CHAPITRE U
Agenb anesthésiques dans les temps modernes, — ExpérienoeB de
Davy WT le proCoiyde d^aiote.
On trouve dans Thistoîi^e des découvertes contemporaines quelques génies heureux qui ont eu le rare et étonnant privilège de s'emparer, dès l'origine, de la plupart des grandes questions qui devaient plus tard dominer la science tout entière. Tel fut Humphry Davy qui associa son nom et consacra sa vie â
ÉTRÉRI^ÀTtON. 199
Tétude de la plupart dés grands faits scientifiques cpii occupent notre époque. Le premier il comprit le rôle immense que devaient jouer dans l'avenir les emplois chimiques de l'électricité , cet agent destiné à changer quelque jour la face morale du monde. Son nom se trouve inscrit le prenrier sur la liste des chimistes dont les travaux ont amené la découverte de la photographie ; il a le premier soulevé la discussion des théorie^ générales dont la chimie est aujourd'hui le texte; enfin, à son début dans la carrière des sciences, il découvrit les faits extraordinaires qui devaient amener la création de la méthode anesthésique.
Comment Humphry Davy fut-il conduit à réaliser une découverte si remarquable?
Davis Guîlbert, l'un des membres les plus distingués de l'ancienne Société royale de Londres , passait un jour dans les rues de Penzance , petite ville du comté de Cornouailles, lorsqu'il aperçut, assis sur le seyil d'une porte, un jeune homme à l'attitude méditative et recueillie : c'était Rumphry Davy, qui remplissait, dans la boutique de l'apothicaire Borlase, les modestes fonctions d'apprenti. Frappé de l'expression de ses traits, il l'aborda et ne tarda pas à reconnaître en lui le germe des plus heureux talents. Sorti, en effet, de la plus obscure origine, et malgré des conditions très défavorables , le jeune apprenti avait déjà accompli , sans secours et dans l'isolement de ses réflexions, quelques travaux préliminaires qui dénotaient pour les sciences physiques les dispositions les plus brillantes.
Guilbert était lié , à cette époque , avec le docteur Bedoês, chimiste et médecin , dont le nom a joui d'Un certain crédit à la fin du dernier siècle. Quelques mois
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auparavant , Bedoês venait de fonder à Glifton , petit bourg situé aux environs de Bristol, un établissenient connu sous le nom d'Institution pneumatique , consacré à étudier les propriétés médicales des gaz. Personne n'ignore que c'est en Angleterre, par les travaux de Cavendishet de Priestley, que les fluides élastiques ont été découverts pour la première fois. A la fin du siècle dernier , l'étude, de cette forme nouvelle de la matière avait imprimé aux travaux scientifiques un élan considérable; les recherches sur les gaz se succédaient sans ioterruptipn, et les médecins s'appliquaient en même temps à étudier, dans le domaine de leur art, les applications de ces faits. D'un autre côté , Lavoisier venait de créer en France sa théorie chimique de la respiration, éclair de génie qui illumina la science tout entière et vint prêter aux travauxsur les fluides élastiques un intérêt du premier ordre. C'est sous l'influence de cette double impulsion jjue le docteur Bedoés avait fondé son Institution pneumatique. Cet établissement renfermait un laboratoire pour les expériences de chimie , un hôpital pour les malades destinés à être soumis aux inljalations gazeuses et un amphithéâtre pour les leçons publiques. Il a.vait été élevé à l'aide de souscriptions, selon l'usage anglais. James Wat, un des principau:^ actionnaires, avait exécuté lui-même, dans les ateliers d^ Soho, les appareils servant à la préparation et à l'administration des gaz. Pour diriger son laboratoire, le docteur Bedoés avait besoin d'un chimiste instruit et habile; Guilbert n'hésita pas à offrir cette place au jeune apprenti, et c'est ainsi que le !•' mars 1798, Humphry Davy^ à peine âgé de vingt ans, quitta l'obscure boutique où s'était écoulée une
partie de sa jeunesse et vint débuter dans la carrière où l'attendait tant de gloire.
Dans Tinstitution pneumatique, Humphry Davy fut chargé spécialement d'étudier les propriétés chimiques des gaz et d'observer leur action sur l'économie vivante. Par le plus singulier des hasards, le premier gaz auquel il s'adressa fut le protoxyde d'azote, c'està-dire celui de tous ces corps qui exerce sur nos organes ra?tion la plus extraordinaire. Rien, parmi tous les faits qui existaient alors dans la science, ne permettait de prévoir les phénomènes étranges qui vinrent s'offrir à son observation.
Il commença par faire une étude approfondie des p:'opriétés et de la composition du protoxyde d'azote, et par déterminer les procédés les plus convenables pour l'obtenir. Il s'occupa ensuite de reconnaître ses effets sur la respiration. C'est le 11 avril 1799 qu'il exécuta cet es^^ui pour la première fois, et c'est alors qu'il constata la propriété enivrante de ce gaz. Il éprouva d'abord une sorte de vertige , njais bientôt le vertige diminua , et des picotements se firent sentir à l'estomac ; la vue et l^ouïe avaient acquis un surcroît remarquable d'énergie ; vers la fm de l'expérience, il se développa un sentiment tout particulier d'exaltation des forces musculaires ; l'expérimentateur ressentait un besoin irrésistible d'agir et de se mouvoir. Il ne perdit pas complètement la conscience de se^ actions, mais il était dans une espèce de délire caractérisé par une gaieté extraordinaire et une exaltation toute particulière des facultés intellectuelles.
Les faits observés à cette occasion par Humphry Davy sont devenus, selon nous, le point de départ de
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la méthode anesthésique ; nous devons donc les faire connaître avec quelques détails. Dans l'ouvrage étendu qu'il publia à cette occasion, en 1799, sous le titre de : Recherches chimiques sur l'oxyde niireux et sur les effets de sa respiration^ Humphry Davy donne \e résumé suivant de sa première expérience :
« Après avoir, préalablement bouché mes narines et vidé mes poumons, Je respirai quatre quarts de gaz (1), contenus dans un petit sac de soie. La première impression consista dans une pesanteur de tète avec perte du mouvement volontaire. Mais une demi-minute après , ayant continué les inspirations, ces symptômes diminuèrent peu k peu et firent place à la sensation d*une faible pression sur tous les muscles ; J'éprouvais en même temps dans tout le corps une sorte de chatouillement agréable qui se faisait particulièrement sentira la poitrine et aux extrémités. Les objets situés autour de moi me paraissaient éblouissants de lumière et le sens de Touie avait acquis un surcroît de finesse. Dans les dernières inspirations ce chatouillement augmenta, Je ressentis une exsdtation toute particulière dans le pouvoir musculaire, et j'éprouvai un besoin irrésistible d^agir.
» Je ne me souviens que très confusément de ee qui suivit; je sais seulement que mes gestes étaient violents et désordonnés. Tous ces effets disparurent lorsque j'eus suspendu l'inspiration du gaz; dix minutes après j'avais recouvré l'état naturel de mes esprits ; la sensation du chatouillement dans les membres se maintint seule pendant quelque temps,
» J'avais fait cette expérience dans la matinée ; je ne ressentis pendant tout le reste du jour aucune fatigue et je passai la nuit dans un repos complet. Le lendemain, le souvenir de ces différents effets était presque effacé de ma mémoire, et si des notes prises immédiatement après l'expérience ne les eussent rappelés à mon souvenir, j'aurais douté de leur réalité.
» Je croyais pouvoir mettre quelques unes de ces impressions sur le compte de la surprise et de l'enthousiasme que j'avais éprouvés, lorsque je ressentis cesémotions agréables au moment où je m'attendais au contraire k éprouver de pénibles sensations.
(i) Le quart angl«U équivaut à 1 1'**^» 4 .
ÉTHÉHISÀTION. SOâ
Mais deux autres expériences faites dans le cours de la journée en m'armant du doute, me convainquirent que ces effets étaient positivement dus à l*action du gaz. »
Le gaz qui avait servi à cette première expérience était mè]é d'une certaine quantité d'air; Humphry Davy respira quelques jours après le protoxyde d'azote pur.
m Je respirai alors, dit-il» le gax pur. h ressentis immédia* tement une sensation s'étendant de la poitrine aux extrémités; j'éprouvais dans tous les membres comme une sorte d'exagération du sens du tact. Les impressions perçues par le sens de la. vue étaient plus vives, j'entendais distinctement tous les bruits de la chambre et j'avais très bien conscience de tout ce qui m'environnait. Le plaisir augmentant par degrés, je perdis tout rapport avec le mondé extérieur. Une suite de fraic*hes et rapides images passaient devant mes yeux ; elles se liaient k des mots inconnus et formaient des perceptions toutes nouvelles pou^moi. J'existais dans un monde à part. J'étais en train de faire des théories et des découvertes quand je fus éveillé de cette extase délirante par le docteur Kinglake qui m'ôta le sac dç la bouche. A la vue des personnes qui m'entouraient, j'éprouvai d'abord un sentiment d'orgueil , mes impressions étaient sublimes, et pendant quelques minutes je me promenai dans l'appartement, indifférent à ce qui se disait autour de moi. Enfin je m^écriai avec la foi la plus vive et de l'accent le plus pénétré : Rien n* existe que lu pensée , l'univers n'est composé qu6 d'idées, d^ impressions^ de plaisir et de souffrance,
» Il ne s'était écoulé que trois minutes et demie durant cette expérience, quoique le temps m'eût paru bien plus long en le mesurant au nombre et à la vivacité de mes idées; je n'avais pas consommé la moitié de la mesure de gaz, je respirai le reste avant que les premiers effets eussent disparu. Je ressentis des sensations pareilles aux précédentes, je fus promptement plongé dans l'extase du plaisir et j'y restai plus longtemps que la première fois. Je fus en proie pendant deux heures k l'exhilaration. J'éprouvai plus longtemps encore l'espèce de joie déréglée décrite plus haut qui s'accompagnait d'un peu de faiblesse. Ce-
20 h DÉCOUVERTES MODERNES.
pendant elle ue persista pas, je diuai avec appétit» et je me trouvai ensuite plus gai et plus dispos. Je passai la soirée à préparer des expériences, je me sentais plein d'activité et de contentement. De onze heures à deux heures du matin je m'occupai à transcrire le récit détaillé des faits précédents. Je reposai très bien, et le lendemain je me réveillai avec le sentiment d^une existence délicieuse ^ui se maintint toute la journée. »
Humpliry Davy continua pendant plusieurs mois ces curieuses expériences. L'exhilaration et rexaltation de la force musculaire étaient les phénomènes qui mar({uaient surtput Tétat étrange où le plongeait la respiration du protoxyde d*azote.
« Jusqu'au mois de décembre, dk-il, j'ai répété plusieurs fois les inspirations du gaz. Loin de diminuer, ma susceptibilité pour ses effets ne faisait que^. s'accroître : 6 quarts étaient le volume de gaz qui m'était nécessaire pour les provoquer et je ne prolongeais jamais les inspirations plus de deux minutes et demie..... Quand ma digestion était difficile, je me suis trouvé deux ou trois fois péniblement affecté par l'excitation amenée par le gaz ; j'éprouvais alors des maux d'estomac, une pesanteur de tête et de l'excitation cérébrale.
» J'ai souvent eu beaucoup de plaisir à respirer le gaz dans le silence et l'obscurité, absorbé par des sensations purement idéales. Quand je faisais des expériences devant quelques personnes je me suis trouvé deux ou trois fois péniblement affecté par les plus faibles bruits; la lumière du soleil me paraissait d'un éclat fatigant et difficile k supporter. J'^i également ressenti deux ou trois fois une certaine douleur sur les joues et un mal de dents passager. Mais lorsque je respirais le gaz après quelques excitations morales, j'ai ressenti des impressions de plaisir véritablement sublimes.
•» Le 5 mai, k la nuit, je m'étais promené pendant une heure au milieu des prairies de l'Avon ; un brillant clair de lune rendait ce moment délicieux et mon esprit était livré aux émotions les plus douces. Je i*espirai aloi's le gaz. L'effet fut rapidement produit. Autour de moi les objets étaient parfaitement distincts,
ÉTHÉRISATIOK. 206
seulement la lumière de la lampe n'avait pas sa vivacité ordinait^. La sensation de plaisir fut d'abord locale ; je la perçus sur les lèvres et autour de la bouche. Peu à peu elle se répandit dans tout le corps, et au milieu de Texpérience elle attelait à un moment un tel degré d'exaltation, qu'elle absorba mon existence. Je perdi^àlors tout sentiment, 11 revint cependant assez vile et j'essayai de communiquer à un a^istaut par mes rires et mes gestes animés tout le bonheur que je ressentais. Deux heures après, au moment de m'endormîr et placé dans cet état intermédiaire entre le sommeil et la veille, j'éprouvais encore comme un souvenir confus de ces impressions délicieuses. Toute ja nuit j'eus des rêve^pleinsde vivacité et decharme,etje m'éveillai le matin en proie à une énergie inquiète que j'avais déjà éprouvée quelquefois dans le cours de semblables expériences. »
Cette impression extraordinaire produite sur le système nerveux par l'inspiration du protoxyde d'azote devait oaturellement aiâener i penser que ce gaz aurait peut-être la propriété de suspendre ou d'abolir la sensation des douleurs physiques. C'est ce que Davy ne manqua pas de reconnaître. Il raconte , dans son livre , qu'en deux occasions il fit disparaître une céphalalgie par l'inhalation de son gaz. Il employa aussi ce moyen pour apaiser une douleur intense causée par le percement d'une dent de sagesse : « La douleur, dit-il, diminuait toujours après les quatre ou cinq premières inspirations ; le clmtouillement venait comme à l'ordinaire , et la douleur était , pendant quelques minutes^ effacée par la jouissance (1). » Plus loin Humphry Davy fait la remarque suivante : «c Le protoxyde d'azote paraissant jouir, entre aqtres pmpriétés , de celle de détruire la douleur, on pourlait probablement l'employer avec avantage dans les
(1) Uecherches iur Voxyie nitreuXi p. A65.
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opérations de chirurgie qui ne s'accompagnent pas d*une grande effusion de sang (1). > /
Si ce dernier passage n eût été perdu dans le trop long • exposé d^ recherches de Davy ^ et noyé dans le détail • d'une foule d'expériences sans intérêt , la création de la méthode anesthésique n'aurait pas eu à subir un demi-siècle de retard. Hais cette observation passa, à cette époque , entièrement inap^çue., et toute l'attention se porta sur les effets étranges produits par le protoxyde d'azote sur les facultés intellectuelles. Pendant plusieurs mois l'attention resta dirigée , en An* gleterre, sur l'action physiologique de ce gaz, qui reçut , à cette occasion , les noms de gaz hilarant^ gas du paradis^ etc.
La réputation de ïtnêtitutiofi pneumatique eowh mençait à se répandre, et Glifton était devenu 4e théâtre de nombreuses réunions. Les malades et les oisifs affluaient chez le docteur Bedoês ; la présence de Goleridge et de Southey ajoutait à ces réunions un attrait particulier, et Bavy trouvait dans le commerce de ces deux poètes un heureux aliment à ses goûls littéraires* On vouljit essayer, à Glifton ^ de connaître les phénomènes singuliers annoncés par bAvy, et l'on se mit en devoir de répéter ses expériraces. Golerid^ et Souttiey se soumirent des premiers aux inhalations du gaz hilarant^ et ils ont décrit leurs sensations dans quelques pièces de vers imprimées dans les œuvres de Goleridge. Plusieurs autres personnes éprouvèrent aos^ les effets indiqués par Davy ; mais quelques unes^ ne ressentirent que des impressions doulourevrses , d'autres n'éprouvèrent absolument rien.
(1) Recherchai $ur l*o»yde nitreu;gf p. 556.
ÉTHÉilSATION.
Ces eïpériaiees furent répétées en même temps dans plusieurs autres villes de l'Angleterre ; les chimistes Ure , Tennant et Undervôod eurent les mêmes sensations que Davy.
En France , les mêmes essais furent moins heureux. Proust et Vauquelin, MM. Orfila et Thénard, ne res- [sentirent que des impressions douloureuses , qui allè« 'ent même quelquefois jusqu'à menacer leur vie. Une société d^ médecins et d'amateurs se forma i Tou^ [ouse pour répéter en grand les expériences de Davy. tes résultats très divers qui furent obtenus mirent hors le doute la différence des effets physiologiques protuits par ce gaz selon les dispositions individueUes. Deux séances furent consacrées à ces essais. Dans première six personnes respirèrent le gaz et douze ins la seconde. Voici le résumé des procès-verbaux mus à cette occasion.
Première séance. —-Le premier sujet a perdu connaissance dès troisième inspiration : il a fallu le soutenir pendant cioq mi- |utes; il s^est levé ensuite très fatigué et ne se rappelant avoir trouvé autre chose qu'une défaillance subite et un battement ins les tempes.
Le second sujet a troavé que le gaz possédait une saveur (Crée en même temps styptique; il a ressenti beaucoup de cha^ ir dans la poitrine, ses veines se sont gonflées, son pouls s*est ;éléré; les objets paraissaient tourner autour de lui. Le troisième n'a senti la saveur isucrée qu'à la première inspîtion; il a ensuite éprouvé de la cbaleur dans la poitrine , et \e vive sensation de plaisir; après avoir abandonné la vessie
été pris d'un violent accès de rire.
[Le quatrième a conservé Timpression de la saveur sucrée penint quatorze heures; il a eu des vertiges, sesjambes sont restées înée$.
Le cinquième, en quiUant la vessie^ a éprouvé des éblouisse-
ments, puis une sensaticm de plaisir s*ést répandue dans tout son corps; il a eu les Jamlies avinées.
I^e sixième a conservé toute la journée la saveur douce du gaz; il a eu des tintements d^oreilles, une pesanteur d'est<^ac et les jambes avinées : au total, ce qu'il a ressenti lui a paru plus pénible qu'agréable.
Secxinde séance. — Douze personnes ont respiré le gaz» et plusieurs k deux reprises : quelques unes Pavaient déjà respiré dans la première séance; toutes, indistinctement, en ont été plus ou moins incommodées. M. Dispan, qui dirigeait la séance, décrit ainsi ce qu'il éprouva lui-même : « Dès la première inspiration, j'ai vidé la vessie. Une saveur sucrée a, dans l'instant, rempli ma bouche et ma poitrine tout entière, qui se dilatait de bien-être. J'ai vidé mes poumons et les ai remplis encore; mais à la troisième reprise, les oreilles m'ont tinté, et j'ai abandonné la vessie. Alors, sans perdre précisément connaissance, je suis demeuré un instant promenant les yeux dans un espèce d'étourdissèment sourd ; puis je me suis pris, sans y penser, d'éclats de rire tels que je n'en ai jamais faittle ma vie. Après quelques secondes, ce besoin de rire a cessé tout d'un coup, et je n'ai plus éprouvé le moindre symptôme. Ayant réitéré l'épreuve dans la même séance, je n'ai plus éprouvé le besoin de rire. Je n'aurais foit que tomber en syncope, si j'eusse poussé l'expérienre plus loin. » ■ '
Des essais du même genre furent répétés à la même époque par beaucoup d'autres savants, et l'on put se convaincre ainsi que les effets physiologiques du protoxyde d*azote variaient de la manière la plus singulière selon les individus. Aux États-Unis, M. Mjtteheli et plusieurs autres personnes respirèrent le gaz hila^ rant : ils furent frappés, comme Davy, de sa propriété d'exciter le rire et de procurer une sensation générale agréable. En Suède, Berzelius ne remarqua rien autre chose que la saveur douce du gaz. A Kiel, M. PfafTet plusieurs de ses élèves confirmèrent les résultats obtenus par Davy. L'une des personnes qui l'avaient res-
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pire, dit M. Pfaff, fut enivrée très vite et jetée dans une extase extraordinaire et des plus agréables; quelques unes résistèrent davantage. Le professeur Wûrzer ressentit seulement de^ la gène dans la poitrine et un sentiment de compression sur les tempes. Plusieurs de ses auditeurs, qui essayèrent, à son exemple^ de respirer le gaz, éprouvèrent des sensaticms assez différentes, mais tous accusèrent une gaieté insolite suivie quelquefois d'un tremblement nerveux. Ces résultats contradictoires peuvent s'expliquer en partie par l'impureté du protoxyde d'azote dont on faisait usage. La décomposition de l'azotate d'ammoniaque, à laquelle on avait recours pour la préparation de ce gaz , peut en effet donner naissance à quelques produits étrangers, et notamment à de l'acide hypoazotique, dont l'action irritante et sufiocante rend compte de certains effets d'asphyxie partielle obser* vés dans ces circonstances.
A dater de ce moment, les inhalations gazeuses devinrent une sorte de mode dans les cours publics et dans les laboratoires de chimie. Mais le gaz hilarant pouvait exposer aux divers accidents mentionnés plus haut ; on chercha donc à le remplacer par un autre gaz qui, tout en jouissant de propriétés analogues, fût exempt de ces dangers. Il: serait fort difficile de dire comment et à quelle époque se présenta l'idée de substituer au gaz hilarant les vapeurs d'éther sulfurique; il est certain néanmoins que quelques années après, les élèves de chimie dans les cours publies, les apprentis dans les laboratoires des pharmacies, étaient dans l'habitude^ de respirer les vapeurs d'éther, comme objet d'amusement et pour se
SIO DÉCOUVERTES IfWEItMES.
procura cette ivresse d* une nature si spéciale «jue provoque l'inspiration du protoxyde d'azote. La tmditimi qui confirme cette pratique est encore vivante en Angleterre et aux Etats-Unis (1). Elle est d'ailleurs mise hors de doute par un article imprimé en 1818 dans le Quarterly journal of science, attribué à M. Fa* raday. Il est dit dans cet artide, que si l'on res^re la vapeur d'étber mêlée d'air atmosphérique,- dans un flacon muni d'un tube, on éjHrouve des effets senMabies à ceux qui sont occasionnés par le protoxyde d'azote; l'action, d'abord exbikrante, devient plus
(1) C*^ ptobAblonait 4*a|irès ces SriCi q«e la nédeekie coilflKa à cette époque à tirer liarti de rallier «lUiiriqiie employé «a vapeust. Vers Tannée 1820, M. Anglada, professeur de toxicologie à Montpellier, preierivaît les rapeurs d*éther contre les douleurs névralgiques ; il se servait à cateftBt d'un flaùoii de V^olf à deux tubuinrel. Selon M. Do*méril* le doeteiir jOesportes oon^dllait ans phlhîsiqaes les inbutatioiti d^ther et il en obtenait des effets sédatif». £a Angleterre, le docteur Thomton était dans Tusage, à la même époque, d'administrer la ?apeur d^ier, entre autres remèdes pneumatiques; rua de dos savants contemporains a racoaté que le docteur Tfaomtea Tavaitsottais hil-flaéne à ce traitement pendant sa jeunesse. Ainsi remploi des inhalations étliérées comme remède interne était entré d'une manière assez i^rieuse dans la pratique médicale. L*appareil qui servait à administrer tes vapeurs d*étker était d*«^lettrs & peu de diote près le manie ^qae e^l i|ii'oai employé les ebtruislens des États-Unis, dans les premiers tenfis de la méthode anesthésique. Dans Tarticle Étbeb du JHctiounairedes sciences médicales t publié en 1815, Nysten décrit ainsi cet appareil : c II consiste » en un petit flacon de ^em à deux tubulures, à moitié rempli d*éiiier. » L*nne des InMnres reçoit un tube qui s'ouvre d'nne part dm» Pair » atmospbériqiie et plonge de l'autre dans l'éther. L'autre tubulareop- 9 posée à la précédente est courbée en arc, de manière que son extrémité B devenant horizontale , le malade la reçoit dans sa bouche, et e^est par » elleifu'il vespire* L'air atnosfAèrlqae introdnlt pér la première tnlMi- » lure traverse l'éther et s'imprègne de sa vapeur qu'il porte dans les » voies respiratoires. » C^est, comme on le voit, i'appareil que les chirurgiens américains ont employé au début de ta méthode anestliéslque.
ttnÉRIdAttON. 211
tard stupéfiante ; l'auteur ajoute que ce dernier effet peut devenir grave sous Tinfluence de Féther, et il cite l'exemple d'un gtnilemann qiiî, pour s'être soumis à son action , tomba dans une léthargie qui se prolongea peiidant trente heures et menaça sérieuse* ment «sa vie/
Ainsi, depuis le commencement du siècle dernier, les propriétés enivrantes et stupéfiantes du protoxyde d'azote étaient universellement connues, et l'on savait, en outre, que les vapeurs d'éther jouissent de la même actfon physiologique. €es faits étaient si bien établis que les élèves des laboratoires se faisaient un jeu des inhalations éthérées. En outre, Humphry Davy avait signalé la propriété remarquable dont joqit le gaz hilarant d'abolir la douleur physique, et il avait proposé de s'en servir dans les opérations chirurgicales. Les éléments d'une grande découverte commençaient dotic à se rassembler. Que fallait-il faire pour hâter ses progrès? Soumettre à l'expérience l'idée émise a titre de proposition par Hqmphry Davy, c'est-à-dire administrer le protoxyde d'azote dans une opération chirurgicale. C'est ce que fit Horace Wels, et c*est pour cela que le nom du dentiste der Hartford doit être inscrit après celui de Davy sur la liste des hommes qui ont concouru à la création de la méthode anesthésique.
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