CHAPITRE III
Expérience d*lforace Wels à ThôpUal de Bo»lon avec je gai hilarant.— Essais de Charles Jackson. — Entrevue de Jackson et du dentistp William Morton.— > Premiers emplois de TéllierconHnéaiccnt ânestb^sique.
Homce Wels exerçait sa profession à Hartford, petite ville du comté de Gonhecticut. Il avait résidé quelque temps dans la capitale des États-Unis, à Boston , comme associé du dentiste William Morton. Mais Tassociation n'avait pas prospéré , et il avait dû retourner dans sa ville natale. C'est là qu'au mois de novembre 1844, il lui vint a J' esprit de vérifier le fait annoncé par Kumphry Davy, relativement à l'abolition de la douleur par les inhalations de protQxyde d'azote. Il fit sur lui-même le premier essai : il respira ce gea ; une fois sous son influence, il se fit arracher une dent, et nef ressentit aucune douleur. A la suite de cet essai favorable, il pratiqua la même opération sur douze ou quinze personnes avec un succès complet. Horace Wels assure avoir aussi employé dans le même but l'éther sulfurique ; mais ce composé lui parut exercer sur l'économie une action trop énergique ; sur les conseils du docteur Marcy, il renonça , s'il faut l'en croire , à en faire usage , et il s'en tint au gaz hilarant.
Assuré de l'efficacité de ce moyen préventif de la douleur, Horace Wels partit pour Boston , dans l'intention de faire connaître sa découverte a la Faculté
ÉTHÉRISATIO». 213
de médecine. En arrivant à Boston , il se rendit chez son ancien associé Morton , et lui fit part de ce qu*il avait observé. II vit le même jour le docteur Jackson , qu'il instruisit des mêmes faits. Il se rendit ensuite, accompagné de son confrère Morton, chez un professeur de la Faculté , le docteur Georges Hayward, chirurgien deTun des hôpitaux de Boston , et lui proposa d'employer le gaz hilarant dans Tune de ses prochaines opérations. M. Hayiivard accepta cette offre avec empressement; seulement aucune opération ne devait avoir lieu-avant deux ou trois jours; trouvant ce délai trop long , Horace Wels et Morton allèrent trouver un autre professeur ,^ le docteur Charles Warren. Celui-ci accepta la proposition sans difficulté : c Tenez, leur ditril , cela se rencontre à merveille; nos élèves se réunissent ce soir à Fhôpital pour s'amuser a respirer de rétUer» Vous profiterez de l'occasion, et vous trouverez la des spectateurs tout prêts pour une expériende publique^ Préparez donc votre gaz, et rendez-vous à l'amphithéâtre avec vos instruments. Nous ferons un essai sur un malade à qui Ton doit extraire une dent. » Tout se passa comine il avait été dit. Le soir venu , Morlon prit ses instruments y et se rendit avec son confrère à la sidle des opérations. Les élèves étaient déjà réunis depuis longtemps. Horace Wels administra le gaz au malade , et se mit en dévoir d'arracher la dent. Mais, par l'effet ordinaire de la variabilité d'action du protoxyde d'azote , ou par suite de sa mauvaise préparation, le gaz ne produisit aucun effet ; le patient poussa des cris , les spectateurs se mirent aussitôt à rire et à siffler, et la séance se termina à la confusion du malheureux opérateur^
214 DÉGOUVERtES MODERNES.
Horace Wels se retira le cœur serré; le lendemain il fit remettre à Morton ses instruments et repartit pour Hartford, Le triste résultat de cette expérience et le chagrin qu*il éprouva de son échec lui occasion* nèrent une grave maladie. Après sa guérison, il ahandonna ses recherches.
Ge n'est que deux ans après cette époque que le nom du docteur Jackson apparaît pour la première fois dans Thistoiré de l'éthérisation. Reçu docteur en médecine a l'université de Harward en 1829, Charles Jackson avait été de bonne heure attiré en Europe par le désir d'y perfectionner ses connaissances scientifiques. Il a\ait séjourné pendant quelques années à Paris et à Vienne, s'occupant de l'étude des sciences accessoires à la médecine, et particulièrement de géologie et de chimie. De retour à Boston, il ne tarda pas à abandonner sa profession de médecin pour se consacrer tout entier à des recherches de chimie analytique et de géologie. Les beaux travaux qu'il exécuta sur la géologie de plusieurs contrées des Étots- Unis le firent bientôt distinguer dans cette partie des sciences, et sa réputation parvint jusqu'en Europe, où il était connu comme le plus habile des géologues américains. Nommé inspecteur des mines du Michigan, il ouvrit i Boston des cours publics de chimie, et il recevait dans son laboratoire un certain nombre d'élèves qui s'exerçaient, sous sa direction, aux travaux de chimie.
Les expériences de Davy sur le gaz hilarant, les tentatives d'Horace Wels pour tirer parti des propriétés de ce gaz, enfin la connaissance généralanent répandue en Amérique de F ivresse particulière occasionnée par la
fitHÉRISÀTIOÎ^. 91&
respiration des vapeurs d*éther, amenèrent Charles Jackson à examiner de plus près ces faits, dont l'im* portance était facile a comprendre» II essaya sur luimême Faction des vapeurs d'éther, et reconnut ainsi que leur inspiration faite avec les précautions néces- ' saires ne s'accompagne d'aucun danger. En effet» bien avant qu'il songeât i s'occuper de cette question, l'ivresse amenée par l'inspiration de l'éther sulfurique é.faît, comme on l'a vu, généralement connue ; mais cet e&t était regardé comme dangereux. Des jeunes gens qui, dans les laboratoires de chimie, avaient respiré trop longtemps les vapeurs d'éther, en avaient éprouvé de fâcheux résultats. Le docteur Mitchel! rapporte qu'à Philadelphie, quelques enfants ayant versé de l'éther dans une vessie, la plongèrent dans l'eau chaude pour vaporiser l'éther, et respirèrent la vapeur qui se forma ; il en résulta de graves accidents » et la mort même en fut la suite. Ces faits étaient loin d'être isolés, et le danger attaché aux inhalations de l'éther était une opinion unanime-^ ment professée par les chimistes et les médecins américains. Or, dans l'expérience qu'il fit sur luimême en 1842, Jackson eut occasion de se convaincre que les accidents observés dans ces circon*stances ne devaient se rapporter qu'à l'oubli de quelques précautions indi^nsableS) et que les vapeurs d'éther peuvent être respirées sans aucun inconvénient, si on les mélange d'une certaine quantité d'air atmosphérique. En même temps il reconnut beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait avant lui la nature et le caractère précis de l'ivresse amenéç par l'éther» son peu de durée et l'insensibilité qui l'accompagne.
216 DÉCX>t' VERTES MODEREES .
Dans sa lettre à M. Joseph Abbot, M. Jackson rapporte aiusi l'expérieuce qui le conduisit à ces observations fondamentales :
« L'expérience qui me fit conclure que Féther sulfurique produisait IMnsensibilité fut faite de la manière suivante. Je pris une bouteille d'éther sulfurique purifié que j*avaîs dans mon laboratoire ; J'allai dans mon cabinet. Je versai de cet éther sur un morceau de linge, et, Tayant pressé légèrement, je ni*assis dans une berceuse. Ayant appuyé ma tête en arrière sur la berceuse, je posai mes pieds sur une chaise, de manière que je me trouvasse dans une position fixe; je plaçai alors lé morceau de toile sur ma bouche et sous mes narines, et je commençai à respirer Téther. Les effets que je ressentis d'abord furent un peu de toux, puis de la fraîcheur qui fut suivie d'une sensation de chaleur. 11 me vint bientôt de la douleur à la tête et dans la poitrine, des envies de rire et du vertige. Mes pieds et mes jambes étaient engourdis et insensibles; Il mesemblaitque je flottais dans l'air; je ne sentais plus la berceuse sur laquelle j'étais assis. Je me trouvai, pendant un espace de temps que je ue puis définir, dans un état de rêverie et d'insensibilité. Lorsque je revins, j'avais toujours du vertige , mais |)oint d'envie de me mouvoir. La toile qui contenait l'éther était tombée de ma bouche ; je n'avais plus de douleur dans la poitrine ni dans la gorge ; mais je ressentis bientôt un tremblement inexprimable dans tout le corps; le mal de goi^e et de poitrine revint bientôt, cependant avec moins d'intensité qu'auparavant.
» Comme je ne m'étais plus aperçu de la douleur, non plus que des objets extérieurs, peu de temps avant et après que j'eus perdu connaissance, je conclus que la paralysie des nerfs de la sensibilité serait si grande tant que durerait cet état, que l'on pourrait opérer un malade soumis à l'influence de l'éther sans qu'il ressentit la moindre douleur. Me fiant là-dessus, je prescrivis l'emploi de l'éther, |)ersuadé que l'expérience serait couronnée de succès (1). •
(1) Défetuèdeê droits da docteur Charles T. Jackson à la découverte Jje Vétkérisation , ptr kt firèr» Lord, conseillera, p. 127.
ÉÏHÉKISATION. 217
Déjà, avant cette époque, le docteur Jackson avait respiré plusieurs lois les vapeurs d'éther , non pas à titre d'agent piréventif de la douleur, mais simplement comme remède antispasmodique, moyen déjà en usage depuis plusieurs années diéz les médecins des Etats- Unis. Ayant eu un jour recours à ce moyen pour combatti*e un rhume violent, accompagné d'une constriction très pénible des poumons, il prolongea plus qu'à Tordinaire les inspirations et ressentit alors quelques effets d'insensibilité. Il est prolxible que ce fut là le fait qui lui donna l'idée d'examiner de plus près l'action de l'étlier sur l'économie. Au reste , ce tlernièr point est encore assez obscur par suite des explications tout à fait insultisantes fournies par M* Jackson sur les circonslances qui l'ont aniené à reconnaître l'action stupéfiante de l'éther.
On peut donc résumer dans les termes suivants la part qui revient au chimiste américain dans la découverte de là méthode anesthésique : Jackson t?tablit beadcoup mieux qu'on ne l'avait fait avant lui hi nature de l'ivresse étliérée, et il mit à peu près hors de doute ce fait capital, assez vaguement aperçu jusque-là, que l'insensîbiUté générale ou. locale est la conséquence de cet état particulier de l'économie; il reconnut, eu outre, le temps très court nécessaire pour amener ces remarquables effets, la rapidité avec laquelle ils disparaissent et le peu de danger qui les accompagne. On ne peut nier que la dérouverte de la méthode anesthésique ne se trouvât contenue presque tout entière dans les applications de ces faits.
Tout porte à croire ce[)endant que ces idées étaient I. 19
loin à cette époque de se présenter a l'esprit du docteur Jackson avec la simplicité et Tévidence que nous leur prêtons ici. Quatre années se passèrent, en effet, sans qu'il songeât à les soumettre à un examen plus sérieux. La possibilité de tirer parti de Féther dans les opérations chirurgicales existait donc, dans sa peu* sée, plutôt à rétat d'opinion théorique que comme vérité expérimentalement établie. Rien n'était plus facile, s'il en eût été autrement, que de chercher a vérifier ses prévisions en administrant l'éther à un malade soumis à quelque opération chirurgicale. Il n'en fit rien ; il se borna, quatre ans après, à indiquer , à titre de simple conseil , l'emploi de l'éther pour faciliter l'exécution d'une opération de faible importance.
Au tnois de février 1846, un de ses élèves, Joseph Peabody, souflrait d'un mal de dents, et, redoutant la douleur, voulait se faire magnétiser avant l'opération; le docteur Jackson lui parla de l'éther sulfurique comme d'un agent utile pour détruire la sensibilité ; il lui donna même les instructions nécessaires pour pu-* rifier l'éther et pour le respirer. L'élève promit de s'en servir j et, de retour dans son pays, il commença, en effet, à distiller de l'éther dans cette intention ; mais ayant trouvé, dans les ouvrages qu'il consulta, toutes les autorités contraires à l'idée de son maître, il renonça à son projet.
Six mois après, le docteur Jackson trouva un ex* périraentateur plus docile. Ce fut le dentiste William Mot ton.
Une polémique très longue et très animée s'est élevée entre Jackson et Morton à propos de la décou-
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verte de l^anesthésie. Les deux adversaires ont échangé un grande nombre de lettres et deux ou trois brochures destinées à défendre leurs droits respectifs à la priorité de celte invention. Par les soins des deux parties, une enquête minutieuse a été ouverte, et, selon l'usage américain, on a produit des deux côtés un grand nombre de témoignages assermentés (affeidavit). La comparaison attentive de ces divers documents permet de fixer le rôle que chacun d'eux a joué dans cette grande affaire. Il est parfaitement établi pour nous, en dépit de ses assertions contraires, qtie Morton ne savait pas le premier mot de la question de l'anesthésie, lorsque le !•' septembre 1846, le doc teur Jackson lui communiqua, dans une conversation, toutes ses idées à cet égard. Comme l'entretien de Jackson et Morton est, au point de vue historique, d'une importance capitale, on nous permettra de le rapporter ici ; il est très facile de le rétablir , grâce aux dépositions assermentées qui m ont consigné les termes (1).
Le 1»' septembre 1846, le docteur Jackson travail* lait dans son laboratoire avec deux de ses élèves, Georges Barnes et James Mac-Intyre, lorsque William Morton entra dans la salle et demanda qu'on voulût bien lui prêter un petit sac de gomme élastique.
— n vient de m'arriver, dit-il, un malade fort timoré qui redoute la douleur et qui demande à être magnétisé avant l'opération. Je crois qu'en remplissant un sac d'air atmosphérique, et lui faisant respi-
(1) Voir à la fin ' du volume (note V) te texte des dépositions de Georges Barnes et de James Mac-Intyre.
220 DÉCOl^-ERTES MODERNES.
rer cet air, j'agirai sur son imagination et je pourrai pratiquer mon opération tout à mon aise.
Ayant reçu de M . Jackson ie sac de gomme élastique, Moiton demanda comment il devait s'y prendre pour le gonfler.
— Tout simplement, dit Jackson, avec la bouche ou bien. avec un soufflet. Mais, continua le docteur, votre projet me parait bien absurde, monsieur Morton ; votre malade ne se laissera pas tromper si niaisement, et vous n'aboutirez qu'à vous rendre ridicule.
— Je ne vois pas cela, reprit Morton ; je crois, au contraire, que mon sac bien gonflé d'air aura une apparence formidable, et que je ferai ainsi accroire à mon malade tout ce qu'il me plaira.
En disant ces mots , il mit le sac sous son bras , et le pressant plusieurs fois avec le coude , il montrait de (lueile manière il se proposait d'agir.
— Si je peux seulement réussira lui faire ouvrir la bouche , je réponds d'arracher sa dent. Ne connaissez-vous pas la puissance des effets de l'imagination? Et n'estrilpas vrai qu'un homme est mort par le seul effet de sa frayeur, lorsque, après avoir légèrement piqué son bras, on y fit couler un filet d'eau chaude ?
Comme il se mettait à raconter les détails de ce fait, Jackson l'interrompit.
-^ Allons donc, monsieur Morton J je ne pense pas que vous ajoutiez foi à de semblables histoires. Renoncez à cette idée , vous ne réussiriez qu'à vous faire dénoncer comme imposteur.
11 y eut ici une pause de quelques instants. Le docteur reprit alors ;
— Ne pôurriez-vous essayer sur votre malade le gaz hilarant de Davy?
— Sans doute , répondit Morton. Je connais les propriétés de ce gaz, car j'assisUûs à l'expérience de Wels. Mais pourrai-je réussir moi-même à le préparer?
— Non , répondit le docteur , vous ne sauriez vous passer de l'assistance d'un chimiste. Vous n'obtiendriez sans cela qu'un gae impur, et vous n'aboutiriez qu'à une déconvenue , comme il arriva à ce pauvre diable d'Horace Wels.
— ^Mais YOUSHinéme , docteur, dit Morton, ne pourriezvolis avoir la bonté de me préparer un peu de ce gaz ?
— Non , j'ai d'autres affaire».
— Au fait, dit Morton, terminant là l'entretien, je m'en soucie peu. Je vais toujours me servir du sac.
Et sur ces dernières paroles il se dirigea vers la porte , et sortit balançant à la main son sac de caoutchouc.
Pendant qu'il s'éloignait , Jackson se ravisa. L'occasion lui parut bonne , sans doute , pour tenter une expérience décisive ; l'insoucieux et entreprenant d^tiste convenait parfaitement pour un essai de cette nature , dont l'issue pouvait devenir fâcheuse, et dont il redoutait peut-être pour lui-même l^s conséquences çt la responsabilité. Il sortit du laboratoire , et rappela Morton , qui se trouvait déjà dans la rue. Ils rentrèrent tous les deux dans le laboratoire.
— Ecoutez, Morton, dit le docteur, j'ai quelque chose de mieux à vous proposer. J'ai depuis longtemps une idée en tète, et vous êtes l'homme qu'il faut pour la mettre à exécution. Allez donc de ce pas chez l'apothicaire Burnett , et achetez Une once d'éther sulfurique. Prenez surtout l'éther le plus pur, c'est-à-dire
cçlui qui a été rectifié par une seconde distiUation. Versez-en un peu sur un mouchoir, et faite&-le respirer à votre malade. Au bout de quatre ou cinq minutes vous obtiendrez une insensibilité complète.
— De rétber stilfurique ! dit Morton. Qu'est-ce que cela? Est<e un gaz? En avez-vous^un peu? Montrez m'en, je vous prie (i). .
Le docteur Jackson alla prendre da^s une armoire un flacon d'éther, et le montra au dentiste qui se mit à le sentir comme s'il n'en avait jamais vu.
. — Votre liquide, dit-il, a une singulière odeur. Mais ètes-vou^ bien <îonvaincu que j'obtiendrai Feffel dont vous parlez, et mon malade ne peut-il courir ^ucun risque ?
Jackson répondit du succès, et à l'appui de Tinno^ cuite de l'expérieuce il rappela que les écoliers du collège de Cambridge , qui étaient dans l'habitude de respirer l'éther par amusement, ne s'en étaient jamais trouvés incommodés. *•'
Morton ne paraissait nullement rassuré , et son interlocuteur faisait tous ses efforts pour le persuader.
— Je crains fort, disait le dentiste, d'incommoder mon malade é
(i) Pour comprendre Pimportance de ce mot de HortOD, il faut savoir qu'après ie succès de la méthode anesthéslque, ce dernier ayant rerendiqué pour lui seul rtionneur de cette découverte* assura quMl avajt fiiit des expériences avec Téther dès Tannée 1843. l\ est atseï singulier dès lors que, pendant sa conversation avec Jackson, il ne cbnnaisse point i*éther et demande si c'est un gaz. Pour expliquer cette, contradiction, Mortou a avancé plus tard que son igiioraiioe« «ous ee rapport, était simulée et qu'il voulait seulement tenir ainsi ses expériences cacliées au docteur Jackson qu'il savait occupé du même sujet. Tout cela parait fort invraisemblable, et dans tous les cas cette rétiœnce ne dépose guère en (kveur de sa sincériiéa
ÉTRÉftISÀTtON. 223
— N'ayea^ aucune crainte , répondait Jackson , j'ai fait cette expérience sur moi-môme. Après une douzaine d'inspirations , votre malade s'affaissera sur sa chaise, et tombera dans une insensibilité absolue. Vous en ferez alors tout ce que vous voudrez.
Les deux élèves de Jackson, George Barnes et James Mac-Intyre, s'étaient rapprochés dans cet invervalle et écoutaient la conversation. Morton s'adressa à l'un d'eux.
— Croyez-vous, Mac-Intyre, que cette expérience soit sans danger et* oseriez-vous la tenter sur vousmême?
— Certainement, répondit l'élève.
-^ Mais, reprit alors M. Jackson, il y a un moyen bien simple de vous <*onvaincre vous-même du peu de danger de cette expérience. Enfermez-vous dan^ votre cabinet, versez de l'éther sur un taouchoir et respirez-le pendant quelques minutes ; vous ne tarderez pas à reÉentir les effets que je vous annonce. Teniez, ajouta-t-il , cela vaudra mieux encore, prenez ce petit appareil ; l'inspiration des vapeurs sera plus facile.
Et il lui remit un flacon à deux tubulures, muni de ses tubes de verre.
— C'est bien, répondit Morton ; je vais tout de suite en faire l'essai.
Et du même pas le dentiste se rendit à la pharmacie de Bumett et acheta une once d'éther sulfurique. Il rentra chez lui, s'enferma dans son cabinet, et, s'il faut l'en croire, il fit sur lui-même Texpérience : a Assis dans le fauteuil d'opérations., je commençai à respirer l'éther. Je trouvai l'éther tellement fort, qu'il
me sufiCDqua en partie; mais il produisit un effet décidé. J*en saturai mon mouchoir, et je l'inhalai. Je regardai ma montre; je perdis bientôt connaissance. En revenant à moi, je sentis de Tengourdissenient dans mes jambes, avçc une sensation semblable à un cauchemar. J'aurais donné le monde entier pour que quelqu'un vînt me réveiller. Je crus un moment que j'allais mourir dans cet état, et que le monde ne ferait que me prendre en pitié ou tourner en ridicule ma folie. A la fin, je sentis un léger chatouillement de sang à l'extrémité de mon doigt, et je m'efforçai de le toucher avec le pouce, mais sans succès. Un deuxième effort m'amena a le toucher, mais sans éprouver aucune sensation. Peu à peu je me trouvai solide sur mes jambes, et je me sentis revenu entièrement à moi; je regardai sur-le-champ ma montre, el je calculai que j'étais demeuré insensible l'espace de sept à huit minutes (1). »
Heureux de son succès, Morton s'empressa deil'an- . oncer aux personnes employées dans sa maison, et il attendit avec une impatience facile à comprendre qu'un malade voulût bien se prêter à une expérience plus complète.^L'occasion s'offrit le soir même. A neuf heures, un habitant de Boston, nommé Eben Prost, se présenta chez lui, souffrant d'un violent mal de dents, mais redoutant beaucoup la souffrance et désirant être magnétisé pour ne rien sentir, « J'ai mieux que cela, dit Morton. » Il versa de l'éther sur son mouchoir et le fit respirer à son client. Celui-ci ne
(1) Mémoirt êur la découverte du nouvel emploi de l'étktr suifuri' que, |)ar W. Mortoo, p. 17.
ÉTHÉKISATION. 225
larda pas à perdre connaissance. Un de ses confrères, le docteur Hayden, qui avait voulu être témoin de l'expérience , tenait une lampe pour éclairer l'opérateur. Morton prit ses instruments et arracha une dent barrée qui tenait par de fortes racines. La ligure du patient ne fit pas un pli. Au hout de deux minutes, il se réveilla et vit sa dent par terre. Il n'avait ressenti aucune douleur et ne pouvait se rendre compte de rien. Il demeura encore vingt minutes dans le cabinet du dentiste, et sortit parfaitement remis, après avoir signé un certificat constatant le fait.
Morton était transporté de joie ; le lendemain il courut dés le matin chez Jackson pour lui raconter l'événement; il ne pensait pas encore à réclamer pour lui seul la pensée de l'invention ; il ne voulait pas encore Atre la lôte d'une découverte dont il n'avait été que le bras. Jackson ne parut pas surpris le moins du monde : « Je vous l'avais dit, » répondit-il sans s'émouvoir davantage. Ils commencèrent alors a s'entretenir des moyens de poursuivre les applications d'un procédé si remarquable et si nouveau.
— Je vais, dit Morton, employer l'éther chez tous les clients qui se présenteront à mon cabinet.
— Voilà qui est parfait, dit Jackson, mais cela ne suffit point. Allez, sans plus tarder, chez le docteur Warren; chirurgien de l'hôpital général; faites-lui part de ce que vous avez fait, et proposez-lui d'employer l'éther pour une opération sérieuse. Personne ne croirait à la valeur de ce procédé, si l'on se bornait à l'employer dans une opération aussi simple que celle d'une extraction de dent. Il arrive souvent, dans
ce cas, que les malades n'éprouvent aucune douleur, si l'opération est faite avec promptitude et par un tour de main adroit. On mettrait donc le défaut de sen^bi» lité sur le compte de l'imagination. Il faut donner au public une démonstration tout à fait sans réplique.
Le dentiste faisait beaucoup d'objections pour se rendre à l'hôpital.
— Mais si nous allons faire à l'hôpital une expérience publique, tout le monde reconnaîtra l'odeur de l'éther, et notre découverte sera aussitôt divulguée, Ne pourrait-on pas ajouter à l'éther quelque arôme étranger qui en dissimulât l'odeur?
■— Oui, répondit Jackson en riant, qudque essence française comme l'essence de roses ou de néroli. Après l'opération, le malade exhalera un parfum de roses, et le public ne saura plus que penser. Mais sérieusement, ajouta Jackson, croyez-vous que j'aie Tintalion de faire à mon pro&t le nàonopoîe d'une découverte pareille? Détrompèz-vous. Ce que je vous ai communiqué, je l'annoncerai à tousmesi^onfrères.
Morton se décida enfin à se rendre à l'hôpital. II vit le docteur Warren et lui raconta son opération de la veille ; seulement il ne dit pas un mot de la part que M. Jackson aVait eue dans la découverte. Le docteur Warren accepta avec empressement la proposition du dentiste, et promit de saisir la première occasion qui s'offrirait d'employer l'éther dans une opération
chirurgicale.
En attendant, Morton continua d'administrer l'éther aux clients qui se présentaient chez lui. Pour son second essai, il éthérisa un petit garçon qui ressentit un peu de malaise et éprouva quelques vomissements.
On fut obligé de ramener le petit malade en voiture ; la famille s'alarma, et un médecin déclara qu'on Tavait empoisonné. Les parents étaient furieux, on parlait d'attaquer le dentiste devant les tribunaux ; le succès de nouvelles opérations dont le bruit commençait à se répandre dans la ville calma heureusement cette émotion.
Cependant le moment approchait où l'expérience décisive devait s'accomplir à l'hôpital de Boston. Morton employa cet intervalle à faire construire, avec l'assistance de M. Gould, médecin versé dans les connaissances chimiques, un appareil très convenable pour l'administration des vapeurs éthérées. C'était un flacon contenait une éponge imbibée d'éther, muni de deux tubulures et portant deux soupapes inverses pour donner un accès à l'air et une issue à la vapeur.
C'est le 14 octobre 1846 que le docteur Warren exécuta cette expérience mémorable, en présence de tous les élèves de la faculté de médecine et d'un grand nombre de praticiens de Boston. L'opération devait avoir lieu à dix heures; Morton se fit longtemps attendre. Il entra enfin au moment où le chirurgien, n'espérant plus le voir arriver, allait procéder à l'opération ; il tenait à la main l'appareil que le fabricant venait seulement de terminer. Quant au docteur Jackson , il ne parut point : Morton avait été messager infidèle; il n'avait pas prévenu son confrère, qui était parti ce Jour-là pour les mines du Mary lande
L'opération se fit avec un bonheur complet. Morton ayant appliqué le tube aspirateur sur la bouche du malade , l'insensibilité se manifesta au bout de trois
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injuutes. II s'agissait d enlever une tumeur volumiueuse du cou. Le chirurgien fit une incision de trois pouces et commença à disséquer les tissus à travers les nerfs et les nombreux vaisseaux de cette région. Il n'y eut, de la part du patient, aucune expression de douleur ; seulement^ il commença, après les premiers coups de bistouri, à proférer des paroles incohérentes, et parut; agité jusqu^à la fin de l'opération ; mais il déclara, en revenant à lui, n'avoir senti rien autre chose qu'une espèce de grattement. Des acclamations et des applaudissements retentirent aussitôt dans la salle, et les spectateurs se retirèrent en proie aux émotions les plus vives.
Le lendemain, une autre expérience fut exécutée dans le même hôpital, par le docteur Hayward, sur une femme qui portait une tumeur au bras. L'inspiration des vapeurs fut continuée pendant tout le temps de l'opération ; il n'y eut aucun signe de douleur ; quelques murmures se firent entendre à la fin de l'opération, mais à son réveil la malade les attribua à un rêve pénible qu'elle avait fait, et déclara n'avoir rien senti.
Le 7 novembre, le dpcteur Bigelow pratiqua, avec l'éther, une amputation de cuisse. Le même jour, il lut à la Société médicale de Boston un mémoire détaillé sur les faits précédents, et l'éthérisation fut dès ce moment une découverte publique et avérée.
La gloire d'avoir attaché son nom à une si précieuse découverte, et l'honneur (jui lui revenait pour avoir hâté, par son heureuse audace, le moment de sa réalisation, ne suffirent point à AVilliam Morton. Il eut la triste pensée de monopoliser à son profit une découverte qui
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devait appartenir à Hiuinanilé tout entière. Il youkil se placer sous la sauvegarde illibérale d'un brevet et exiger une redevance de tous ceux qui voudraient jouir <le ce bienfait nouveau ; ainsi il ne consentait à aflrancliir de la douleur que ceux qui auraient le moyen de payer ce privilège. Le docteur Jackson résista longtemps à cette prétention honteuse ; disons-le cependant, il eut le tort de céder. M. Jackson allègue pour excuse, qu'il ne consentit à laisser figurer son nom sur le brevet que pour maintenir ses droits à la priorité de rin\ention. Le bi'evet qui leur fut délivré aux États-Unis représente , en effet , Jackson comme inventeur et Morton comme propriétaire, chargé d'exploiter la découverte. On est lieureux d'ailleurs de trouver, dans des dépositions authentiqu.es, les preuves du désintéressement du docteur Jackson. Elles résultent du témoignage même de l'homme d'affaires de Morton , M. Eddy, qui fut chargé de solliciter le brevet. Dans son affeidavity M. Eddy raconte que lorsqu'il alla trouver le docteur Jackson, pour le décider à demander le brevet , « il le trouva imbu de ces préjugés , vieux et abandonnés depuis longtemps , contre les brevets d'invention. » Il fit tous ses efforts pour combattre ses scrupules ; mais Jackson répondit « qu'il ne croyait pas qu'il fut compatible , avec le principe des sciences libérales , de monopoliser une découverte. » Lorsque plus tard Morton , persistant dans son dessein , envoyait dans toute l'étendue des États-Unis des agents chargée de vendre aux chirurgiens le droit d'employer l'éther, M. Jackson ne cessa de réclamer contre ces honteuses entraves. II déclarait le brevet sans valeur et déplorait I. 20
d'y voir son nom attaché. Il publia même une protestation contre le contrat qu'il avait si inconsidérément accepté , et , dans un entretien qu'il eut à ce sujet avec le président des États-Unis , il déclara combien il regrettait d'avoir cédé aux-instances de son associé. Enfin , Morton lui ayant adressé un bon pour toucher une part de ses bén^lces, H. Jackson poussa le préjugé jusqu'à déchirer le mandat. Au mois de novembre, M. Eddy l'ayant informé qu'il tenait à sa disposition une somme assez considérable provenant de la même source, il refusa de l'accepter. Ainsi, la postérité n*oubliera pas que si, égaré mal à propos par sa sollicitude  maintenir ses droits d'inventeur, il eut la faiblesse de se mettre de moitié dans une mesure qui retarda pendant quelque temps la difiusion d'un bienfait public, du moins il fit tous ses efforts pour renverser les obstacles qu'il avait lui-même contribué â élever.