CHAPITRE V
Découverte des propriétés anesthésique» du chloroforine.
C'est surtout aux travaux des clururgiens français qu'appartient l'honneur d'avoir perfectionné la méthode anesthésique, et d'iavoir régularisé et étendu ses applications. Telle qu'elle nous était arrivée d'Amérique , la question en était réduite à la connaissance des effets de l'éther. Mais à côté de ce fait capital, il restait encore un grand nombre de points secondaires dont la solution était indispensable pour son ap^ plication définitive aux besoins de la chirurgie. Il fallait rechercher à quelle catégorie d'opérations on peut appliquer avec sécurité les moyens anesthésiques et celles qui contre-indiquent leur emploi; perfectionner les appareils destinés à l'administration de l'éther; rechercher si de nouvelles substances ne jouiraient point de propriétés analogues ; étudier enfin, au point de vue physiologique, la nature et la cause des étranges perturbations provoquées dans le système vivant par l'action de l'éther, et porter même les investigations de ce genre sur le côté psychologique du problème. C'est en France que toutes ces questions ont été abordées et en partie résolues, et l'on doit reconnaître que si l'honneur de cette découverte reWenl, dans son principe et dans ses faits essentiels , a l'Angleterre et aux Étals-Unis, c'est à la France qu'appa^ tient en propre le mérite de sa constitution scienli-
fiqae. Suivons donc rapidement les perfectionnements qui ont été apportés a la méthode américaine depuis son introduction en France.
La découverte de l'éthérisation offrait à la physiologie un champ trop étendu et trop nouveau , pour que les hommes éminents qui se consacrent parmi nous au perfectionnement de cette belle science ne s'empressassent point d'étudier la nature et les causes de ces étonnants effets. Les phénomènes de l'éthérisation étaient à peine signalés que M. Gerdy les étudiait sur lui-même et arrivait ainsi a de très curieuses observations. L'analyse qu'il nous a donnée de ses im pressions pendant l'état élhérique est un chapitre intéressant de l'histoire encore à peine ébauchée des effets psychologiques de l'éther. M. Serres essayait presque en même temps de fournir l'explication du phénomène général de l'insensibilité ^ et M. Flourens , examinant les altérations organiques que présentent , sous l'empire de cet état, la moelle épinière et la moelle allongée , entrait avec bonheur dans une voie qui promet aux physiologistes un abondant tribut d'utiles observations. M. Longet pubUait, de son côté, son remarquable mémoire relatif à l'action des vapeurs éthérées sur les systèmes nerveux cérébro-spinal et ganglionnaire , travail auquel rien de sérieux n'a été encore ajouté. Venant en aide aux r^herches des physiologistes, les chimistes essayèrent ensuite, mais avec un succès très contestable , d'expliquer la nature des altérations subies , sous l'influence anesthésique, par le sang et les gaz qui concourent au phénomène de la respiration. M. Paul Dubois et M. Simpson d'Edimbourg appelaient bientôt après l'attention du public
médical sar les applications des inhalalbns éthérées à rar( des accouchements ; enfin MM. Honoré Chailly et Stoltz de Strasbourg confirmaient, par desobserv^ations tirées de leur pratique , toute Futilité et toute l'importance de cette merveilleuse application de la méthode nouvelle.
Peu de temps après s'élevait une autre question aussi riche d'avenir» car elle idlait bientôt conduire à la découverte d'un nouvel agent d'une puissance supérieure encore à celle de Féth^r. Les propriétés stupéfiantes de l'éthar sulfurique étaient à peine connues, que ridée vint de rechercher si elles ne se retrouveraient pas dans quelques autres substances. On pensa tout de suite à examiner à ce point de vue les éthers autres que l'éther sulfurique; le groupe chimique des éthers embrasse en effet de très nombreuses espèces , et il était naturel de rechercher si la propriété anesthésique se retrouverait dans les différents composés qui le constituent.
Le 20 février 1847, M. Sedillot de Strasbourg rendit compte à l'Académie de médecine de Paris des résultats que lui avait fournis l'inhalation de Téther chlorhydrique , auquel il avait reconnu des propriétés anesthésiques bien marquées. Le 22, M. Flourens communiquait à l'Académie des sciences les expériences qu'il avait exécutées avec le même éther, et il indiquait comme jouissant dé la même action les éthers nitreux , acétique et oxalique. Le !•' mars 1847, et sans avoir connaissance de ces faits, je signalais à l'Académie de Montpellier le résultat que j'avais obtenu en essayant isur les animaux l'action de réther acétique* Les vapeurs de cet éther
ÉTHÉRI&ATION. 2h7
avaient amené une insensibilité tout aussi complet^ que celle que produit Véther sulfurique, mais dans un intervalle de temps un peu plus long. H. Bouisson eonfirmait plus tard, en remployant chez l'homme^ Faction stupéfiante de ce composé. M. le docteur Chambert étendit beaucoup les observations sur les différents éthers et les généralisa avec une grande sagacité. Il a été reconnu, à la suite de ces divers travaux , que les vapeurs d'uç assez grand nombre de liquides jouissent de la propriété anestliésique; il faut citer à ce titre : l'aldéhyde , la liqueur des Hollandais ) le formométhylal , le sulfure de carbone , Tessence de moutarde, Tacétone, la créosote, le camphre , l'essence de lav|pde , Tessence d'amandes amères, la benzine et la vapeur d'iodoforme (1).
C'est dans le cours d'expériences de cette nature, que M. Simpson réalisa à Edimbourg la découverte qui l'a rendu célèbre. Ce chirurgien passait en revue, dans une série d'essais exécutés sur l'homme et sur les animaux , les divers agents propres à remplacer l'éther. Il avait étudié sous ce rapport les pro-
(1) Aocune de ces subslaoces n*ttt propre à remplacer TéUier pour l'usage chirurgical. Quelques unes pourraienU ^ la rigueur, le suppléer^ si elles n'étaient d'une conservation difficile ou d'un prix trop élevé : tels sont les divers éthers. D^autres ont le grave ipconvénlent de déterminer par leur odeur forte et désagréable des nausées et dhrers accidents : tels sont l'aldéhyde et le sulfure de carbone. D'autres enfin* sans offrir les avantages de l'éther, présentent tous les dangers qui résultent de son inhalation trop prolongée , elles ont des propriétés toxiques très actives : tels sont l'éther nitreux et l'essence de moutarde dont les vapeurs amènent rapidement la mort des animaux. Cependant la li« queur des Hollandais, et mieux encore l'éther chlorhydrique chloré, dont les propriétés sont étudiées dans ce moment même, paraissent exânpts de ces dirers Inconvénients.
2hK DÉCOUVERTES MODERNES.
duits qui se distinguent, comme l'éther sulfurique, par la suavité de leur odeur, et particulicarement l'huile des Hollandais, l'acétone, l'éther nitreux,la vapeur d'iodoforme et la benzine. Il arriva enfin au chloroforme.
Le chloroforme est un composé qui se rapproche des éthers par sa composition chimique et qui a été découvert en 1830 par M. Soubeirau; Les propriélés stupéfiantes de ce corps |ivaient été déjà signalées en France par M. Flourens ; l'observation des effets de l'éther chlorhydrique avait amené ce physiologiste à examiner, sous le même rapport , l'action du chloroforme qui ressemble à ce dernier par sa constitution chimique. Mais M. Flourens avait parlé du chloroforme en même temps que de plusieurs autres composés , et dans son mémoire , dont le but était purement physiologique, il ne l'avait cité que^'une manière tout à fait indirecte et comme instrument des phénomènes qu'il voulait étudier ; il n'avait d'ailleurs opéré que sur de3 animaux. Aussi l'attention des chirurgiens ne s'était nullement portée sur le chloroforme, et M. Simpson causa dans le public médical une surprise très vive en annonçant les effets extraordinaires qu'il avait obtenus avec lui.
Quelle que fût, en effet, l'action stupéfiante de l'éther, elle était encore singulièrement dépassée par le chloroforme, et il était évident, d'après les faits annoncés par M. Simpson , que l'éther allait être détrôné. Il ne fallait pluis , avec ce nouvel agent , prolonger pendant huit à dix minutes l'inhalation des vapeurs ; au bout d'une minute d'inspiration , le malade tombait frappé de l'insensibilité la plus profonde.
Aucun appareil inhalateur , aucun instrument particulier n'étaient plus nécessaires ; quelques grammes de chloroforme versés sur un mouchoir et placés devant la bouche suffisaient pour produire l'effet désiré. L'inspiration de Féther provoque presque toujours une irritation péniblede la gorge, qui amène une toux opiniâtre, et inspire aux malades une répugnance souvent invincible ; au contraire , le chloroforme , doué de la plus suave odeur, est respjré avec délices.Tous ces faits étaient présentés par M. Simpson avec une clarté et une abondance de preuves de nature à entraîner tous les esprits. En effet , l'auteur ne s'était pas trop pressé de publier ses résultats, il av^it procédé avec la prudence et la réserve qui préparent les succès durables. Il avait d'abord essayé le chloroforme dans des opérations légères, telles qu'extractions de dents, ouvertures d'abcès ^ galvano-puncture. Plus tard, il le mit en usage dans les opérations plus graves , pour celles qui appartiennent à la grande chirurgie ; il l'avait appliqué aussi aux accouchements et à quelques cas de médecine. Le chirurgien d'Edimbourg ne se décida à faire connaître sa découverte que lorsqu'il eut réuni près de cinquante observations propres à établir toute son efficacité. Il insistait particulièrement sur la supériorité que présente l'emploi du chloroforme sur celui de l'éfher, et il citait , entre autres preuves , le fait d'un jeune dentiste qui s'était fait arracher deux dents, l'une sous l'influence de l'inhalation éthérée, l'autre sous celle de l'inhalation chloroformique. Dans le premier cas , l'insensibilité n'arriva qu'au bout de cinq à six minutes, et l'hidividu éprouva, sinon la douleur, au moins la conscience de l'opération ; lors del'ex-
traction de la seconde dent , il suffît , pour le rendre complètement insensible , de lui placer sous le nez un mouchoir imbibé de d^x grammes de chloroforme. « L'insensibilité, dit le sujet de cette observation , se manifesta en quelques secondes, et j'étais si complètement morf, que je n'ai pas eu la moindre conscience de ce qui s'était passé. x>
C'est le 10 novembre 1847, c'eat-à-dire moins d'une année après l'introduction en Europe de la méthode anesthésique, que le mémoire de M; Simpson fut communiqué à la Société médico-chirurgicale f Edimbourg. Les journaux anglais répandirent promptement la connaissance de ce fait, qui ne tarda pas à trouver une confirmation éclatante dans la pratique des chirurgiens de Paris. Le chloroforme devint bientôt, dans tous les hôpitaux de l'Europe, le sujet d'expérimentations multipliées , et l'ardeur qui avait été apportée précédemrnent à l'étude des propriétés de l'éther se réveilla tout entière à propos du nouvel agent. Partout le chloroforme réalisa les promesses de M. Simpson, et tout semblait annoncer qu'il avait à jamais détrôné son rival.
Mais cet horizon si brillant ne tarda pas à s'assombrir. De vagues rumeurs commencèrent à circuler qui prirent bientôt une forme et une consistance plus sérieuses. On parlait de morts arrivées subitement pem dant l'administration du chloroforme et qui ne pouvaijBnt se rapporter qu'à soi! emploi. M. Flourens levait prononcé un mot justement remarqué : « Si l'éther «ulfurique , avait-il dit , est un agent merveilleux et terrible , le chloroforme est plus merveilleux et plus terrible encore. » Cet arrêt ne tarda pas à se confir-
mer. On acquît la triste certi^ucre que l'activité extraordinaire du chloroforme expose aux dangers les plus sérieux , et que si Ton néglige certaines précautions indispensables , on peut quelquefois si bien éteindre la sensibilité, que Ton éteint en même temps la vie. Ainsi les chirurgiens purent répéter avec le poète :
La fortune nous vend ce qu^on croit qu'elle donne.
Les premières alarmes furent données par Tannonce d'un accident terrible arrivé à Boulogne, pendant ladministration du chloroforme. Une jeune femme, pleine de vigueur, et de santé , soumise , pour une opération insignifiante, è l'inhalation du chloroforme^ était tombée comme foudroyée entre les mains du chirurgien. Cet événement ayant donné lieu à un commencement de poursuites judiciaires , le ministre de la justice demanda à l'Académie de médecine une consultation médico-légale à propos de ce fait , et d'un autre côté, son collègue de l'instruction publique crut devoir soulever à cette occasion , devant la même compagnie, la question générale de l'innocuité des inhalations anesthésiques. Dans ce problême solennel posé à la science au nom des intérêts de l'humanité , il v avait une occasion brillante, pour l'Académie de médecine , de justifier la haute mission dont elle est investie. Elle s'empressa de la saisir, et à la suite du rapport présenté par M* Malgaigne, s'élevèrent de longs et intéressants débats , dans lesquels toutes les questions qui se rattachent à l'emploi des anesthésiques furent successivement approfondies. Les conclusions adoptées à la suite de cette discussion remar-
quable itmocentèreifl 1^ chloroforme, qui sortit vainqueur du débat académique. Cependant le public médical est loin d*avoir entièrement ratifié les conclusions de la savante] compagnie , en ce qui touche rinnocuité du chloroforme. Plusieurs faits sont venus, depuis cette époque, apporter dans la question de tristes et irrécusables arguments , et imposer aux chirurgiens une réserve parfaitement justifiée, selon nous. Aussi remploi de Téther, quelque temps abandonné , a-t4l repris une faveur, nouvelle ^ Dans Fétal présent des choses, les deux agents anesthésiques sont mis en usage concurremment, et pour répondre aux indications respectives qui commandent leur choix. Employés aujourd'hui selon les préceptes généraux inscrits dans la science, ils concourent tous les deux à la pratique de la méthode anesthésique entrée définitivement , et pour n'en plus sortir, dans nos mœurs chirurgicales..