‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 4)Chapitre 17 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'éthérisation ea Europe»

M. Bootj dentiste de Londres^ reçutj le 17 décembre 1846 , une lettre de William Morton qui l'informait de la nouvelle découverte; Il s'empressa de la commua niquer à l'un de ses confrères ^ M. Robinson, praticien des plus distingués , qui fit construire aussitôt un appareil inhalateur parfaitement combiné» et qui est en-

éthérisàtion. 2S1

core aujourd'hui en Uisage en Angleterre. A l'aide de cet appareil; il administra Téther à un de ses clients, qui subit sans douleur l'extraction d'une dent. Deux jours après, le 19 décembre, M. Liston pratiquait, à l'hôpital du collège de l'Université, une amputation de cuisse et un arrachement de l'ongle du gros orteil , sans que les malades eussent conscience de ces opérations. MM. Guthrie , Lawrence, Morgan, les deux ne* veux d'Asthley Cooper ; M. Pergusson, à l'hôpital du King's Collège; M. Tattum, à l'hôpital Saint-George, répétaient quelques jours après les mêmes tentatives, qui cependant ne furent pas toutes heureuses.

Les expériences des chirurgiens anglais furent arrêtées pendknt quelques jours par les réclamations d'un agent de Morton,qui parlait de secret et de brevet, et menaçait de poursuivre en justice ceux qui feraient usage y éans son autorisation , du nouveau procédé. Cependant les chirurgiens furent bientôt rassurés par les gens de loi ; on laissa dire le prétendu agent des inventeurs et l'on reprit avec une ardeur nouvelle l'étude des faits extraordinaires qui allaient produire dans la médecine opératoire . une transformation si pro« fonde*

A la même époque , un praticien éminent de la Faculté de Paris, fut informé par une lettre venue d'Amérique, de la découverte de Jackson ; mais on lui offirait seulement d'essayer et d'acheter le procédé que l'on tenait secret. M. Velpeau refusa prudemment d'expérimenter sur ses malades un agent dont on lui cachait la nature. C'est à M. Jobert (de Lamballé) que revient l'honneur d'avoir le premier constaté en France l'action stupéfiante de Téther. Le 22 décembre, c'est-à-dire

trois jours après le docteur Robinson , M. Jobert pratiqua , M riiôpital Saint-Louis , avec Tassistance d*un jeune docteur américain, un premier essai qui toutefois n'eut aucun succès, par suite de la mauvaise disposition de l'appareil. Mais la même tentative , répétée deux jours après, réussit complètement.

M. Malgaigne, collègue de M. Jobert à i'hopital Saint-Louis, s'empressa, de son côté, d'expérimenter l'éther dans son service chirurgical , et le 12 janvier 1847 il communiquait à l'Académie de médecine le résultat de ses observations. Il exposa les faits sur lesquels reposait la méthode américaine et fit connaître ses procédés d'iexécution. Sur cinq opérés, M. Malgaigne ne pouvait annoncer qu'un seul cas de réussite; mais il attribuait cette circonstance à l'imperfection de l'appareil ; des dispositions mieux entendues pour la construction du tube inspirateur devaient faire disparaître prochainement les causes d'insuccès. *

Six jours après, M. Velpeau informa l'Académie des sciences des faits qui commençaient à occuper très vivement les esprits. Cependant M. Velpeau ne parlait encore qu'avec une certaine défiance : il redoutait pour les malades l'effet stupéfiant de l'étfier et ne paraissait pas disposé à croire que l'état d'insensibilité pût se prolonger nssez longtemps pour permettre d'exécuter une opération d'une certaine importance. Mais tous ces doutes ne tardèrent pas à disparaître. A mesure que la construction des appareilsr se perfectionnait, les cas de résistance à l'action de l'éther devenaient plus rares. M. Velpeau, M. Roux, M. Jobert, M. Laugier , apportèrent à l'Académie des sciences des

faits devant lesquels devaient s'évanouir toutes les hésitations.

Pour montrer avec quelle promptitude furent dissipées les appréhensions qui avaient accueilli les premiers résultats de la méthode américaine , nous rapporterons la communication pleine d'intérêt, faite par M.. Yelpeau à l'Académie des sciences le 1** février 1847. Voici en quels termes ce chirurgien éminent parlait d'une découverte qu'il avait, accueillie , quinze jours auparavant, avec tant de réserve*

« Dans deux autres séances, dit M. Velpeau, en entretenant l'Académie de l'effet des vapeurs éthérées sur les malades qu'on veut opérer , j'ai fait remarquer que la chirurgie ne tarderait pas à savoir^ à quoi s'en tenir sur la réalité des faits annoncés. Lundi dernier, la question était déjà assez vancée pour m' autoriser à dire qu'elle me paraissait pleine d'avenir : aujourd'hui , les observations se sont multipliées de toutes parts , en France , comme en Angleterre , comme en Amérique; de toutes parts aussi, les faits, confirmés les uns par les autres, deviennent d'un intérêt immense.

» J'avais émis la pensée, que le relâchement des muscles observé par moi sur un premier malade soumis à l'inhalation de l'éUier deviendrait utile s'il était possible de le reproduire à volonté, pour la réducUoa de certaines fractures ou de certaines luxations. Je trouvai à l'hôpital dé la Charité , le lendemain mi^me da jour où je manifestais tet espoir^ un homme jeune, robuste, vigoureux, fortement musclé, qui était atteint d'une fracture de la cuisse droite^ Naturellement

exalté, très impressionnable, cet. homme se livrait I. 20.

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malgré lui , i des contractions presque convulsives , dès qu'on tentait de le toucher pour redresser ses membres. Soumis à l'inhalation de Féther , il tomba bientôt dans une sorte d'ivresse , avec agitation des sens et loquacité. La sensibilité s'éteignit chez lui au bout de cinq minutes; les muscles se relâchèrent, et nous pûmes redonner à sa cuisse la longueur et la forme d^ sirables, sans qu'il aitparusouffrïr ou s'en apercevoir. » Le jour suivant, j'eus à opérer un homme, paiement vigoureux et fort, d'une tumeur qu'il avait audessous de l'oreille gauche, et qui pénétrait dans le creux de la région parotidienne. Cette région, remplie de nerfs, de vaisseaux et de tissus filamenteux ou glanduleux très serrés, est une de celles (tous les chirurgiens le savent) où les opérations occasionnent le plus de douleur. Soumis à l'action de l'éther , le malade est tombé dans l'insensibilité^u bout de trois minutes; l'opération était à moitié pratiquée, sans qu'il eût fait de mouvements ou proféré des cris-. Il s'est mis ensuite à parler, à vouloir se remuer, à nous prier d*6ter notre camphre qui le gênait , mais sans avoir l'air de songer à ce que je faisais. Une fois l'opération terminée, il est rentré peu à peu dans son bon sens, et nous a expliqué comme quoi il venait de faire un rêve dans lequel il se croyait occupé à une partie de billard. L'agitation, les paroles que nous avions remarquées, tenaient, nous a-t-il dit, aux nécessités de son jeu, et surtout à ce que quelqu'un venait de lui enlever un cheval laissé à la porte pendant qu'il achevait sa partie. Quant a l'opération, il ne l'avait sentie en aucune façon, il ne s'en était point aperçu; seulement, en invoquant ses souvenirs et ses sensations, il nous a sou-

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tenu qu'il entendait très bien mes coupsde bistouri, qu'il en distinguait le erie^erac^ mais qu'il ne les sentait point, qu'ils ne lui causaient aucune douleur.

» Une malheureuse jeune femme, accouchée depuis six semaines, entre à l'hôpital pour un vaste dépôt dans la mamelle. Ce dépôt ayant besoin d'être large* ment incisé, je proposé à la malade de la soumettre préalablement aux inhalations de l'éther ; elle s'y soumet comme pour essayer, et en quelque sorte sans intention d'aller jusqu'au bout : il lui suffît, en^réaUté, de quatre à cinq inspirations de moins d'une minute pour perdre la sensibilité, sans agitation, sans réaction préalable. Son visage se colore légèrement, ses yeux se ferment; je lui fends largement le sein, sans qu'elle manifeste le plus léger signe de douleur : une minute après, elle ouvre les yeux, semble sortir d'un sommeil léger, parait un peu émue , et nous dit : Je suis bien fâchée qiM vous ne m'ayez pas fait l'opération. Au bout de quelques secondes elle a reprisses sens, voit que son abcès est incisé, et nous affirme, de la manière la plus formelle, qu'elle ne s'est point aperçue de l'c^pération, qu'elle ne Ta nullement sentie.

;» Un pauvre jeune homme a besoin de subir l'am"putation de la jambe, par suite d'une maladie incurable des 6s du pied : l'inhalation éthérée le rend insensible au bout de trois à quatre minutes ; j'incise, je coupe la peau et toutes les chairs, j'opère la sectioit des os. La jambe est complètement tranchée ; deux artères sont déjà liées, et le. malade, naturellement très craintif, très disposé à crier, n'a encore montré aucun signe de douleur ; mais, au moment où une troisième ligature, qui comprend un filet nerveux en

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même temps que l'artère > est appliquée, il relève la tète et se met à crier; seulement ses cris semblent s'adresser à autre chose qu'à l'opération : il se plaint d'être malheureux, d'être né pour le malheur, d'avoir éprouvé assez de malheurs dans sa vie, etc. Revenu à lui trois minutes après , il a dit n'avoir rien senti, absolument rien, ne pas s'être aperçu de Topération, et ne pas se souvenir non plus qu*il eût crié, qu*il eût voulu remuer. Il s'est simplement souvenu que , pendant son sommeil, les malheurs de sa position lui étaient revenus àl'^prit et lui avaient causé une émotion plus vive qu'à l'ordinaire.

» Chez une jeune filles sujette à des convulsions hystériques, et qui était Venue à Thôpital pour se faire arracher un ongle rentré dans les chsurs , les vapeurs d'éther ont paru produire un des accès dont la jeune malade avait déjà été affectée. Quoiqu'elle parût insensiUe pendant cet actes, je n'ai pas jugé convenable cependant de la soumettre à l'opération. Revenue à son état naturel, elle a soutenu que les piqûres, que les pincements dont on lui parlait, et qu'elle avait, en effet, supportés, n'avaient nullement été sentis par elle. Uii second essai a été suivi des mêmes phénomènes ; seulement, comme Topération qu'elle avait à subir est très douloureuse^^ et une de celles dont la vivacité des douleurs est en quelque sorte proveAîale, et comme .cette malade affirmait que les mouvements dont nous aviotis été témoins étaient complètement étrangers à ce qu'on avait pului faire pendant qu'elle était sous l'influence de l'éther,^ je pensai devoir revenir une troisième fois à rexpérience. Cette fœs-ei, l'inhalation produit son effet en deux minutes et den>ie.

Je procède ensuite à la fente de Tongle, dontj'arrache successivement les deux moitiés : pas un mouvement, pas un cri, pas un signe de souffrance ne se manifeste pendant Topération; et cependant cette pauvre jeune fdle paraissait voir et comprendre ce que je faisais, car, au moment où je m'apprêtais à lui saisir l'orteil, elle a relevé la tête, comme pour s'asseoir et en me regardant d'un air hébété; si bien que j'ai cru devoir lui faire placer la main d'un des assistants devant les yeux. Deux minutes après, elle avait repris connaissance, ^t nous a dit n'avoir rien senti , n'avoir nullement souffert ; puis elle a été prise d'un léger accès de convulsion, qui n'a duré que quelques instants.

» Un homme du monde, très impressionnable, très nerveux, s'est trouvé dans la dure nécessité de se faire enlever un œil depuis longtemps dégénéré. Soumis préalablement à l'action de l'éther, deux ou trois fois, à quelques jours d'intervalle, il s'est promptement convaincu que cet agent le rendait insensible. Tout étant convenablement disposé, je l'ai mis en rapport avec l'appareil à inhalation : cinq minutes ont été nécessaires pour amener l'insensibilité. Alqrs j'ai pu détacher les paupières, diviser tous les muscles qui entourent l'œil , couper le nerf optique , disséquer une tumeur adjacente , remplir l'orbite de boulettes de charpie, nettoyer le visage, compléter le reste du pansement et appliquer le bandage , sans que le malade ait exécuté le moindre mouvement, jeté le plus léger cri , manifesté la moindre sensibilité. Ce n'est que deux minutes après l'application de l'appareil qu'il est revenu à lui. Homme intelligent, d'un esprit cultivé , il a pu nous rendre compte de ses sensations et nous

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a dit quHl n'avait nullement souffert, qu'il n'avait rien senti; que, par moments, il s'apercevait bien qu'on lui tirait quelque chose dans l'orbite , qu'un certain bruit se passait par là, mais sans lui faire de mal, sans lui causer de douleurs. Il entendait bien aussi que je parlais près de lui, que je m'entretenais avec les aides; mais il n'avait point conscience de ce que je demandais, de ce que nous disions. Il se trouvait d'ailleurs dans un état étrange d'engourdissement, d'inaptitude aux mouvements, à la parole ; en somme , il s'était trouvé dominé, pendant toute l'opération, par un cauchemar et des pensées pénibles , relatives à des objets qui lui sont personnels.

» Ce matin même , il m'a fallu enlever une portion de la main à un ouvrier imprimeur, pour remédier à une tumeur fongueuse compliquée de carie des os. Très excitable, craignant beaucoup la douleur, ce malade a désiré qu'on lui procurât , nous a-t-il dit , le bénéfice àe la précieuse découverte. Au bout de trois ou quatre minutes , il s'est trouvé insensible. Les premières incisions n'6nt paru lui causer aucune souffrance; mais, vers la moitié de l'opération, il s'est mis â crier, à se débattre, à faire des mouvements comme pour s'échapper ; les élèves se sont empressés de le contenir, et, l'opération ainsi que le pansement une fois terminés, cet homme, reprenant son état naturel , is'est empressé , en nous faisant des excuses , de nous expliquer comme quoi les mouvements auxquels il venait de se li ver étaient étrangers à son opération, fls avaient rapport , nous a-t-il dît, à une querelle d'atelier. Il s'imaginait qu'un de ses camarades lui tenait une des mains, en même temps qu'un second cama-

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rade le retenait par la jambe , afin de Fempéçher de courir prendre part à la querelle qui existait dans la chambre. Quant à l'opération, il a protesté ne Favoir point sentie , n*en point avoir éprouvé de douleur, quoiqu*il n'ignorât pas néanmoins qu'elle venait d'être pratiquée.

» Tels sont les principaux faits qui me sont propres et que j'ai pu étudier dans le courant de cette der* nière semaine. J'ajouterai qu'une foule de médecins et d'élèves se sont maintenant soumis aux inhalations éthérées, afin d'en mieux apprécier les efiPets. Quel* ques uns d'entre eux s'y soumettent plutôt avec plai* sir qu'avec répugnance : or tous arrivent plus ou moins promptement à perdre la sensibilité. Il en est quelques uns, deux entre autres , qui en sont venus, par des exercices répétés , à pouvoir indiquer toutes les phases du phénomène , dire où il convient de les piquer, de les pincer ; ce qu'ils sentent, ce qu'ils ne sentent pas. Bien plus, chose étrange et à peine croyable,, ils sont arrivés, en perdant leur sensibilité tactile, à conserver si bien les autres facultés intel* lectuelles, qu'ils peuvent se pincer, se piquer, et en quelque sorte se disséquer eux-mêmes, sans se causer de douleurs, sans se faire souffrir!

9 On le voit , il n'y a plus moyen d'en douter, la question des inhalations de l'éther va prendre des proportions tout à fait imprévues* Le fait qu'elle ren^ ïerme est un des plus importants qui se soient vus» un fait dont il n'est déjà plus possible de calculer la portée , qui est de nature à impressionner , a remuer profondément, non seulement la chirurgie, mais en^ core la physiologie^ la chimie, voire même la psycho»

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logie. Voyez cet homme qui entend les coups de bistouri qu'on lui donne et qui ne les sent pas ; remarquez cet autre qui se laisse couper 6u une jambe ou une main , sans s'en apercevoir, et qui , pendant qu'on l'opère, s'imagine jouer au billard ou se quereller avec des camarades ! Voyez-en un troisième qui reste dans un état de béatitude, de contentement, qui se trouve très à son aise pendant qu'on lui morcelle les chairs ! Voyez enfin ce jeune homme qui conserve tous ses sens, assez, du moins, pour s'armer d'une pince etd'nn bistouri, et venir porter le couteau sm* ses propres organes : n'y a-t-il pas là de quoi frapper, éblouir l'homme intelligent pm* tous les côtés à la fois , de quoi bouleverser l'imagination du savant le plm impassible? 1

» Il n'y a plus maintenant d'opération chirurgicale, quelque grande qu'elle. soit, qui n'ait profité des bienfaits de cette magnifique découverte. La taille, cette opération si redoutable et si redoutée, vient d'être pratiquée sans que .le malade s'en soit aperçu. Il en a été de môme de l'opération de la hernie étranglée. Une malheureuse femme, dans le travail de l'enfantement, ne peut accoucher seule : l'intervention du forceps est réclamée , l'inhalation de l'éther est mise en jeu , et Faccoucheur délivre la malade sans lui causer de souffrances, sans qu'elle s'en aperçoive. ^.

»-Si la flaccidité du svstème nmsculaire venait à se généraliser sous l'influence des inspirations éthérées , qui ne voit le parti qu'on pourrait tirer de ce uKiyen , quand il s'agit d'aller chercher au sein de l'utérus l'enfant qu'il faut extraire artificiellement? C'est, qu'en effet, dans cette opération, les obstacles, les difficultés,

ÉTHÉR]SAT1U>. • ^Al

les dangers vieiaienl presque tous dans des violentes contractions de la matrice.

» De ce que j'ai vu jusqu'à présent, de l'examen sérieux des faits , il résulte que Finhalation de l'éther va devenir la source d'un nombre infini d'applications, d'une fécondité tout à fait inattendue, une mine des plus riches où toutes les branches de la médecine ne tarderont pas à puiser à pleines mains. Elle sera le point de départ de notions si variées et d'une valeur si grande , à quelque point de vue qu'on les envisage , qu'il m'a paru nécessaire d'en saisir, dès a présent , l'Académie des sciences, et que je me demande si l'auteur d'une si remarquable découverte ne devrait pas être bientôt lui-môme l'objet de quelque attention dans le sein des sociétés savantes (1). »

Âpres de tels faits, après de si étonnants résultats^ il n'y avait plus de doutes à conserver. L'emploi de l'éther fut introduit dès ce moment dans tous les hôpitaux de la capitale. Les appareils, pour l'inhalation de l'éther, se perfectionnèrent rapidement, les mémoires et les communications s'entassèrent sur les bureaux des sor ciétés savantes, une véritable fièvre de recherches et de publications s'empara du corps médical ; chacun voulait contribuer pour sa part à l'étude d'une question qui paraissait devoir être si féconde dans ses conséquences. C'est en vain que quelques apôtres de la douleur essayèrent de condamner et d'arrêter cet universel élan. On laissaM. Magendievantertoutàsonaise l'utilité de la douleur dans beaucoup d'opérations chirurgicales et « protester contre des essais imprudents

(1) Cmnpîei rendui de VAéudémie deê icieuce$, i«' février 1847. 1. 21

âÂ^ DÉCOUVERTES MODERNES.

» au nom de la morale et de la sécurité publiques. » La suprême morale , c'est d'alléger autant qu'il est en nous les souffrances de nos semblables.

Le zèle et l'ardeur des praticiens de la capitale ne tardèrent pas à se communiquer aux chirurgiens du reste de la France. Les hommes éminents qui conservent et perfectionnent dans nos provinces les traditions de la chirurgie française, s'empress^ent de vérifier et d'étudier, dans les hôpitaux de nos grandes villes, les admirables effets de l'éther. MM. Bonnet et Bouchacourt à Lyon , Sédillot à Strasbourg , Simonnin à Nancy , Jules Roux à Toulon , ISerre et Bouisson à Montpellier, étendirent par leurs observations et leurs recherches le cercle de nos connaissances dans ce précieux sujet. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Russie, la Belgique et la Suisse, s'associèrent à cet heureux ensemble d'efforts, et l'usage des inhalations éthérées se trouva promptement répandu dans l'Europe entière. Les noms de Jackson etMorton, considérés alors comme les seuls auteurs de cette découverte brillante , recevaient l'hommage universel de la reconnaissance publique, et se trouvaient placés d*un accord unanime au rang des premiers bienfaiteurs du genre humain.

Pendant que la reconnaissance de l'Europe saluait de ses acclamations méritées les noms de Jackson et de Morton , l'un des principaux auteurs de cette découverte , Horace Wels , se donnait la mort aux Etats-Unis. Une éducation scientifique plus complète» un concours de circonstances plus favorables , avaient seuls manqué au pauvre dentiste pour conduire à leurs dernières conséquences les faits dont il avait eu les préniices. Après son échec dans la séance publique

ÉTHÉRISATIO». 2&S

de l'hôpital de Boston , dégoûté de 1^ triste issue de ses tentatives , il avait renoncé à poursuivre ses recherches. Il avait même abandonné sa profession , et menait à Hartford une existence assez misérable, lorsque le succès extraordinaire de la méthode anesthésîque vint le surprendre et le déchirer de regrets. Il passa aussitôt en Europe pour faire valoir ses droits auprès des corps savants. Mais la question historique relative àVéthérisation était encore fort obscure à cette époque, et les documents positifs manquaient pour justifier^es réclamations, La véracité des dentistes est malheureusement Un peu suspecte dans les deux hémisphères. A Londres, où il se rendit d'abord, Horace Wels fut éconduit partout ; il ne fut pas plus heureux à Paris, où il passa une partie de l'hiver de 1847. Dévoré de misère et de chagrin, il revint aux Etats-Unis, et c'est là qu'il mit fiti à ses jours* Lés circonstances de sa mort ont quelque chose de profondément douloureux. Il se plaça dans un bain, s'ouvrit les veines, et pour s'épargner l'angoisse des derniers numients, il respira de l'éther jusqu'à la fin de son agonie. Sa mortpassa inaperçue ; il n'y eut pas un regret ni une larme sur sa tombe.

Tandis que l'infortuné Horace Wels mourait abandonné dans sa patrie, Jackson recevaitleptixMontyon des mains de l'Institut de France, et Morton additionnait les bénéfices qu'il avait recueillis de la vente de ses droits. La postérité sera moins ingrate; elle conservera un souvenir de reconnaissance et de pitié à cet obscur et malheureux jeune homme qui , après avoir contribué à enrichir l'humanité^ d'un bienfait éternel, est mort ignoré dans un coin du nouveau monde.

2hh DÉCfll'VERTRS MODERNES .

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