515 , le lieutenant Berryman exécuta une série de sondages depuis les côtes de Terre-Neuve jusqu’à celles de l’Irlande. Ces opérations hydrographiques eurent pour conséquence de prouver que l’établissement d’un télégraphe électrique sous-marin était possible , ou, du moins, ne pouvait être empêché par les obstacles matériels que présenterait le fond de la mer.
De Terre-Neuve jusqu’en Irlande, en effet, la distance la plus courte est de 2,575 kilomètres, et le fond de la mer, entre ces deux points, est une sorte de plateau très propre à recevoir et à conserver, sans dommage, les fils télégraphiques (1). Il estasses profond pour que les fils, après qu’ils auront été posés, soient à jamais en sûreté contre les atteintes des ancres, des glaces ou de tous les corps flottants; et néanmoins la hauteur de l’eau n’est pas assez considérable pour que l’immersion du conducteur puisse présenter des difficultés sérieuses.
La profondeur du bassin de l’Océan entre Terre-Neuve cl l’Irlande croît, par une pente régulière, depuis 2,7û0 mètres, sur les côtes de Terre-Neuve, jusqu’à 3,660 mètres, sur celles d’Irlande. A cette profondeur, les eaux de l’Atlantique sont aussi calmes que celles d’un étang, et le fil, une fois déposé sur le fond, s’v trouvera à l’abri de toute cause de rupture.
Quels que soient, en effet, l’agitation et le tumulte des Ilots à la surface de la mer, le mouvement des vagues ne se fait plus sentir à une certaine profondeur au-dessous du niveau de l’eau.
(I) l)u cap Freels, à Terre-Neuve, jusqu’à Erris Head, en Irlande, on compte 2,59‘t kilomètres, et du cap Charles au cap Saint-Louis, dans le Labrador, jusqu’en Irlande, la distance est estimée 2,576 kilomètres.
TÉLÉGKAPHU-: ftLECTRlQUK.
r résultat important a été mis en évidence par une observa- 1011 en apparence bien futile, mais qui donne une preuve frappante de la liaison qui existe entre tous les faits scientifiques, t qui montre bien que les remarques les plus insignifiantes au tremier aperçu peuvent conduire quelquefois aux plus iutéres- ' antes inductions.
En examinant au microscope les débris ramenés du fond de a nier par la sonde pendant les opérations du lieutenant îerrymann, le professeur Bailv a reconnu que ces débris 11e onsistent qu’en des coquillages excessivement petits, sans mcune parcelle de sable ou de gravier. Or, comme l’a fait '«marquer cet observateur, s’il existait au fond de l’Atlantique, >ur les points où ont été opérés les sondages, des courants senjsibles et de nature à offenser les câbles télégraphiques, ces coulants entraîneraient des parcelles enlevées au fond, telles que du limon ou des grains de sable, et mêleraient ces débris aux
I coquillages. L’absence de tout débris de ce genre dans les coquillages examinés démontre donc qu’à cette profondeur les « aux de l’Océan n’éprouvent aucune agitation.
Ainsi se trouvait avantageusement résolue la première partie du problème, qui consistait à trouver un tracé convenable pour la direction de la ligne de télégraphie transatlantique. Restaient à résoudre les autres difficultés.
En ce qui concerne la longueur du conducteur et les obstacles que peuvent présenter son dévidement et son installation sur le fond de l’Atlantique, les faits connus jusqu’à ce jour fournissaient des données utiles à consulter et de nature a inspirer tout espoir.
Le câble qui s’étend de Calais à Douvres a 38 kilomètres de longueur, et pèse en totalité environ 182,700 kilogrammes. Enroulé tout entier sur un cabestan, il formait un rouleau de S)mM\ de diamètre extérieur, de Am,5 7 de diamètre intérieur, et de ln,,52 de hauteur. Or ce câble fut exécuté dans le court
espace de vingt jours , au moyeu d’une machine due ! M. Georges Fenwick , ingénieur des forges de Leaham-Hai! bour (Durham). Avec seize machines semblables , on pourrai I donc fabriquer, en six ou sept mois, le câble transatlantique |
On peut ajouter, comme donnée plus récente et plus démons ; trative encore, que le câble sous-marin qui est placé au font de la mer Noire, de Varna au camp des alliés , devant Sébas, j topol, présente une longueur de 600 kilomètres (150 lieues) i et que les opérations relatives à son établissement n’ont offert 1 comme nous l'avons dit, aucune difficulté.
Un point plus difficile à décider, c’était la possibilité de fairt franchir au courant électrique la distance de près de 3,000 kilo mètres qui sépare l’Irlande de Terre-Neuve. Mais les faits connus permettaient encore d’espérer la solution de cette difficulté.' : En effet, sur le territoire immense des États-Unis, les lignes télégraphiques fonctionnent à des distances de 1,280 à 1,600 kilomètres (320 à 600 lieues). On est même parvenu à faire exécuter des signaux par un courant électrique sur la ligne non interrompue de Boston à Montréal, qui embrasse une distance de 2,616 kilomètres. Enfin le télégraphe a pu jouer sans aucune interruption dans le conducteur sur l’étendue totale! de la ligne télégraphique qui s’étend entre New-York et la Nouvelle Orléans, par Charlestown, Savannah et Mobile, et qui a une longueur de 3,166 kilomètres (790 lieues).
La difficulté de transporter la masse énorme du câble transatlantique, dont le poids s’élèverait à 121 ,800,000 kilogrammes, ne pourrait non plus sérieusement arrêter. Il suffirait d’envoyer un nombre assez considérable de bâtiments pour le transporter en plusieurs fractions. Enfin , il ne serait pas impossible de trouver un temps favorable pour l’immersion de ce conducteur, puisque l’on a rencontré des circonstances assez propices pour pratiquer, sur toute cette ligne, des opérations : délicates de sondage et d’bydrographie,
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Ions cps laits, toutes les études dont nous unions de rappeler le résultat, ont paru suffisants, en Angleterre et en Amérique, pour tenter, avec espoir de succès, la réalisation de ce projet admirable. Au commencement de cette année, deux compagnies, l’une anglaise, l’autre américaine, se sont associées pour le mettre à exécution. La Compagnie transatlantique de télégraphie sous-marine, composée de capitalistes anglais et français, a conclu avec la compagnie américaine de New-York, A7 ew-foundland and London telegraph , un contrat en \ertu duquel la première s’engage à construire et à poser, à ses risques et périls, un câble sousinarin destiné à relier l’Irlande à Saint-Jean de Terre-Neuve. Le câble doit être installé avant le 22 janvier 1858.
Pour rattacher le télégraphe transatlantique au réseau des États-Unis , il sera nécessaire de créer une ligne particulière entre Terre-Neuve et l’île du Prince-Édouard, qui se trouve située, à une faible distance, en face du continent américain. I n second câble électrique sera donc immergé pour prolonger la ligne transatlantique jusqu’à cette île par le cap Breton. La compagnie américaine se charge de ce travail complémentaire. I ne fois construit, ce conducteur rattachera la ligne transatlantique au réseau des Etats-Unis, car il existe depuis assez longtemps une ligne télégraphique entre Pile du Prince-Edouard et New- York. Cette partie du travail sera achevée dans le cours de l’été de 1855. Ainsi se trouvera complétée la communication télégraphique entre l’Amérique et l’Europe.
Le câble transatlantique, dont la fabrication est déjà commencée en Angleterre, pèsera cinq tonnes et deux cents livres par mille, et sera d’un travail perfectionné. Chacune des deux compagnies, européenne et américaine, sera propriétaire de la ligne qu’elle aura construite, mais elles feront leur service conjointement et à l’exclusion de toute autre ligne pendant une période de cinquante ans.
En résumé, si le succès doit couronner l’entreprise admi table que nous venons de faire connaître, trois années seulement nous séparent de l’époque qui verrait l’accomplissement de l’une des merveilles les plus étonnantes des temps modernes.
Depuis quelques années, la science, et en particulier la télégraphie électrique, nous ont habitués à tant de surprises, que les faits que nous venons de faire connaître et le projet que nous venons d’exposer n’ont pas causé grande sensation en France. Cependant si, comme tout permet de l’espérer, cesj magnifiques entreprises sont couronnées de succès; si, dans un certain intervalle, on peut correspondre de la France avec nos possessions d’Afrique en moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre d’un quartier de Paris à l’autre; si, dans quelques* années, les négociants de Londres peuvent transmettre en un i din d’œil leurs ordres à leurs correspondants de Pékin ou de J Canton; enfin, si l’Amérique est mise en communication instantanée avec l’Europe, alors l’occasion sera trouvée suffisante sans ; doute pour admirer le génie de l’homme qui réalise de telles [ merveilles, et la bonté de Dieu qui lui permet d’en profiter.