‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 4)Chapitre 14 sur 33 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Réponse aux objections contre l'usage (le la télégraphie électrique. Senrioes qu^eUe a rendus. — Messages télégraphiques.

La télégraphie électrique, qui a si bien trioniphé en Angleterre et aux Etats-Unis, a trouvé parmi nous d'assez nombreux adversaires. Le motif de la résistance ou plutôt de la tiédeur qu'elle eut à combattre se puisait surtout dans l'importance exagérée que l'on accor-

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dait à certains inconvénients attachés i son emploi. Il sera donc utile de résoudre ici brièvement les diverses objections qu'elle a suscitées.

Dans une brochure intitulée De$ télégraphes cUriens et électriques^ publiée en 18A5, M. Ënnemond Gonon a instruit d'une manière assez complète le procès de la télégraphie électrique. M. Goi]K)n est l'inventeur d'un nouveau télégraphe aérien fonctionnant de jour et de nuit, et dans l'intérêt de son œuvre il a essayé de battre en brèche le système électrique. Il s'efforce donc de mettre en relief les avantages.de la combii^aison télégraphique dont il est l'inventeur, et de faire ressortir en même temps les inconvénients qui résultent de l'emploi des appareils électriques. Aussi trouveronsnous tout tracé dans la série de ses raisonnements le pr(^ramme des objections que l'on a coutume d'élever contre l'usage de là télégraphie électrique. Il nous suffira, pcMir répondre à notre objet, d'emprunter à AI. Gonon le texte de ses arguments et d'essayer ensuite de Iqs réfuter.

< On ne connaît pas encore, dît M. Gonon, le moyen de faire mouvoir le télégraphe électrique sûrement et perpétuellement à travers les mille variations de l'atmosphère ; et quoiqu'il ait été publié dans les journaux que le télégraphe électrique avait parfaitement fonctionné jour et nuit de Paris à Rouen, j'ose affirmer que c'est faux; car depuis les premiers essais de ce télégraphe jusqu'aujourd'hui, on m peut justifier qu'il y en ait un seul qui ait marché six heures de suite. Les inconvénients que présentent les variations deratmosphère sontdéjà très nombreux, et cependant tous ne sont pas encore connus. Je citerai

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comme exemple les forts brouillards et la pluie qui déchargent te fil conducteur le long des poteaux. Ce système a en outre des causes de déperdition dans rapplication aérienne le long des chemins de fer. Lorsque la vapeur de la locomotive est portée sur le fil, elle fait l'office du brouillard et de la pluie ; elle termine te circuit ou Tafifaiblit considérablement. Ce défaut se fait bien plus remarquer encore sous les tunnels, lors du passage des convois. Tout y est humide , tout y devient conducteur, et la perte devient énorme. Cette perte croîtra encore avec la prolongation de la ligne télégraphique. Le voisinage de la mer, les pays marécageux, etc., seront des causes de déperdition du courant dont on ne peut encore indiquer tes limites (1). »

La pratique a suffisamment répondu à ces craintes. L'isolement des fils conducteurs est absolu. Sous les tunnels, comme sur les bords de la voie, le courant n'est jamais interrompu ni dissipé. Les métaux étant les conducteurs les plus parfaits du fluide électrique, on n'a aucune crainte de ce genre à concevoir. Aussi te courant se maintient-il avec la même régularité partes temps humides, durant la pluie, au' milieu des plus épais brouillards. On a même remarqué que la pluie est quelquefois une condition plutôt favorable que contraire à la transmission des signaux.

« La foudre, ajoute M. Gonon, attirée par ce long conducteur, peut le fondre instantanément dans plusieurs points de son parcours, et cette attraction, augmentée encore par le mouvement des convois, est un danger réel pour les voyageurs, quand tien même ils se

(1} D€8 télégraphes aéiiens et électriques^ p. 45.

TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQLE. 165

trouveraient fort éloignés du lieu où l'orage éclate. Ce que j'ai fait connaître dans la dernière brochure publiée par moi sur les télégraphes électriques vient de se réaliser en partie. Voici ce qu'on lit dans le Constitutionnel du 15 juin dernier : « Deux fois » le tonnerre est tombé aux environs de Rouen. JJi » a frappé, au pont du Manoir, les poteaux qui sou- » tiennent les fils conducteurs du télégraphe élec- » trique , dont il a ainsi momentanément intercepté » les fonctions entre Paris et Rouen. » Si ce dernier événement n'a pas été plus fatal, c'est parce que , je l'affirme sans crainte d'être démenti, le télégraphe électrique n'était pas , comme on le dit , en fonction dans ce moment-là; car autrement il eût jété dévoré d'un bout à l'autre par la foudre. »

L'objection tirée de la présence de l'électricité libre dans l'atmosphère a un côté sérieux, bien qu'elle offre plus d'apparence que de gravité. Comme, d'ailleurs, beaucoup de personnes partagent les craintes manifestées & ce sujet par M. Gonon , il ne se;*a pas inutile d'examiner ici la question avec quelque détail.

L'électricité qui existe à l'état libre dans l'atmosphère peut troubler en effet le jeu des appareils télégraphiques. Ces perturbations varient d'intensité selon l'état de l'atmosphère. Par un ciel serein, l'électricité répandue dans l'air n'exerce aucune action appréciable sur les instruments télégraphiques. Seulement, si le vent vient brusquement à châiîger, il s'établit un courant qui influence faiblement le 61 conducteur; dès lors l'appareil parle, c'est-à-dire que les signaux, subitement mis en jeu.

exécutent pendant quelques instants de brusques oscillations. Si le cieî'est couvert et les nuages fortement électrisés, quand le vent les chasse dans la direction du fil, ces nuages agissent sur le conducteur, et les signaux se mettent encore en branle. Dans ces deux cas cependant, ces effets n'ont rien de fâcheux; ils ne peuvent aucunement troubler le service, car les employés savent tenir compte de ces perturbations passagères.

Mais si la foudre éclate, si rétincelle électrique partant d'un nuage fortement électrisé vient à frapper le sol, le fil métallique du télégraphe offrant à l'écoulement du fluide un passage facile, le conducteur peut être foudroyé. Quels sont les effets de ce coup de foudre? Quelquefois le fil est rompu, les communications sont alors interceptées entre les deux stations ; mais ces événements sont extrêmement rares, le fil étant d'un trop fort diamètre pour être aisément fondu. Dans tous les cas, si le fil est fondu , il ne l'est jamais que sur quelques points de sa continuité , et tout sfe borne à cette rupture. M, Gonon nous fait redouter que la foudre ne dévore le conducteur d'un bout à l'autre ; c'est une crainte qui fera sourire les physiciens. Le plus souvent la foudre, en frappant le conducteur, n'a d'autre effet que de fondre le fil très fin qui s'enroule autour de l'électro-aimant, c'est-à-dire de l'appareil qui forme les signaux ; jalors les communications sont arrêtées. C'est un accident qui s'est présenté quelquefois sur la ligne de Rouen.

Quand la foudre vient frapper un conducteur télégraphique, tout le dommage est habituellement supporté par les poteaux placés le long de la voie. Ils

sont renversés ou mis en pièces. M. Baumgartner a rapporté quelques faits de ce genre observés sur la ligne de Vienne. Le 17 août 1849, un orage qui avait éclaté à Ollmutz se propagea jusqu'à Triebitz, c'està-dire à une distance de 10 milles : un ouvrier occupé à cette station à monter les fils ressentit une secousse qui le renversa , et il éprouva une véritable brûlure aux doigts qui avaient touché le métal. Le 25 août, par suite d'un autre orage à Ollmutz, l'électricité, conduite par les fils du télégraphe , foudroya un support aux environs de Brodek. Une partie du courant s'échappa dans le sol le long de ce support, une autre partie fila jusqu'à Prague ; on put s'en assurer par l'inspection du conducteur dont l'extrémité était fondue. Dans la nuit du 18 au 19 juin 1849, un violent orage éclata entre Brunn et Reigera ; la foudre brisa complètement deux supports et en endommagea neuf autres. Le 9 juillet, la foudre anéantit trois poteaux situés entre Kindberg et Krieglach, dans la Styrie, et respecta le fil conducteur. C'est encore aux environs de Kindberg que le tonnerre détruisit les supports télégraphiques le 19 juillet dernier. Les ouvriers occupés à proximité éprouvèrent un éblouissement, et l'on observa , à l'extrémité d'un des fils situés le long d'un poteau, une aigrette lumineuse. Ainsi, dans ces divers cas, les poteaux de bois avaient seuls supporté les effets de la décharge électrique.

Si lé coup de foudre n'a pas assez de violence pour endommager les supports placés le long de la voie, ou pour rompre le fil de l' électro-aimant , il peut cependant produire encore certains effets désagréables, La présence, dans les conducteurs, d'un excès

lôS DÉCOUVERTES MODERNES.

d'électricité étrangère fait que lelectro-aiman test à diverses reprises fortement attiré et qu'il s'établit ainsi, dans l'appareil destiné à former les signaux, une série d'oscillations folles qui persistent pendant plusieurs minutes. Sur le télégraphe américain , qui , comme nous l'avons vu, écrit lui-même ses dépêches, on voit quelquefois l'instrument, subitement mis en action par l'électricité atmosphérique , inscrire sur le papier une série de signes confus et précipités : c'est l'éclair qui envoie son message et qui consigne lui-même sa présence par écrit.

Ajoutons enfin que l'appareil télégraphique peut être influencé , bien que la foudre n'ait pas directement frappé le conducteur. Quand un nuage électrisé se décharge à quelqujB distance du fd du télégraphe , il s'établit aussitôt dans le conducteur un de ces courants (électriques que les physiciens appellent courant d'induction , et qui est provoqué par le voisinage de la décharge atmosphérique; ce nouveau courant fait encore parler les appareils , mais ce dernier accident n'a aucune importance.

Ainsi les troubles que peuvent provoquer les phénomènes électriques de l'atmosphère dans le sein des appareils télégraphiques n'ont, en définitive, rien de grave, et dans aucun cas ils ne peuvent sérieusement compromettre le service. L'expérience a bien vite éclairé les employés sur la nature de ces perturbations accidentelles, et la transmission des dépêches ne peut jamais en être compromise d'une manière durable. Pour combattre les mauvais effets de la présence de l'électricité atmosphérique sur les fils conducteurs , il suffit presque toujours d'augmenter l'intensité du courant

de la pile au point de le rendre supérieur au courant perturbateur. Aussi les irrégularités du genre de celles qui nous occupent n'ont- elles été remarquées que dans les télégraphes dans lesquels le courant électrique est réduit a la plus faible intensité possible; dans ceux où Ton fait usage de courants énergiques, les troubles de ce genre sont rares ou insignifiants. Disons , d'ailleurs , que sur les chemins de fer anglais, M. Wheatstone a établi quelques appareils qu*il nomme conducteurs de la foudre^ et qui ont pour but de préserver le fil métallique de Taction de l'électricité météorique. Ces appareils, fondés sur le principe connu en^physique sous le nom de pouvoir des pointes^ sont de véritables petits paratonnerres et suilisent à écarter les effets fâcheux provenant de l'électricité atmosphérique.

« Les fils conducteurs, dit encore M. Gonon, sont exposés forcément , dans leur état de continuité, aux ' injures de l'ignorance et de la malignité. Qui ne prévoit pas que ce défi porté parle pouvoir à la curiosité et à l'obéissance passive du vulgaii^e tournera immanquablement à mal , dans tobs les cas de mécontentement, de sourdes menées et de révoltes?

Croit-on que les complices d'un assassin ou d'un banqueroutier laisseront transmeltre l'ordre d'arrêter leur associé? Pense-t-on que l'ennemi, en cas d'invasion , respecterait davantage ce npoyen de communication? Non, assurément. L'intérêt des criminels et de tous les partisans de trouble étant de détruire ce qui s'oppose à leurs desseins , il est par trop imprévoyant , de la part du gouvernement , de mettre les moyens de correspondance à la portée des hommes

dangereux. L'engouement du jour peut à peine expliquer ce fait. »

En Angleterre et en Amérique, il est en effet arrivé quelquefois que le fil s'est trouvé rompu au moment précis où l'on avait à expédier les dépêches les plus importantes, mais ces accidents sont prévus dans le service. M. Wheatstone a construit un appareil qui permet de reconnaître approximativement sur quel point de la ligne existe la rupture. Dans ce cas, le fil est promptement rétabli, car les cantonniers du chemin de fer sont munis des outils nécessaires pour souder les conducteurs rompus. L'accident est donc assez promptement réparé, et la dépêche, un instant retardée, s'élance de nouveau avec la rapidité de l'éclair et peut ainsi triompher des effets de la méchanceté ou du crime.

Pour ce qui est de la destruction des fils par suite de désordres ou de révolté intérieure , nous n'avons pas besoin de faire remarquer que les maisonnettes des stationnaires de la télégraphie aérienne, isolées et perdues dans la campagne, sont tout aussi exposées que les conducteurs du télégraphe électrique à des attaques de ce genre. Il suffit, en effet, pour interrompre dans toute son étendue, une ligne de télégraphie aérienne, de forcer l'entrée d'une cabane et d'emporter la lunette d'approche. N'oublions pas d'ailleurs que les télégraphes sont avant tout les établissements de la paix; la régularité de leur service n'est assurée que par la tranquillité du pays et sa sécurité intérieure. C'est donc sortir des bornes véritables de la question que de raisonner, en ce qui le concerne, sur des éventualités de désordre ou de guerre,

« Le télégraphe électrique, dit enfin M. Gonon,

coûte énormément cher à établir.' D'après des calculs fort justes, on peut estimer les frais d'établis^ sèment, pour une ligne de 200 lieues, à 4 millions de francs environ, auxquels il faudrait ajouter ensuite les dépenses annuelles pour l'entretien journalier des appareils, le renouvellement des fils au moins tous les deux ans, le traitement des hommes de l'art et le personnel des employés, »

L'évaluation des frais d'établissement des télégraphes électriques est ici notablement exagérée. Il est reconnu que tous les frais d'installation ne dépassent point la somme de 800 francs par kilomètre, ce qui sur une ligne de 200 lieues porte la dépense seulement à six cent (juaran te. mille francs. D'un autre côté, les frais journaliers sont assez faibles, puisque tout se réduit à l'entretien des fils conducteurs, et le personnel est si peu nombreux que les dépenses d'administration sont insignifiantes. Il ne faut dans la télégraphie élec* trique qu'un très petit nombre d'employés. Les frais d'entretien et de personnel pour les télégraphes aériens sont bien plus considérables puisqu'ils s'élèvent annuellement à plus d'un million.

Toutefois les frais d'installation de la télégraphie électrique fussent-ils lieaucoup plus considérables qu'ils ne le sont réellement^ cette considération ne pourrait dans aucun .cas constituer un obstacle sérieux. La question des ^rais de premier établissement est ici entièrement secondaire, car les télégraphes électriques livrés au pubUc deviennent pour l'État la source d'un revenu important qui couvre une partie de ses avances. D'un autre côté, la vitesse prodigieuse de l'expédition représente une autre source d'économie. Aujourd'hui la

télégraphie aérienne coûte annuellement plus d*un niillion au budget , le gouvernement ne s'en inquiète guère, car cette dépense est couverte en grande partie jMir les économies que Von réalise sur les estafettes et les courriers ; que sera--ce donc lorsque hi vitesse sera centuplée et quand le télégraphe pourra manoeuvrer en toute saison , à toute heure de la nuit , à toute heure du jour, sans rien perdrç de sa prodigieuse rapidité.

Nous n'avons pas la prétention de surprendre beaucoup nos lecteurs en leur parlant de la merveilleuse promptitude avec laquelle les dépêches sont transmises par le télégraphe électrique. Nous ne pouvons cependant nous dispenser de citer quelques exemples susceptibles de donner en quelque chose la mesure de cette vitesse. Nous nous bornerons toutefois à un petit nombre de faits dont la plupart même se rapportent à l'époque des débuts de la télégraphie nouvelle.

Le discours prononcé en 1846 par le président des Etats-Unis, annonçant la déclaration de la guerre contre le Mexique, discours qui occupait deux longues colonnes en petit caractère, dans un journal de la plus grande dimension, fut transmis en entier par le télégraphe de M. Morse et copié en moins de trois heures. Pendant cette longue communication, le télégraphe transcrivait 84 lettres par minute, c'est-à-dire, le double de ce que l'inventeur avait promis.

Le discours du roi dés Belges, à l'ouverture des chambres de 1849, était entièrement parvenu à Anvers quarante-sept minutes rfprès avoir été prononcé a Bruxelles. Ce discours ne comprenait pas moins de 842 mots formant 4,600 lettres. La transmission de

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cette dépêche avait donné lieu à 11,660 mouveuieiils télégraphiques.

Le discours de M. Claiy sur la guerre du Mexicpje, dans le Congrès des États-Unis de 18A9, a été transmis en deux heures de Cincinnati à New-York avec unn exactitude inappréciable, quoique le résumé n'occupât pas moins d*une colonne et demie d*un journal, petittexte»

Un journal américain, le New-York Express, rapportiût en 1849 que le volumineux message du président Polk, contenait plus de 50,000 mots, fut transporté en un jour de Baltimore à Saint-Louis, alimentant de copies sur sou passage dix-sept villes des États-Unis. Encore faut-il en déduire deux heures perdues à la suite d'un orage.

Le discours de la reine d'Angleterre pour la prorogation du parlement en 1849 fut expédié de Londres à Norwick , à la dista^nce de 01 lieues, en moins de 18 minutes.

Les premières nouvelles de la révolution de février arrivèrent en Angleterre par un bateau-pilote, et furent immédiatepient transmises à la métropole. Dès ce moment, jour par jour et presque sans relâche, un fleuve continuel de correspondances arrivait à Londres par le fil magique ; et pendant que le commissaire et les directeurs du chemin de fer se tenaient nuit et jour à la station de Londres , le directeur des télégraphes se plaça sur la côte, aux stations de Douvres et de Folkstone, pour recevoir les avis et les communiquer à Londres. De cette ffiçon, chaque scène successive de la révolution arrivait d'abprd à Londres |)ar la ligne télégraphique ; ce qui permit de prendre I. 15.

beaucoup de dispositions importantes pour le^f vîUes de la côte intéressées à ces événements.

Les journaux anglais et américains se plaisent à raconter des faits particuliers qui viennent par intervalles prouver d'une manière frappante toute Futilité du télégraphe électrique dans les rapports . privés des citoyens. On remplirait aisément un volume de récits de ce genre. Comme nous n'entendons pas user d'un tel procédé^ nous nous bornerons à deux ou trois de ces faits.

En 18i8, un convoi du chemin de fer avait apporté àJNorwrick la nouvelle de la chute du pont su$peDdu de Yarraouth. Qu'on juge de rinqtnétade et de l'effroi des habitants ! ils avaient presque tous leurs enfanta en pension à Yarmouth. Ils coururent en foule à la station du chemin de fer, demandant à grands cris des nouvelles de leurs enfants : « Tous les enfants sont » sauvés ! » dit le télégraphe électrique.

Le jour du nouvel an de 1850, le télégraphe électrique prévint en Angleterre une catastrophe terrible. Un train vide s' étant choqué à Gravesend, le conducteur fut jeté hors de la machine, et celle-ci continua à courir seule et à toute vapeur, vers Londres. Avis fut immédiatement donné parle télégraphe à Londres et aux stations intermédiaires ; le directeur s'élança sur laligne avec une autre machine àla poursuite de l'échappée ; il l'atteignit, et manœuvra de manière à la laisser passer ; puis îl se mit en chasse après elle. Le conducteur de sa machine réussit enfin à s'emparer de la fugitive, et tout danger disparut. Onze stations avaient été traversées ainsi sans accident ; la locomotive n'était plus qu'à deux milles de Londres quand on l'arrêta, Il est cçrtain que si , sur le parcours du

chepûn de fer, on n'avait pas été prévenu de l'événement, le dommage causé par la locomotive aurait surpassé la dépense de toute la ligne télégraphique. Ainsile télégraphe paya ce jour-là le prix de son installation.

Les journaux anglais ont raconté avec beaucoup de détails le fait suivant, qui produisit à Londres une grande sensation et qui fournit en effet une preuve éclatante de l'utilité du télégraphe éliectrique en matière criminelle.

Au mois de janvier 18AA, un horrible assassinat fut commis à Salthil. L'assassin, nommé John Tawell, s'étant rendu immédiatement à Slough, y prit une place pour Londres dans le convoi du chemin de fer, qui passait à sept heures quarante-deux minutes du soir. La police, avertie du crime, était déjà à la poursuite du coupable. Elle arriva à Slough presque au moment où le train devait arriver à Londres. Mais le télégraphe électrique fonctionnait , et pendant que le meurtrier, confiant dans la vitesse extraordinaire du convoi , se croyait en sûreté parfaite , le message suivant volait sur les fils du télégraphe :

< Un ASSASSmAT VIENT d'ÉTRE COMMIS A SaLTHIL. On A vu CELUI qu'on suppose ÊTRE l' ASSASSIN PRENDRE UN BILLET DE PREMIÈRE CLASSE POUR LONDRES , PAR LE TRAIN QUI A QUITTÉ SlOUGH A SEPT HEURES QUARANTE- DEUX MINUTES DU SOIR. Il est vétu en quaker, avec

UNE REDINGOTE BRUNE QUI LUI DESCEND PRESQUE SUR LES TALONS. Il EST DANS LE DERNIER COkPARTIMENT PE LA SECONDE VOITURE DE PREMIÈRE CLASSE. »

Arrivé à Londres , John Tawell se hâta de monter dans un des omnibus du chemin de fer. Blotti dans un coin de la voiture, il se croyait dès ce moment à

17(5 DÉCOUVERTES MODERKES.

l'abri de toutes les atteintes de la justice. Cependant le conducteur de l'omnibus , qui n'était autre chose qu'un agent de police déguisé, ne le perdait pas . de vue, sûr de tenir son homme comme un rat dans une souricière. Arrivé dans le quartier de la Banque, John Tawell descendit de Tomnibus, se dirigea vers la statue du duc de Wellington, et traversa le pont de Londres ; il entra ensuite au café du Léopard, dans le Boroughy et se retira enfin dans une maison garnie du voisinage. L'agent de policequi, attaché a ses pas, l'avait suivi dans toutes ses évolutions, entra après lui, et tenant la porteentr'ouverte,lui demanda d'un ton très calme:

« N'êtes-vous pas arrivé ce soir de Slough? »

A cette question si effrayante pour le coupable, John Tawell se troubla et balbutia un « Non » qui était l'aveu de son crime. Arrêté aussitôt , il fut mis en jugement, condamné comme assassin et pendu.

« A quelques mois de là, dit le journal The Family lihrary, nous faisions le trajet de Londres à Slough, par le chemin de fer, dans une voiture remplie de personnes étrangères les unes aux autres. Tout le monde gardait le silence , comme c'est assez généralement l'usage des voyageurs anglais. Nous avions déjà parcouru près de quinze milles sans qu'un seul mot eût été prononcé, lorsqu'un petit monsieur-, à la taille épaisse , au cou court , à Tair d'ailleurs très l'espectable, qui étjiit assis à l'un des coins de la voiture, fixant les yeux sur les poteaux et les fils du télégraphe électrique , qui semblaient voler dans un sens opposé au nôtre, murmura tout haut, en accompagnant son observation d'un mouvement de tête significatif:

a Voilà les cordes qui ont pendu John Tawell, »

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L ETMERISATION.

Divinum est opus sedare dolorem , a dit Hippocrale. Lorsque le père de la médecine exprimait cette idée, il parlait seulement de ces palliatifs insuflSsants ou infidèles employés de son temps pour atténuer, dans le cours des maladies, les effets de la douleur. La découverte de réthérisation est venue donner à cette pensée une signification plus précise, et de nos jours, en présence des résultats fournis par la méthode américaine, quelques esprits enthousiastes n'ont pas hésité à lui prêter le sens d'une vérité absolue. Sans vouloir prendre au sérieux cette interprétation, qui se ressent un peu trop du mysticisme des universités allemandes, on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître dans la découverte dier l'éthérisation la réunion des circonstances les plus étranges. Rien, dans son origine, dans ses débuts, dans ses progrès, dans son développement, dans son institution définitive , ne rappelle les formes et révolution habituelle des découvertes ordinaires. C'est dans un coin du nouveau monde, loin de cette Europe, siège exclusif et berceau des sciences, qu'elle voit inopinément le jour , sans que rien l'ait préparée ou annoncée , sans que le plus léger indice ait fait pressentir un moment l'approche d'un événement aussi

178 UÉCOLVËRTËS MODERNES.

grave* Elle ne se produit pas dans le monde scientifique sous les auspices d'un nom brillant; c'est un pauvre et ignorant dentiste qui, le premier, nous instruit de ses merveilles. Toutes les inventions de notre époque se sont accomplies lentedieht, par des tâtonnements longs et pénibles, par des progrès successifs laborieusement réalisés ; celle-ci atteint du premier coup les dernières limites : elle est à peine connue et signalée en Europe, qu'aussitôt des milliers de malades sont appelés à jouir de ses bienfaits. La plupart des grandes découvertes de notre siècle ont coûté à l'humanité de nombreuses victimes ; les machines àvapeur, les bateaux à vapeur, les chemins de fer , les aérostats , la poudre à canon , le paratonnerre, toutes les machines merveilleuses de l'industrie moderne, nous ont fait acheter leur con* quête par de pénibles sacrifices. Au contraire, l'éthérisation, bien qu'elle touche aux sources mêmes de la vie et qu'elle semble jouer témérairement avec la mort, n'amène pa^ dans ses débuts, l'accident le plus léger; dans les applications innonabrables qu'elle reçoit dès les premiers temps , elle ne compromet pas une seule fois la vie des hommes. Toutes nos découvertes sont loin d'atteindre d'une manière absolue le but qu'elles se proposent; elles laissent toujours aux perfectionnements et aux progrès de l'avenir une part considérable. L'éthérisation semble toucher du premier coup à la perfection et à l'idéal, car npn seulement elle remplit complètement son objet, l'abolition de la douleur , mais elle le dépasse encore, puisqu'elle substitue à la douleur un état tout particulier de plaisir sensuel et de bonheur moraL Quel étonnant contraste entre les opération^ chirurgicales praticpiées. avant la décou-

ÉTHÉRISATlOIf. 170

verte de la méthode anesthésique et celles qui s'exécutent aujourd'hui sous la bienfaisante influence de réther ou du chloroforme! Qui n'a frémi au spectacle que présentaient autrefois les opérations sanglantes? Nous ne voulons pas attrister l'esprit de nos lecteurs tie ce lugubre tableau ; mais^ seulement que Ton compare entre elles ces deux situations si apposées, et que l'on dise ensuite si , en substituant aux tortures de la douleur les ravissements du plaisir et de l'extase , la découverte américaine n'a point dépassé les liimtes ordinairement imposées aux inventions des hommes.

Quelles que soient les conclusions que l'on veuille tirer du rapprochement de ces faits, il faudra reconnaître au moins qu'en nous donnant le pouvoir d'anéantir la douleur, cet étemel emiemi, ce tyran néfaste de rhamanité, la méthode anesthésique nous a enrichis d'un bienfait inappréciable, éiern^ement digne de l'admiration et delà reconnaissance iiubHques.

Cette haute opinion , qu'il convient de se former de la découverte américaine , aurait pu peut-è^e sembler exagérée à l'époque de ses débuts , au moment oji l'annonce de ses prodigieux effets vint frapper le monde savant d'une surprise qui n'est pas encore effacée. Mais aujourd'hui tous les doutes sont levés. Quatre années d'études et d'expériences infinies accomplies dans toutes les régions du monde , sons les dimats les plus opposés , dans les conditions les plus diverses, ont permis d'instruire la question jusque dans ses derniers détails et de résoudre toutes les difficultés secondaires qui avaient surgi i l'origine. En Amérique , en Angleterre et surtout en France , les Académies et les réunions savantes se sont emparées

i 80 DÉCOD VEBTES MOBERNES .

avec ardeur de ce brillant sujet d'études, et la qiiesikm est aujourd'hui invariableoient fixée dans tous ses points utiles. Aussi le moment estril parfaitement opportun pour présenter le taU6au général de l'histoire et de l'état présent de cetiie belle découverte* Le temps nous {daee déjà assez loin > de ses débuts pour nous défendre de l'entraînement d*un enthousiasme irréfléchi, et de plus il nous a prqmré un si grand nombre de renseignements et de faits, qu'il est maintenant facile àd juger sainement et en conrutissanee de cause ce grand événement scientifique* D'ailleui^, une main habile et savante a rassemblé tous les éléments de celte enquête. M. Bèuisson^ professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine de Montpellier» a publié en 1850, sous le titre de Traité théorique et pratique de la méthode aneethénque^ un ouvrage étendu dans lequel tous les faits qui se rattachent i la découverte américaine sont étudiés d'une manière af^rofondie* Les savantes recherches contenues dans le livre du professeur de Montpellier nous permettront de donner à nos lecteurs Une idée claire et complète de l'une des découvertes les plus remarquables de notre temps.

D'un autre côté , la question historique qui se rattache a la découverte de l'étbérisation a soulevé aux États* Unis de longs et importants débats ; elle est devenue récemment le sujet de quelques publications qui, à ce point de vue, offrent un grand intérêt. Le dentiste William Morton a publié à Boston, en 18i7, un exposé des faits qui ont amené la découverte des propriétés stupéfiantes de l'éther. Le mémoire de Williaip Morton sur la découverte du nouvel emploi de Véfher sulfurique contient beaucoup d'assertions

ÉTHÉRISÀTIOrr. 181

qui seraient d'une haute gravité si la critique historique pouvait les accepter sans contrôle. Par malheur, les témoignages invoqués par le dentiste de Boston ne sont empreints que d'une véracité fort douteuse, et c'est ce qu'à parfaitement démontré un nouvel opuscule publié en 18A8 par les soins du docteur Jackson. MM. Lord , de Boston, sont les auteurs d'un Mimeire à consulter qui a pour titre : Défense des droits du docteur Charles Jackson à la découverte de l'éthérisation. Bien que très confuse et très obscure , la dissertation des avocats du docteur Jackson fournit un certain nombre de documents authentiques qui permettent de rétablir la vérité sur une question qui a longtemps agité et qui divise encore les savants américains. L'étude attentive que nous avons faite des diverses pièces rapportées dan$ ces deux opuscules, nous donnera, nous respérons , les moyens d'éclaircir ce point de l'histoire de la médecine contemporaine sur lequel on ne possédait jusqu'à ce jour que des données contradictoires.

Abordons en conséquence la question historique; nous arriverons ensuite à l'exposition des faits généraux qui constituent la méthode anesthésique, considérée comme science.

1S2 DÉCOUVEIlTES MOVEINËS.

CUAPITaE PREMIER.

Moyens anesthésiques chez les anciens.

L'honneur d'une découverte scientific[ue peut rarement se rapporter aux efforts d'un seul homme ; presque toujours une longue série de travaux isolés et sans but spécial en avaient rassemblé les éléments, jusqu'à ce qu'un hasard heureux ou une intuition puissante vint la dégager et lui donner sa forme et sa constitution définitives. Si l'on n'a pas suivi d'un œil attentif cette lente et secrète élaboration des bases de l'édifice, il est difficile de reconnaître les matériaux successifs qui ont servi à l'élever , et Ton ne distingue plus dès lors que le nom de celui qui fut assez heureux ou assez habile pour se placer à son sommet. C'est là ce qui explique Terreur générale, qui attribue au seul Jackson la découverte de l'anesthésie. On a ignoré ou perdu de vue les travaux de seç devanciers , et Ton a fauti* vement attribué à un seul ho^nme la gloire d'une invention qui fut en réalité le résultat d'un grand nombre d'efforts collectifs. Ce serait, en effet, une grande erreur de s'imaginer que la recherche des moyens anesthésiques appartienne exclusivement à notre époque. L'idée d'abolir ou d'atténuer la douleur des opérations est aussi vieille que la science, et depuis l'origine de la chirurgie, elle n'avait pas cessé de préoccuper les esprits. Seulement le succès avait manqué aux nombreuses tentatives dirigées dans ce sens , et l'on

avait fim par regarder ce grand problème comme tout à fait au-dessus des ressources de Vart.

Le savant philologue Eloy Johanneau a publié une note intéressante sur les moyens employés par les an* ciens pour rendre nos oi^anes însensâ>le8 à la douleur* Il cite, à ce sujet, un passage de Pline, dont voici la tradueti<m dans le vieux sty]^ d'Antoine du Pinet : « Quimt au grand marbre du Caire , qui est dit des anciens Memphitit , il se réduit en poudre , qui est fort bonne , appliquée en Uniment avec du vinaigre , pour endormir les parties qu'on veut couper ou cau« tériser, car elle amortit tellement la partie, qu'on ne sent comme point de douleur. » Mais il parait qu'An* toine du Pinet n'osait pas croire i un c^t si surpre» nant, pinsqu'il affaiblit dans sa traduction le texte de Pline, qui assure positivement qu'on ne sent point de douleur : nec sentit eruciatum. Le même Antoine du Pinet^ qui a traduit aussi les Secrets miracles de la na" ture , et qui a fait des notes marginales sur sa traduction de Pline, y cite messer Dioscoride, qui dit que cette pierre de Memphis est de la grosseur d'un talent, qu'elle est grasse et de diverses couleurs. Dioscoride ajoute que si on la réduit en poudre et qu'on l'applique sur les parties à cautériser ou à couper, elles deviennent, sans qu'il en résulte aucun danger, si insensibles , qu'elles ne sentent aucune douleur; Cependant rien , dans les ouvrages de la médecine ancienne ne confirme l'emploi de cette pierre de Memphis , qui pourrait bien étra un de ces mille préjugés qui ont trop souvent surpris l'opinicm du crédule naturaliste de l'antiquité*

On ne pourrait en dire autant sans injustice de l'emploi fait chez les anciens de certaines plantes stu<

ISA DÉCOUVERTES MOHEENES.

péfiantes ; les propriétés narcotiques de la mandragore, par exemple, ont été évidemment connues et mises à profit par eux pour calmer, dans certains cas , les douleurs physiques. Pline dit , en parlant du sue épaissi des baies de la mandragore : « On prend ce suc contre les morsui^es des ^rpents , ainsi qu'avant dé soidfirir l'amputation piv la ponction de quelque partie du corps , afin de s'engourdir contre la douleur. > Uioscoride et son commentateur Matthiole donnent, à propos de cette plante, le même témoignage : « Il en est , dit Dioscoride, qui font cuire la racine de mandragore avec du vin jusqu'à réduction à un tiers. Après avoir laissé clarifier la décoction, ils la conservent et en administrent un verre pour iaire dormir ou amortir une douleur véhémente , ou bien avant de cautériser ou de couper un membre, afin d'éviter qu'on n'en sente la douleur. Il esiste une autre espèce de mandragore appelée morian. On dît qu'en mangeant un drachme de cette racine, m^angée avec des aliments, ou de toute autre manière , l'IuHnme perd la sensation et demeure endbrmi* pendant trois à quatre heures : les médecins s'en servait quand il s'agit de couper ou de cautériser un mendn^. » La même assertion se retrouve dans Dodonée, d'où M. Pasquier a extrait le passage suivant : c Le vin dans lequâ .on a mis tremper ou cuire la racine de mandragore fait dormir et apaise toutes les douleurs, ce qui fait qu'on l'administre utilement à ceux auxquek on veut couper, scier ou brûler quelques parties du corps, afin qu'ils ne sentent pomt la douleur (1). »

(i) nutoirt deêfianieâ, trti<). de Cbarkft(lerÉcitt8é,p. 297.

ÉTBÉlUftATIOIt. 185

Au moyen âge , l'art de préparer, aveu les plantes stupéfiantes , dés lureuvages somnifères, était, comme on le sait, poussé fort loin* On connaissait en outre quelques substances narcoticpies qui avaient la propriété d'abolir la sensibilité. €e àecret, qui existait dans rinde depuis des temps* reculés , avait été apporté en Europe pendant les croisades , et il est reconnu que les malheureux qui , au moyen âge , étaient soumis aux épreuves de la torture, trouvaient quelquefois, dans l'usage de certains narcotiques, le moyen de se soustraire a ces douleurs,» Une règle de jurisprudence établit que l'insensibilité manifestée pendant la torture est un signe certain de sorcellerie. Plusieurs auteurs invoqués par Frcmiman (1) parlent de sorcières qui s^endormaient ou riaient pendant la ^torture, ce que l'on ne manquait pas d'attribuer à la protection du diable. Dès le XIV* siècle, Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d'Aragon et auteur du Directoire des inquisiteurSy se plaignait des sortilèges dont usaient quelques accusfés, et au moyen desquels ils restaient insensibles aux souffrances de la question (2). Fr« Pegna, qui a commenté , en 1678 ^ l'ouvrage d'Eymeric , donne les mêmes témoignages sur l'existence et l'efficacité de ces sortilèges. Enfin Hippolitus, professeur de jurisprudence à Bologne enlô2i, assure, dans sa Pratique criminelle, avoir vu des accusés soumis a 1^ question, demeurer comme endormis au milieu des tortures ,^ et plongés dans un engourdissement en tout semblable

(i) CUé par EuaMie Saïvérte. Deê âcienceê octtAuê^ t. I« chap. xtu. ^sj. Directoire des inquieiteurt^ partie HI, p, 481.

180 DÉcouvnns «oimiicEs.

a cdui qui i^ésultarait de l'action des narcotiques. Et. Taboureau, contemporain de Fr. Pegna, a déoît également l'état sopcnreux qui dérobait les accusés aux souffrances de la torture. Suivant lui, il était devenu presque inutile de donner la question ; la recette engourdissante étant connue de tous les geâliers, qui ne manquaient pas de la communiquer aux malheureux captifs destinés à subir cette cruelle épreuve.

Cependant le secret de ces moyens ne parait pas avoir franchi au moyen âge l'enceinte des cachots, et les chirurgiens ne purent songer sérieusement à en tirer parti pour épargner à leurs malades les souffi^ances des opérations. D'ailleurs les résultats fâcheux qu'entratne si souvent l'administration des narcoticpies s'imposaient à ce que leur usage devint général. La d^ression profonde qu'ils exercent sur les centres nerveux, la stupeur , les congestions sanguines qui en sont la suite, les difficultés inévitables dans la mesure de leur administration, la lenteur dans la production de leurs effets, leur persistance, et les accidents auxquels cette persistance expose , durent empêcher les chirurgiens de tirer parti des narcotiques comme agents prophylactiques de la douleur. Aussi les témoignages de leur emploi sont-ils extrêmement rares dans les écrits de la chirurgie de cette époque ; Guy de Ghauliac , Brunus et Théodoric sont les seuls auteurs qui les meivtiotihient. Théodoric, médedn qui vivait vers le iriilî€fa do xnp siècle , recommande , pour atténuer oU âboBr les douleurs chirurgicales, de passer sous le nez du malade une éponge imbibée d'opium, d'eàu -de )iiortile^de jusquiame, de laitue, de 'niatidragoré , de ^tranîo-

. ÉraÉmsATioN* IS7

niam , etc., 9&n d'endormir le malade, qu'on réveillait ensuite en lui frottant les iîarines avec du vinaigre, du jus de fenouil ou de rue (1).

Voici le texte original qui spécifie d'une manière précise h manière dont se comportait Théodoric. i. Canappe , médecin de François P', dans son ouvrage imprimé à Lyon en 1532 , le Guidon pour les barbiers et les chirurgiens^ décrit ainsi , en parlant du régime pour tran(^her un membre mortifié ^ le procédé mis en usage par Théodoric et ses imitateurs : a Aucuns, dit-il, comme Théodoric, leur donnent médecines oèdormiEères qui les endorment , afin que ne sentent inci-» si€Hi, comme ojpitim, succus moreHee^ hyosciUmi^ mmn*^ iragorœ^ cieutm, laetuccBy et plongent ' dedans ' e&ponge, et la laissent seicher au soleil, et. quand il est nécessité, ïti mettent cette esponge en. ew^ chaûlde , et leur donnent à odorer tant qa'iU pnenN nent sommeil et s^eadonœnt; et quand tlz sont.a^-^ dormis, ilz font Top^ation; et puii avec une autre esponge baignée en vin aigre ^ap|»liquée èâ nariiiea^ les esvcaUent, ou ilz ÉieMentès nariUes ou en r<tfêine/ smeeum rùUiton féniy et ainsi les esveiltent, comme ila dîeftt^Les autreé donnent opium i boii^ v et font nud, spécialement s'il est jéufie ; et k; aperçoivent, eàr ce est avec ime grandes bataille de vertu animale et naturelle. JPai OUI qu'ilz encourent manie, et pah conséquent k mort, sr Oependânt l'histoire ^ei là dihrai^e du inôf en âge est entièrement nmette

(r/' Un nilSdëcfn dés environs ûe Tdùloùse^ M. ï)atirlo1, àstore (fd*jl Èmgiûff^î^ 1833 4eâ pùyem analAg^ei dm \k isahém^t/H «m** iPIDUiiit^ 4}¥k6^«e vo^iioi) i il rAJ^p^rle f9P9 ^^& daqs ie^pi^. tef .opô* ré^ traités 4e çeUeivanl^re; n'épfOi|T^£nt aucupe dpcUeur. (Journal de, médecine et de chirurgie de Toulouse , janviei* 184T.) ' '

188 BÉCOUYERTES MOBERMES.

sur l'emploi de ces pratiques; les prêches de Théodoric restèrent done sans application , et toute leur valeur se réduit à l'intérêt d'un document historique.

Dans les temps modernes , à l'époque de la renaissance de la diirurgie, au milieu de toutes les grandes questions scientifiques qui commencèrent à s'agiter, on ne pouvait négliger l'indication d'atténuer ou d'abolir la douleur des opérations. Aussi , à mesure que s'augmentent les ressources et l'étendue de l'arsrâal chirurgical, on voit les praticiens s'^occuper en même temps de défendre les malades contre cette misérable himtique et magasin dt cruauté^ eomme l'appelait déjà Ambroise Paré. Mais une revue rapide des divers moyens qui ont été proposés ou employés jusqu'à nos jours pour atteindre ce but, montrent facÛement que toutes les tentatives faites dans cette direction avaient échoué de la manière la plus complète.

L'optum, dont l'action narcotique a été connue de toute antiquité , et que Van Helmont appelle un don Mpécifique du CricUeur^ a été employé à toutes les époques pour atténuer l'aiguillon de la douleur. Théodoric et Guy de ChauUac administnâent l'opiiun à l'intérieur aux malades qu'ils se disposaient à opérer. Beaucoup de chirurgiens imitèrent leur exemtple, et au siècle dernier, Sassard, chirurgien de la Charité, a beaucoup insisté pour faire administrer, avant les libérations graves et douloureuses, un narcotique approprié à l'âge, au tempérament et aux forces du nudade. Mais la variabilité et l'inconstance de l'opium, l'excitation qu'il provoque souvent au lieu de l'insensibilité <|Qe l'on recherche, son action toxique, les congestions

cérébrales auxquelles il expose, la lenteur avec laquelle s'eflhce Fimpression qu'il a produite sur Téconomie, tout contribuait à faire rejeter son emploi de la pratique chirurgicale (1).

La eomprMâion a été assez souvent employée dans la chirurgie moderne pour diminuer la douleur dans les grandes opérations et surtout dans les amputations des mendires. Elle était exercée à Taide d'une cour-roie fortement serrée au-dessus du lieu oii les parties devaient être divisées. Van-Swieten, Teden et Juvet ont beaucoup recommandé l'emploi de ce moyen. Mais la compression circulaire, sans puir des avantages de l'opium, présentait des inconvénients plus, grands encore ; car, à la douleur qu'on cherchait à prévenir, et que tout au plus on atténuait faiblement,; venait s'adjoindre une nouvelle douleur, résultat immédiat de cette compression mécanique elle-même.

Les irrigations froides^ Y application delà glace ont souvent permis, non seulement de diminuer le mouvement fluxionnaîre, mais encore de calmer la douleur. L'engourdissement par le froid est un moyen qui est évidemment susceptible d'amener un certain degré d'insensibilité. Après la batailled'Eylau, Larrey remarqua, chez les nombreux blessés qu'il fut obligé d'amputer par un froid très intense, un amoindrissement très notable de la doulair . Mais il est évident que ce moyen, fort imparfait d'ailleurs pour produire une insensibilité locale absolue, offre le danger de compromettre gravement la santé générale des malades.

(1) Le docteur Esdaile a tout récemmeiit eipérimenté à CalcuUa les narcoUques opiae^ comme agents A^anesthésie, et le résultat des expérienoe» a été eotM^ement défororaUe.

190 DÉCOUYBRTES MONSRNES.

VivrtiH aieoolique pouviàt-elle-, comme quelques chirurgiens l'ont espéré, amener des résultats plus satisfaisants ? On savait depuis longtemps que les luxations se réduisent avec une facilité extrême et sans provoquer de douleur chez les individus pria de vin . Ualler rapporte plusieurs cas d'accouchement accomplis sans douleur pendant Tivresse, et Deneux a observé un fait semblable a Thôpital d*Âmiens, Quelques chirurgiens ont même pratiqué dans les même» circonstances des amputations dont la douleur ne fut pcHut perçue par le malade. M. Blandin se vit» il y a plusieurs années, dans la nécessité de pratiquer l'antputation de la cuisse à un homme qui fut apporté ivremort à THôtel-Bieu. Le malade resta entièrement insensible à l'opération , et quand les fumées du vin furent dissipées, il se montra profondément surpris et en même temps très affligé de la perte de son membre. Les faits de ce genre ont inspiré à quelques chirurgiens l'idée ^e provoquer artificiellement l'ivresse pour soustraire les opérés à l'impression de la douleur. Richerand conseillait, dans les luxations difficiles a réduire, d'enivrer le malade pour triompher de la résistance musculaire. Mais une telle pensée ne pouvait recevoir les honneurs d'une expérin^ntation sérieuse: l'ivresse, même décorée d'une intention thérapeutique, ne pouvait entrer dans le cadre de 4ios resseurces médicales. Le dégoût profond qu'elle inspire, l'état d'imbécillité et d'abrutissement qu'elle entraîne, ladér gradation dont elle est le type, les réactions qu'elle occasionne, devaient naturellement la faire exclure du domaine de la chirurgie. D'ailleurs Taction des alcooliques n'amène pas toujours l'insensibiUté» M. Longet

ËTHÉRISATION. lOl

a mis ce fait hors de doute en expérimentant sur les animaux, et un de nos chirurçiens qui avait cru ennobKr rîvresse en la déterminant avec du vin de Champagne, échoua complètement dans ses tentatives pour provoquer Tinsensibilité ; le Champagne additionné de laudanum, malgré des libations abondantes, n'amena d'autre phénomène qu'une hilarité désordonnée.

L'ivresse du haschisch est aussi insuffisante que celle du vin pour produire l'insensibilité. Ce n'est guère que sur les facultés intellectuelles que se manifeste l'action de ce singulier produit ; l'imagination reçoit sous son influence un degré extraordinaire d'exaltation, l'individu rêve tout éveillé, maïs ses organes restent accessibles à la douleur.

En 1776, certains esprits enthousiastes crurent pendant quelque temps le problème qui nous occupe positivement résolu. Mesmer venait d'arriver à Paris pour y faire connaître les merveilles du magnétisme animal , cette étrange découverte éclose en son cerveau ) à la suite d'une discussion académique. Avec l'aide de son élève ^ le docteur-régent Deslon, Mesmer remuait tout Paris et jetait les esprits dans une confusion extraordinaire. îl serait hors de propos de rappeler ici les détails de toute cette histoire bien connue : ce baquet magique^ ces tiges d'acier, ces chaînes de métal passées autour du corps des malades et dans lesquelles beaucoup de personnes voyaient autant de petits tuyaux destinés à conduire ^la vapeur d'un certain liquide contenu dans le b^let. On attribuait à ces appareils fantastiques les llus merveilleux effets ; les maux de l'humanité allaient [évanouir comme par enchantement ^ les opérations

192 • DÉCOUVERTES M01>EHNËS.

les plus cruelles seraient supportées sans la plus légère souffrance, les femmes devaient enfanter sans douleur. De nombreux essais furent tentés par les adeptes de ces doctrines, et par suite du mystérieux prestige que ces idées exerçaient sur certaines ima^ ginations faibles ou déréglées, on signala quelques succès au milieu d'échecs irinombrables. Ces jongleries, encouragées par des princes du sang et par le roi luimême, durèrent plusieurs années; elles se terminèrent tardivement par un arrêt du lieutenant de police.

Nous ayons vu renaître à notre époque les prétentions du magnétisme animal en ce qui touche ses applications à la médecine opératoire; mais il s'agissait cette fois de faits positifs ou du moins susceptibles da contrôle. En 1829, une opération grave fut pratiquée à Paris pendant le sommeil magnétique sans que le malade eu eût conscience. A quelque point de vue qu'on l'envisage, l'observation de M. Jules Cloquet est remplie d'intérêt et l'on nous permettra de la rapporter.

Un médecin qui s'occupait beaucoup de magnétisme, M. Chapelain ^ soumettait depuis longtemps, à un traitement magnétique , une vieille dame atteinte d'un cancer au sein. N'obtenant rien autrp chose qu'un sommeil très profond, pendant lequel la sensibilité paraissait abolie , il proposa à M. Jules Cloquet de l'opérer pendant qu'elle serait plongée dans le sommeil magnétique. Ce dernier, qui avait jugé l'opération indispensable , voulut bien y consentir, et l'opération fut fixée au 12 avril, La veille et l'avant-veille , la malade fut magnétisée plusieui^ fois par ^, Chapelain, qui la disposait, lorsqu'elle était en somnambulisme.

ÉTHÉIllSATION. 193

n supporter eaiiî» eraûite l'opération , et qui ramena même i en causer avec sécurité, tandis qu'à son réveil elhî en repousT,ait l'idée avec horreur. Le jour fixé pour l*o|)êrat! )n, M. Cloquet trouva la malade habillée cl arsise dan» un fauteuil ^ dans l'attitude d'une per- ;^o:):)C paisiblement livrée au sommeil naturel : M. CliapeUu!i l'avait mise dan9 le sommeil magnétique ; elle parlail avec beaucoup de calme de l'opération qu'elle allait sid)ir. Tout étant disposé pour l'opérer, elle se dcsliabilk et s'assit sur une ebaise. M. Cloquet pratiqua alors rofiératîon qui dura dix à douze minutes. Pendant toul ce temps, la malade s'entretint tranquillement avec l'opérateur et ne donna pas le plus léger signe de sensibilité : aucun mouvement dans les membres ni dans les Xraits , aucun changement dans la respiration ni dans la voix , aucune variation dans le pou^; elle conserva invariablement l'abandon et l'impassibilité automatique où elle se trouvait quelques minutes avant l'opération. Le pansement terminé, l'opérée fut portée dans son lit, où elle resta deux jours entiers sans sortir du sommeil somnambulique. Alors le premier appareil fut levé, la ]>laie fut nettoyée et pansée, sans que l'on remarquât chez la malade aucun signe de sensibilité ni de douleur; le magnétiseur l'éveilla après ce pansement, et elle déclara alojrs n'avoir eu aucune idée , aucun sentiment de ce qui s'était passé»

L'annonce de ce fait singulier amena la publication de quelques obsenations du même genre qui furent, accueillies par le public médical avec des sentiments très divers. Celui de ces faits qui parait le plus authentique s'estpassé en 18&2 dans un hôpital d'Angleterre.

l9à DÊCOtJVËRtEâ ItODËHNES.

Voici le résumé de cette observation, qui a été le sujet d'une discussion assez animée à la Société royale de médecine et de chirurgie de Londres. James Wombel, homme de peine, âgé de quarante-deux ans, souffrait depuis cinq ans d*une affection du genou pour laquelle il entra à l'hôpital de Wellow le 21 juin 18i2. Cette affisction, très avancée, n'était curable que par l'amputation. Un magnétiseur, M. Topham, s'était assuré que le sommeil somnambulique amenait chez cet individu un état manifeste d'insensibilité locale ; il fut donc décidé que l'on essaierait de pratiquer l'opération pendant le sommeil magnétique. Elle fut exécutée par M: Ward. Après avoir convenablement placé le malade, M. Topham le magnétisa et indiqua au chirurgien le moment où il pouvait commencer. Le premier temps de l'amputation se fit sans que l'opéré donnât le moindre signe de sensibilité ; après la seconde incision il fit entendre qudques faibles murmures. Au reste, son aspect extérieur n*était nullement modifié, et jusqu'à la fin de l'opération, qui exigea vingt minutes, il demeura aussi immobâe qu'une statue. Interrogé après l'opération, il déclara n'avœr rien senti.

.Plus récemment, M. le docteur Lôysel, de Cherbourg, a annoncédansles journaux de cette viBe^ avoir pratiqué plusieurs opérations sous l'influence du som^ meil magnétique , sans que les malades aient accusé la moindre douleur. Une amputation de jambe , Textirpation des ganglions sous-maxillaires et diverses autres opérations moins importantes ont été exécutées de cette manière sur des sujets d'âge, de sexe et de tempérament différents , que le sommeil magnétique a

ÉTHÉRI8ÀTI0N. 195

exemptés , dit Vauteur , de toute sensation douloureuse* M. Loysel invoque , à l'appui de ses assertions , le témoignage d'un très grand nombre de personnes recommandables de la ville de Cherbourg , qui assistaient aux opérations» Ajoutons que M. le docteur Kûnholtz, de Mon^Uier, a observé dans sa pratique quelques faits du même genre, qui se rapportent A des opérations moins graves. Il parait enfin que des expériences faites à Calcutta, sous les yeux d'une commission nommée par le gouvernement des Indes, ont donné au docteur Esdaile des résultats assez favorables pour l'encourager à poursuivre cette voie.

Tout cela est assurément fort curieux , mais une seule réflexion suffira pour faire comprendre qu'il était, impossible d'introduire le magnétisme animal dans le domaine de la chirurgie pratique. Le somnambulisme artificiel poussé au point d'amener l'insensibilité générale ou locale est un fait d'une rareté extraordinaire, c'est une merveille qui ne se rencontre que de loin en loin et chez des individus d'une organisation toute spéciale. Un sujet magnétique , selon les termes consacrés, est un phénix précieux queles maîtres del'art poursuivent avec passion sans le rencontrer toujours. Il fautpour répondre à toutes les conditions , vraies ou simulées du programme magnétique, une organisation particulière et tout à fait exceptionnelle. De là l'impossibilité de faire franchir au magnétisme animal le seuil de nos hôpitaux. D'ailleurs le charlatanisme et la fraude ont perdu depuis longtemps la cause du magnétisme. Il y a certainement quelques vérités utiles à glaner dans le champ obscur de ces étranges phéncMnènes, et les faits relatifs àl'éthérisation montrent bien que tout n'est

pas mensonge dans les merveilles que Von nous a si souvent racontées à ce propos. Mais le magnétisme avait dans Tignorance de ses ad($ptes et dans les abus qu'il ouvre si aisément à la spéculation et à Tiraposture, deux écueils redoutables; au lieu de les éviter, il s'y est engagé à pleines voiles. La science moderne s'accommode mal de ces doctrines qui redoutent le grand jour de la démonstration. publique et .qui ne dévoilent leurs merveilles qu'à l'abri d'une ooribre propice ou dans un cercle de croyants dévoués ; elle s'est écartée avec raison de ces ténébreuses pratiques, et lé magnétisme animal appliqué à la prophylaxie de la douleur s'est vu refuser .avec juste raison l'honneur d'une expérimentation régulière. L'eùt-on d'ailleurs admis a cette épreuve, il n'est point douteux qu'il eût succombé, car les faits mêmes que nous avons rapportés, et qui, pour quelques uns de nos lecteurs, peuvent sembler sans réplique, n'ont pas manqué de contradicteurs qui ont trouvé dans la possibilité de fein^i^e l'insensibilité, dans l'organisation de certains individus , capables de s^ipporter sans s'^ouvoir les opérations les plus cruelles , enfin dans la rareté excessive des cas de ce genre , des motifs sufTisants pour rejeter les arguments tirés de ces faits et pour repousser hors de la chirurgie la thérapeutique incertaine et mystique du magnétisme animal. .

Nous venons de passer en revue là série des moyens proposés à diverses époques }>our atténuer la doideur dans les opérations chirurgicales ; on voit aisément que nul d'entre eux n'était susceptible de recevoir une application sérieuse ou étendue. Les plus efficaces de

ces procédés , tels que l'opium , la compression^ l'application du froid , ne furent guère employés que par les praticiens qui en avaient conseillé Tusage. Après un si grand nombre d'efforts inutiles , devant des insuccès si complets et si répétés, la science avait fini par se croire impuissante. En 1828^, le Ministre de la maison du roi renvoya à l'Académie de médecine une lettre adressée ^u roi Charles X par un médecin anglais, M. Hickman, qui assurait avoir trouvé les moyens d'obtenir l'insensibilité chez les opérés. Cette communication fut très mal accueillie, et malgré l'opinion de Larrey, plusieurs membres de l'Académie s'opposèrent formellement à ce qu'il y fût donné suite. Ainsi on. en était venu à regarder comme tout à fait insoluble le problème de l'abolition de la douleur, et l'on avait cru devoir condamner toutes les tentatives de ce genre. On ne mettait pas même en pratique le précepte de Richerand qui conseille de tremper le bistouri dans l'eau chaude pour en rendre l'impression moins douloureuse. Le découragement était si complet sous ce rapport, que l'on n'hé$itait pas à engager pour ainsi dire l'avenir et à conseiller sur ce point une sorte de résignation. C'est ce qu'indique le passage suivant du Traité de médecine opératoire de M. Velpeau, publié en 1839 : « Éviter la douleur dans les opérations, dit M. Velpeau, est une chimère qu'il n'est pas permis de poursuivre aujourd'hui. Instrument tranchant et douleur, en médecine opératoire, sont deux mots qui ne se présentent point l'un sans l'autre à l'esprit des ipalades , et dont il faut nécessairement admettre l'association. »

Tel était l'état de la science, telle était la situation

106 DÉGOUYBItTES MOÏÏÉRNES.

des esprtto, lorsque, pendant Tannée 18iii6, la méthode ane^ésiqoe fit tout d'un coup explosion . On comprend iacilement dés lors la surprise et la confusion profonde que dorent éprouver les savants à voir résolu d'une manière si formelle et si complète un problème qui avait défié les efforts de tant de siècles, à voir positivement réalisée cette chimère depuis si longtemps abandonnée à l'imagination des poètes^ L'histoire de la découverte de Féthérisation à notre époque mérite donc une attention particulière. Les recherches qui l'ont amenée n'o^t d'ailleurs rien de commun avec l'ensemble des moyens que nous venons de passer en revue et qui se renfermaient tous dans le cerclé des actions et des influences médicales. C'est en effet du laboratoire d'un chimiste qu'est sortie cette découverte extraordinaire qui devait exercer dans les procédés de la chirurgie une transformation si remarquable.

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